Mar 28 2017

La Hague, entrepôt «temporaire» de déchets nucléaires… depuis 40 ans

Une piscine de La Hague où sont stockés les 'cœurs' usés des réacteurs nucléaires.

Passé les fortifications de la rade de Cherbourg, trois grandes cheminées déchirent l’horizon. Du haut de leurs 100 mètres, elles toisent un impressionnant enchevêtrement de bâtiments industriels qui se découpent dans la grisaille marine de ce bout du monde normand. Bienvenue à La Hague, à la pointe occidentale du Cotentin : le plus grand complexe de «recyclage» de combustible nucléaire usé au monde, selon son exploitant Areva ; une machine à produire des déchets radioactifs, selon les antinucléaires. «On reconnaît chaque usine à la couleur de sa cheminée : blanche pour UP3, marron pour UP2-800 et grise pour UP2-400», explique en nous accueillant Gwénaël Thomas, responsable de la communication du site.

«UP» ? Nous voilà dans le vif du sujet. Ces initiales, nées avec la bombe, signifient à l’origine «usine d’extraction de plutonium». La pionnière, UP1, est en cours de démantèlement à Marcoule (Gard). Tout comme UP2-400, la plus vieille usine de La Hague. Les installations d’Areva se chargent depuis quarante ans de «retraiter» le combustible usé qui arrive ici en provenance des centrales d’EDF, mais aussi des électriciens suisses ou allemands sortant du nucléaire. Une opération chimique complexe qui permet d’extraire 96 % d’uranium (U) et 1 % de plutonium (Pu), pour refabriquer des combustibles «URE» et «MOX», réutilisés dans les réacteurs. «1 g de Pu ou 100 g d’U, c’est l’équivalent énergétique d’une tonne de pétrole. L’intérêt du recyclage est facile à comprendre», vante notre hôte. Enfin… à condition d’être pronucléaire. Car la part restante concentre tout le problème des déchets «ultimes» : 3 % de produits de fission et actinides ultraradioactifs que La Hague doit vitrifier et entreposer en attendant un éventuel stockage profond à Bure (lire notre reportage 500 mètres sous terre, à Bure).

Machine à laver

5 000 ingénieurs et techniciens travaillent à ces opérations de retraitement, ce qui fait d’Areva le premier employeur du Cotentin. Mais les 400 millions d’euros par an de retombées et les 80 millions d’impôts versés à la région ont un prix : 10 000 tonnes de combustibles usés refroidissent dans les piscines de La Hague. Le site nucléaire, 300 hectares, entrepose aussi les 16 600 conteneurs de déchets «haute activité» vitrifiés et les 14 200 conteneurs de «moyenne activité» compactés, déjà retraités donc, qui ont vocation à être enfoui à Bure. Sans compter les 520 000 m3 de déchets «faible activité» qui s’entassent au centre de stockage de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.

«La Hague, c’est le site qui concentre le plus de matière radioactive en Europe, pointe Yannick Rousselet, en charge du nucléaire chez Greenpeace. Les piscines sont presque pleines, il reste deux ans de stockage maximum.» Car la machine à laver du nucléaire français produit 1 200 tonnes de déchets radioactifs par an. «Il y a encore de la place dans les piscines et Areva vient d’obtenir de l’Agence de sûreté nucléaire une autorisation pour porter la capacité d’entreposage de La Hague à plus de 20 000 containers vitrifiés», rétorque Christophe Neugnot, le directeur de la communication d’Areva, qui a longtemps été en poste ici.

Quand on évoque les déchets radioactifs, il faut voir de quoi on parle. Tout commence à l’arrivée du fameux «château» : ce contenant blindé, spécialement conçu pour le transport de matières radioactives, ressemble à un gros cylindre. Il est acheminé par rail jusqu’à la gare de Valognes, en bateau jusqu’au port de Cherbourg puis par convoi spécial routier jusqu’à La Hague. «Un château, c’est 12 assemblages de combustible usé de 500 kilos chacun, soit 6 tonnes de matière. La sécurité commence ici : pour la radioprotection, ce conteneur est doublé de 40 cm d’acier, et pour le refroidissement il est entouré d’ailettes de ventilation», explique Benjamin Aubert, directeur d’exploitation de La Hague. Car à l’intérieur, le combustible, qui a refroidi pendant un ou deux ans dans les piscines d’EDF au sortir des réacteurs, est toujours à 300 degrés et reste fortement émetteur de mortels rayons beta et gamma… Chaque «assemblage» est composé de 264 «crayons» de 4 mètres de long remplis de pastilles d’uranium. C’est cette dangereuse matière première que La Hague va devoir retraiter.

Pour comprendre, enfilons la combinaison blanche du nucléaire et passons le contrôle des hommes armés en treillis noir des Formations locales de sécurité (FLS). Un tourniquet, puis un sas pressurisé, et nous voilà, munis d’un dosimètre, à l’intérieur de l’usine UP3. Les «châteaux», qui arrivent ici au rythme d’un par jour ouvré, sont déchargés dans le hall «TO» : «Le processus de manutention est entièrement robotisé. Le mot d’ordre, c’est : présence humaine zéro», précise Benjamin Aubert. Un couloir blafard, puis un autre, désert. Des portes marquées du sinistre symbole «radioactivité» avertissent : «zone à déchets conventionnels».

On passe devant la salle de contrôle où une dizaine d’opérateurs se relaient pour surveiller leurs écrans en permanence. Et voici le «déchargement» : protégés des radiations par 1,40 mètre de verre plombé, les techniciens y manipulent des bras robotisés pour ouvrir le fameux château comme une boîte de conserve, avant de retirer une à une les barres de combustible et de les déposer délicatement dans leur «panier».

Fin publicité dans 5 s
Direction la piscine D, l’une des quatre de La Hague (82 × 16 mètres). Du haut de la coursive, derrière la rambarde, le spectacle est étrangement beau et inquiétant. Au fond des 12 340 m3 d’eau minéralisée repose dans les paniers l’équivalent d’une trentaine de «cœurs» hautement radioactifs. Au total, La Hague en accueille environ 120, placés dans 2 000 paniers. «C’est plus de deux fois le combustible en exploitation dans les 58 réacteurs d’EDF mais c’est du combustible usé, sans risque de criticité [entrée en fission et réaction en chaîne, ndlr]», précise Christophe Neugnot.
Mortels rayons ionisants

On frémit en regardant les paniers baignant en contrebas dans l’eau bleue. Mais le «dosi» n’a pas bougé, rien à craindre : «Il y a 9 mètres d’eau en profondeur et 4,5 mètres d’eau entre la matière et nous. En matière de radioprotection, on ne fait pas mieux», assure Gwénaël Thomas. Au fond de la piscine, le combustible usé refroidit lentement. «Il faut entre trois et cinq ans avant que l’on puisse sortir le combustible pour retraitement : les crayons de combustibles sont alors cisaillés et plongés dans un bain d’acide pour en extraire l’uranium et le plutonium. On sépare la matière valorisable de ce qui ne l’est pas», explique Benjamin Aubert. Un gros pont de levage jaune se charge de la première opération.

Pour voir la suite, il faut monter sur une «balance» orange en sortant de la piscine, puis passer une sorte de compteur Geiger sur tout le corps. Contrôle de radioactivité : nous sommes «propres». Le dosimètre affiche 0,2 microsievert quand la dose admise pour un travailleur du nucléaire est de 20 000 microsieverts.

Une fois que l’uranium (U) et le plutonium (Pu) ont été récupérés, il reste donc les 3 % de fichus déchets ultimes. Seule solution : la vitrification, pour les couler dans des conteneurs en inox. «Les actinides et produits de fission sont piégés dans la structure moléculaire du verre. On évite ainsi tout risque de contamination sous forme de poussières radioactives», détaille Benjamin Aubert. En revanche, les mortels rayons ionisants sont toujours là et traversent sans peine la gangue de verre et d’acier. On comprend la nécessité de tenir ces déchets vitrifiés loin, très loin de nous. Enfin, direction le hall d’entreposage T7 : 3 600 conteneurs y sont enfermés au fond de 400 puits dans une ambiance de cathédrale nucléaire. Les conteneurs restent ici à «refroidir» en attendant leur caveau définitif. Fin de la visite.

«Il faut voir La Hague comme un entreposage temporaire, en aucun cas une solution définitive. Nous faisons la jointure en attendant que Cigéo soit opérationnel pour le stockage profond», conclut Christophe Neugnot. Du temporaire qui dure. La Hague, qui aura retraité 33 000 tonnes de combustible nucléaire en quarante ans d’exploitation, commence à saturer. «Chez EDF, les piscines des centrales sont également pleines, on risque l’occlusion intestinale nucléaire», prévient Yannick Rousselet, de Greenpeace. Et la sécurité de La Hague interroge. Bref, il faudra bien trouver un «exutoire». Que l’on soit favorable ou non au stockage profond à Bure, il y a urgence.

Jean-Christophe Féraud envoyé spécial à La Hague (Manche)

Image : Une piscine de La Hague où sont stockés les « cœurs » usés des réacteurs nucléaires. Adeline Keil

Mar 28 2017

L’usine de retraitement de La Hague est-elle à l’épreuve du pire ?

 Après le 11 Septembre, l’ONG antinucléaire Wise avait étudié le risque d’une chute d’avion à La Hague. Dont le toit n’est qu’un simple bardage métallique…Libération par Jean-Christophe Féraud,

Ce n’est pas un scénario à la Fukushima qui inquiète : La Hague est édifiée sur un cap à 180 mètres d’altitude, en zone non sismique. Il faudrait plutôt craindre le double cauchemar d’un Tchernobyl causé par un 11-Septembre. «Si un avion de ligne venait à s’écraser sur un site comme La Hague, on entrerait dans un événement incidentel aux conséquences totalement imprévisibles», reconnaît à demi-mots un ancien cadre de l’atome.

Car les piscines où refroidissent une centaine de cœurs de réacteurs ne sont pas totalement «bunkérisées» : leur toit est un simple bardage métallique. Pour l’ONG antinucléaire Wise, «le danger le plus grand» vient donc des installations de La Hague «qui concentrent un inventaire de matières radioactives qui dépasse largement celui de toutes les centrales nucléaires françaises réunies». Après le 11 Septembre, Mycle Schneider et Yves Marignac, experts de Wise-Paris, avaient rédigé un rapport dans lequel ils tentaient d’évaluer les conséquences de la chute d’un gros-porteur chargé en kérosène. Verdict : un tel événement «pourrait conduire à un relâchement de radioactivité dont l’impact équivaudrait à plusieurs dizaines de fois celui de l’accident de Tchernobyl». Précisément 67 fois le relâchement de césium 137 observé après l’accident de 1986. Soit potentiellement la plus grande catastrophe nucléaire civile de tous les temps.

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«Absence de rigueur».Missionné par l’exécutif, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire avait conclu à l’époque que Wise s’était trompé en prévoyant que 100 % du césium serait disséminé. Le relâchement radioactif ne dépasserait «probablement pas 10 %». Une manière d’admettre qu’une telle catastrophe équivaudrait à six Tchernobyl dans un bassin de population de 2 millions d’habitants situé à moins de 300 km de Paris et Londres. L’exploitant Cogema avait dénoncé à l’époque «l’absence de rigueur scientifique» de Wise, pointant le fait que La Hague n’est pas une centrale nucléaire et que le combustible usé est «moins vulnérable».

L’exploitant vantait également la «défense en profondeur» des ouvrages bétonnés de l’usine : outre le fait que le survol de La Hague est interdit, «il serait impossible à un avion de percuter verticalement une piscine», affirmait-il. Mais l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) avait reconnu qu’«aucune installation nucléaire n’a été conçue pour résister à la chute d’un avion de ligne». Depuis, c’est le statu quo. L’ASN n’exerce son contrôle que sur la sûreté en elle-même (elle a mené 59 inspections à La Hague en 2016). Interrogée par Libération, elle rappelle qu’elle «n’a pas compétence sur la sécurité des installations face à une attaque extérieure». La protection militaire du site est classée secret-défense et dépend du gouvernement.

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Missiles. Après le 11 Septembre, l’armée de l’air avait déployé des batteries de missiles Crotale anti-aériens, plus là aujourd’hui. Mais les navires de la marine nationale sont à Cherbourg, et les Rafale de la base bretonne de Landivisiau toujours prêts à décoller. Pour Marignac, «il est aberrant que les autorités n’aient pas exigé la bunkérisation du toit des piscines depuis 2001. L’urgence est à un entreposage vraiment robuste et pérenne des déchets les plus radioactifs. Il faut bunkériser pour se donner le temps de décider si la solution Cigéo de stockage géologique est la plus sûre».

Jean-Christophe Féraud Photos Adeline Keil

Mar 27 2017

Hinkley Point: l’autorité de sûreté nucléaire britannique juge insuffisante la culture de sécurité nucléaire d’Areva

Selon un document interne de l’Office britannique de régulation nucléaire (ONR), la qualité du contrôle d’EDF sur son fournisseur Areva, qui doit fabriquer les réacteurs de la nouvelle centrale nucléaire britannique d’Hinkley Point, est sujette à caution. INFOS REUTERS PARIS/LONDRES (Reuters)  27/03/2017

Le 29 septembre, EDF a signé avec Londres la construction de deux EPR à Hinkley Point  dans le Sommerset.

 

L’ONR a confirmé vendredi la véracité de ce document et a déclaré avoir depuis décidé de mener une nouvelle série d’inspections auprès d’EDF et de sa chaîne de fournisseurs afin de s’assurer que la fabrication de tous les équipements est conforme aux standards requis.

Une nouvelle enquête pour évaluer les progrès

Une porte-parole de l’ONR a déclaré que le régulateur procéderait à une enquête réglementaire d’ici la fin de l’année pour évaluer les progrès réalisés par EDF dans la supervision de la qualité de sa chaîne de fournisseurs.

L’enquête de l’ONR a été menée car Areva doit fabriquer les réacteurs de la nouvelle centrale britannique d’Hinkley Point.

Un haut responsable de l’ASN avait estimé récemment que les outils de production de la forge exploitée au Creusot étaient sont sous-dimensionnés pour produire de gros composants nucléaires.

Pour Reuters, Geert De Clercq à Paris et Karolin Schaps à Londres, version française Jean-Michel Bélot, édité par Benoît Van Overstraeten

http://www.usinenouvelle.com/article/l-autorite-de-surete-nucleaire-britannique-juge-insuffisante-la-culture-de-securite-nucleaire-d-areva.N519184

 

Mar 21 2017

Pourquoi la question du nucléaire a-t-elle été occultée en France ?

La catastrophe au Japon a sonné le glas du mythe de la sécurité nucléaire. Il est temps de prendre conscience que les choix énergétiques de notre pays n’ont jamais été discutés. Retour sur cinquante ans de déni à l’occasion d’une soirée consacrée au nucléaire sur Arte. Télérama Samuel Gontier, Publié le 26/03/2011.

Au quatrième jour de l’« accident » nucléaire au Japon, Ségolène Royal déclare qu’il faut respecter « un délai de décence » avant d’engager une discussion sur les risques et l’avenir de l’énergie atomique en France. Position unanimement partagée par la classe politique – à l’exception des écologistes. Depuis, l’ampleur de la catastrophe et « l’émotion » des populations ont contraint PS et UMP à évoquer des questions qu’ils préféraient garder confinées. La prophétie d’un ouvrier du nucléaire s’est malheureusement vérifiée. « Si quel­que chose doit faire évoluer le nuclé­aire en France, ce sera l’accident » (1). Et encore… Le verrouillage du débat n’a pas tardé. Pas question de dis­cu­ter la « pertinence » (Nicolas Sar­ko­zy) du choix nucléaire dans un débat qui, selon Jean-Marc Ayrault, patron des députés PS, doit être piloté par l’Office parlementaire des choix scien­tifiques et technologi­ques. Un Office dont on a pu apprécier la discrétion sur le sujet depuis sa création, en 1983, au point qu’il a pu être accusé de servir de relais au lobby nucléaire. Pessimiste, Yannick Jadot, député européen d’Europe Ecologie, adapte l’adage utilisé pour le football (« c’est un sport qui se joue avec un ballon entre deux équipes de onze joueurs et, à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent ») : « Le nucléaire est une industrie dans laquelle on peut discuter de tous les scénarios et, à la fin, on construit des centrales. »

Le débat dont les Français sont privés depuis cinquante ans aura-t-il donc jamais lieu ? Pour comprendre pourquoi les choix énergétiques du pays ont été confisqués aux citoyens et à leurs représentants, il faut remonter aux origines de la filière nucléaire. Des origines incestueuses : c’est en cherchant à extraire du plutonium pour fabriquer des bombes que les Américains découvrent la possibilité de produire de l’électricité. En France, ce péché originel prend des airs de complot. Passant outre les atermoiements des responsables de la IVe République, les in­génieurs du CEA (Commissariat à l’éner­­gie atomique) construisent le premier réacteur destiné à la fabrication d’une bombe en laissant croire aux politiques qu’il s’agit de produire de l’électricité.

Ce coup de force fut permis par l’union sacrée entre gaullistes et communistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand étaient décidées la création du CEA, en 1945, et la nationalisation d’EDF, en 1946. Le développement de la ­filière française répondait alors à de nobles ambitions : assurer « le rayonnement de la France » (2) et procurer le bien-être social. En dotant le pays d’un arsenal nucléaire et d’une technologie exportable, le très nationaliste CEA (vite purgé des communistes) redorait le blason d’un pays affaibli par la perte de l’empire colonial. En construisant des centrales à tour de bras, EDF (devenue le bastion du PCF et de la CGT) fournissait aux Français une électricité abondante et bon marché.

Ce faisant, une toute petite élite, les ingénieurs du corps des Mines, a confisqué le débat sur la politique énergétique de la France. L’immense pouvoir que représente la maîtrise de l’énergie dans nos sociétés développées se retrouve entre les mains d’une technostructure qui n’a de comptes à rendre à personne, d’une extrême minorité qui perpétue son pouvoir en occupant tous les postes-clés : autorités de contrôle comme l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire), industriels (Areva, EDF), ministères, enseignement supérieur. Et bien sûr l’Elysée où, depuis de Gaulle, tout se décide dans la plus grande opacité. Car l’avènement de la Ve République a entraîné une véritable présidentialisation de la politique énergétique. Au début des années 1970, Georges Pompidou décidait seul, sans le contrôle du Parlement, de l’ambitieux programme de développement électro-nucléaire de la France – dont les réacteurs sont encore en activité. Trente-cinq ans plus tard, en 2007, Jacques Chirac signait le décret autorisant la construction d’un EPR (réacteur de nouvelle génération) à Flamanville… entre les deux tours de l’élection présidentielle. En 2008, le ministre de l’Ecologie et de l’Energie Jean-Louis Borloo apprenait qu’un second EPR serait mis en chantier à Penly… par un discours de Nicolas Sarkozy prononcé au Creusot.

L’absence d’opposition forte à cette toute-puissance de l’atome est également due à l’isolement des Verts et à leur incapacité à briser le consensus droite-gauche. Pour conclure des accords électoraux et former des gouvernements avec leurs alliés socialistes, les écologistes ont accepté de ravaler leur exigence d’abandon du nucléaire. Ils gobèrent encore quel­ques couleuvres lors du Grenelle de l’environnement. Contrairement à une idée répandue, le nucléaire ne fut pas exclu des discussions, tient à préciser Yannick Jadot, à l’époque membre du groupe de travail « énergie-climat ». Il reconnaît cependant avoir été floué. « La question du nucléaire n’ayant pas fait l’objet d’un consensus, aucune décision sur le sujet ne fut validée. Mais, avec les économies d’énergie et le développement des énergies renouvelables prévus par l’accord, il nous semblait que l’option nucléaire n’avait plus de sens. » Trois ans plus tard, le photovoltaïque est à l’arrêt, l’éolien offsho­re n’a pas encore émergé et la décision de construire un second EPR a définitivement ruiné les calculs des écologistes.

A défaut de pouvoir influer sur les choix énergétiques, la loi de 2006 « relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire » promet de rendre l’information accessible au grand public. Avec, au sommet du dispositif, la création de la fameuse Autorité de sûreté nucléaire, dirigée par un collège de cinq commissaires – irrévocables –, dont trois sont nommés par le président de la République, les deux autres par les pré­sidents de l’Assemblée nationale et du Sénat… Vous avez dit indépendance ? Sur le terrain, la loi renforce le rôle des CLI (Commissions locales d’information) établies sur chaque site nucléaire, aux réunions desquelles tout citoyen peut assister. Las, dans un remarquable documentaire, Au pays du nucléaire, Esther Hoffenberg montre que ces assemblées sont surtout l’occasion d’aligner des heures de langue de bois. Quand un « spectateur » pose une question trop politique ou revendicative, les responsables du site se réfugient derrière des arguments et un jargon techniques. Si, au con­traire, un expert de Greenpeace produit un argumentaire scientifiquement étayé, ils éludent en prétextant la complexité d’une question qui n’intéresse pas le public. De même, les réunions publiques sur l’EPR sombrèrent dans l’indifférence après avoir été boycottées par les ­associations écologistes, qui estimaient les jeux déjà faits. Effectivement, on découvrait peu après que le préfet de la Manche avait « autorisé le démarrage des travaux de terrassement et de bétonnage préparatoires à la construction de l’EPR de Flamanville avant l’avis des commissaires-enquêteurs et la signature du décret d’autorisation ministérielle » (Le Monde, 26 octobre 2006).

Hypocrisie, tromperie, voire barbouzerie (Yannick Jadot mis sur écoute par EDF)… Le nucléaire français n’a rien perdu des réflexes acquis au temps des Trente Glorieuses. Pourtant, le contexte a changé. Avec la libéralisation du marché de l’énergie, la privatisation partielle d’EDF et l’apparition de concurrents com­me GDF-Suez, le secret est aujour­d’hui motivé par un souci de rentabilité et de conquête de parts de marché. EDF a adopté les métho­des du privé, « en sous-traitant les ­ris­ques et en les diluant », selon le réali­sateur Alain de Halleux, qui a enquê­té sur les intérimaires du nuclé­aire (1). Si un accident devait survenir en France, il risque moins d’être causé par un tsunami que par un défaut de maintenance. « Et s’il devait y avoir un procès de cet accident, il durerait trois siècles. »


R.A.S. nucléaire rien à signaler Bande Annonce… par LE-PETIT-BULLETIN
Pour étouffer tout débat et travail­ler à l’acceptation politique du nuclé­aire, l’industrie mise aussi sur les moyens modernes de communication. Fini les reportages de l’ORTF émerveillés par les prouesses du génie français, comme lors de la mise en service de la centrale de Brennilis, en 1967 (3). Aujourd’hui, les entreprises du secteur sponsorisent des sports très « nature » (athlétisme et voile pour Areva, natation et équipe olympique pour EDF). Quelques jours avant la catastrophe japonaise s’achevait une campagne de pub d’Areva qui, pour 20 millions d’euros, vantait les mérites d’une énergie pro­pre (« avec moins de CO2 ») dans un spot où apparaissait une très jolie centrale nucléaire construite au ras de la mer… Face à de tels déferlements, les associations écologistes peinent à se faire entendre. Mais ce n’est pas tant une question de moyens que de rhétorique – rhétorique dont on a pu apprécier le déploiement dans les médias depuis le début de la catastrophe. « Les communicants se comportent comme des gendarmes du langage », déplore la réalisatrice Esther Hoffenberg. Banalisation et euphémisme sont leurs armes favorites. Le nucléaire est présenté comme une énergie « renou­velable » (alors que l’uranium est disponible en quantité limitée), le « recyclage » et l’« entreposage » se substituent au retraitement et au stockage des déchets radioactifs. Appliqué au cas japonais, cela donne ces paroles surréalistes, prononcées par Anne Lauvergeon au JT de France 2, trois jours après le début du drame : « C’est une catastrophe naturelle, pas nucléaire, qui se déroule au Japon. […] C’est quelque chose de très connu. […] C’est classique. […] Les enseignements, on les a déjà tirés. »

Affligeant ? Oui, mais plus révoltante encore se révèle la pratique de la dissimulation. La tradition d’occultation reprochée à Tepco, l’exploi­tant privé de la centrale de Fukushima, n’épargne pas EDF et Areva, au­teurs d’une longue série de cachot­teries. Après la panne provoquée par la tempête de 1999 à la centrale du Blayais, en Gironde, il fallut deux semaines pour savoir ce qui s’était vraiment passé. Un an plus tôt, on découvrait qu’EDF et la Cogema (ancêtre d’Areva) avaient sciemment dissimulé la pollution radioactive engendrée par le transport des déchets partant de la gare de Valognes. Le mois dernier, il fallut une campagne du réseau Sortir du nucléaire pour qu’EDF reconnaisse une « anomalie générique » sur dix-neuf de ses réacteurs. On se souvient aussi d’une information livrée au compte-gouttes lors de la fuite à la centrale du Tricastin, en 2008.

“80 % de notre énergie vient du nucléaire” ?
Non. En réalité, c’est l’électricité qui est produite
à 80 % par les centrales, celles-ci couvrant seulement
16 % de notre consommation totale d’énergie.

 

Que des industriels emploient des moyens déloyaux pour protéger leur business reste toutefois dans l’ordre des choses. L’art du mensonge pratiqué par nos responsables politiques, lui, ne souffre aucune excuse. Peut-on encore parler de lapsus quand ils se relaient à la télé pour affirmer que « 80 % de notre énergie vient du nucléaire » ? En réalité, c’est l’électricité qui est produite à 80 % par les centrales, celles-ci couvrant seulement 16 % de notre consommation totale d’énergie, largement constituée de pétrole (les voitures ne roulent pas encore à l’électricité). Nous prennent-ils pour des idiots quand ils dégainent l’argument ultime, « l’indépendance énergétique de la France » ? La dernière mine d’uranium de l’He­xagone a fermé dans les années 1990. Aujourd’hui, toute la matière première nécessaire à l’alimentation de nos réacteurs vient de l’étranger, au prix de compromissions avec des despotes et au mépris de la santé des populations locales(4).

L’extrême gravité de la situation au Japon est en train de mettre à bas ces constructions médiatiques, ce déni de démocratie. La stratégie des industriels consistant à rassurer sur les risques encourus sans jamais en ­expliquer la nature perd son efficacité : les conséquences d’un accident s’étalent sous nos yeux. Difficile aussi de formuler la célèbre et abusive alternative, « le nucléaire ou la bougie » : aujourd’hui, les Japonais ont le nucléaire ET la bougie. Le vieil antagonisme entre « pro » et « anti »-nucléaires, entretenu par les tenants de l’atome pour neutraliser le débat, ne tient plus : un tsunami aux antipodes prouve que nous sommes tous « dans » le nucléaire. Et pour longtemps. Il faudrait plusieurs décennies pour stopper et démanteler les réacteurs, des dizaines de milliers d’années pour que leurs déchets deviennent inoffensifs.

Plus prosaïquement, le grand public a découvert des évidences largement ignorées. Par exemple, que la planète ne comptait pas seulement quatre cent quarante réacteurs nucléaires mais aussi, fatalement, quatre cent quarante piscines de refroidissement représentant un danger à peu près équivalent. Des affirmations infondées se trouvent enfin pulvérisées. Depuis 1986 et l’accident de Tchernobyl, les autorités « compétentes » répétaient que les réacteurs occidentaux étaient beaucoup plus sûrs que ceux du régi­me soviétique en faillite, car ils possédaient une enceinte de confinement qui nous protégerait des retombées en cas d’accident.

A Fukushima, non seulement ces enceintes de confinement n’ont pas résisté aux explosions, mais en plus elles ont constitué un obstacle aux tentatives de refroidissement des réacteurs en fusion… Impossible de conserver une foi aveugle dans la technologie salvatrice. L’inquiétude du public est moins que jamais le fruit de « l’émotion », comme le rabâchent certains, mais bien de la raison. Le mythe nucléaire s’effondre, entraînant l’humanité entière dans une ère incertaine.

Mar 20 2017

Travail au noir sur le chantier de l’EPR de Flamanville : Bouygues condamné à 29.950 euros d’amende

Bouygues avait été condamné pour travail au noir sur le chantier de l'EPR à FlamanvilleBouygues a été condamné lundi par la cour d’appel de Caen à 29 950 euros d’amende pour travail au dissimulé sur le chantier de l’EPR de Flamanville. Une amende plus lourde que lors du premier procès. C’est tout juste en dessous de 30 000 euros, seuil au delà duquel le géant du BTP n’aurait pu accéder à certains marchés publics. Par Eric Turpin, France Bleu Normandie Lundi 20 mars 2017

Lors du premier procès, le groupe avait été condamné à 25.000 euros d’amende. C’est donc une amende plus lourde. Mais elle reste inférieure aux 50.000 euros d’amende que l’avocat général avait réclamé lors de l’audience de trois jours en novembre 2016. La cour d’appel de Caen a préféré une inscription au casier judiciaire, estimant que c’était une publicité suffisante.

Le groupe Bouygues est coupable d’avoir fait travailler sans les déclarer sur le chantier du réacteur nucléaire, 460 salariés polonais et roumains entre 2008 et 2012. Le manque à gagner pour l’URSSAF, en terme de cotisations sociales, est estimé entre 10 millions et 12 millions d’euros.

La société Quille (rebaptisée depuis Bouygues Bâtiment Grand Ouest), est relaxée par la cour alors qu’elle avait été condamnée à 5.000 euros d’amende lors du premier procès. Devant la cour d’appel de Caen, l’avocat général avait réclamé 10.000 euros d’amende.

Trois autres sociétés devant la justice

Trois autres sociétés étaient également visées dans ce dossier, à commencer par Elco, une entreprise roumaine, qui avait fourni 297 salariés pour le chantier de l’EPR de Flamanville. C’est cette dernière qui est la plus lourdement condamnée. Elle devra payer 60 000 euros d’amende.

La cour estime qu’elle n’a pas fait de déclaration préalable à l’embauche et auprès des organismes sociaux. L’avocate de cette société roumaine a déjà fait savoir qu’elle allait se pourvoir en cassation.

La société Quille (qui depuis a changé de nom) est relaxée. Elle avait été condamnée à 5.000 euros d’amende lors du premier procès. En appel, l’avocat général avait réclamé 10.000 euros. Enfin, la société nantaise Welbond voit sa peine confirmée par la cour d’appel de Caen. Elle devra payer 15.000 euros d’amende.

https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/travail-au-noir-sur-le-chantier-de-l-epr-de-flamanville-bouygues-condamne-29-950-euros-d-amende-p-1490016282

 

 

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