Après Fukushima, ou le déni de désastre

SAMEDI 15 JUIN 2013 Ivo Rens relaie l’appel d’une journaliste japonaise adressé à l’ONU, qui témoigne des carences des autorités nippones dans la gestion de la catastrophe nucléaire de Fukushima.

Dans une longue lettre ouverte aux Nations Unies datée de février dernier, Mari Takenouchi, journaliste, mère d’un garçonnet de trois ans, lance un appel désespéré au monde devant la gestion catastrophique de la catastrophe nucléaire de Fukushima-Daïchi par le Gouvernement japonais assisté par l’Agence atomique de Vienne (ATEA), la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) et les autres promoteurs internationaux de l’électronucléaire.
Les élections de décembre 2012 consacrèrent la victoire écrasante du Parti libéral démocrate – tel est son nom sinon son programme – et de son leader, le Premier ministre Shinzo Abe dont les décisions relatives à la radioprotection et au nucléaire en général procèdent d’un déni de désastre à l’instar de ce que firent ses prédécesseurs après Hiroshima et Nagasaki en 1945 et dans les années qui suivirent.

Attestent ce déni de désastre la minimisation incantatoire du risque radiologique par le gouvernement, la jonglerie officielle des doses acceptables en millisieverts, la prise en compte des conséquences médicales de l’irradiation mais non de la contamination alimentaire, la non-évacuation des femmes enceintes et des jeunes enfants de régions fortement contaminées… La décision de brûler systématiquement les décombres de Fukushima issus du tsunami procède du même principe; elle a eu pour résultat de propager les cendres radioactives bien au delà des zones initialement contaminées.

Parmi les acteurs nouveaux de la gestion de la catastrophe apparus sur la scène japonaise figure l’association ETHOS- Fukushima, suscitée par M. Jacques Lochard, économiste, président d’une association française sans but lucratif, le Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire (CEPN), émanation d’Electricité de France (EDF), de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et d’Areva. Ce personnage, qui est aussi un membre influent de la CIPR susmentionnée, avait également suscité ETHOS-Belarus après l’accident de Tchernobyl, association qui en avait systématiquement minimisé les conséquences médicales. En novembre 2012, il organisa notamment un séminaire à Fukushima et la localité voisine de Daté portant sur le «rétablissement de la vie dans les régions ‘influencées’ par l’accident nucléaire». Le mot «influencé» en lieu et place de «pollué» ou «contaminé» comporte une connotation psychologique qui, pour les nucléocrates, a fait ses preuves après Tchernobyl.

Mari Takenouchi dénonce la complaisance ou la docilité de la presse et singulièrement de la radio et la télévision NHK dominante à l’égard du pouvoir politique. Nombre de Japonais, dit-elle, estiment que les commentaires fallacieux de NHK sur l’accident nucléaire et ses suites médicales s’apparentent aux communiqués victorieux de l’Armée impériale en 1945. Elle relate ses propres déboires avec des journalistes de NHK qui déclinèrent successivement de rendre compte des informations qu’elle leur offrait. Leurs carences sont à l’origine de la sous-information des citoyens japonais en ce qui concerne le nucléaire civil et militaire.
Qui sait que l’accident de Fukushima a relâché dans l’environnement 85 fois la quantité de césium radioactif dégagé par Tchernobyl? Telle est du moins l’affirmation de Robert Alvarez, un expert américain, ancien haut fonctionnaire au Département de l’énergie des Etats-Unis.

Qui sait que l’actuel gouvernement japonais est favorable au redémarrage du surgénérateur de Monju, victime de plusieurs pannes et situé à proximité d’une faille tectonique, mais pouvant fournir du plutonium militaire?

Qui sait que, en tout cas depuis 2002, le Premier ministre japonais actuel, M. Shinzo Abe se déclare favorable à ce que le Japon se dote d’armes nucléaires ?
Mari Takenouchi conclut sa lettre ouverte par cinq requêtes aux Nations Unies qui, nonobstant leur irréalisme politique, témoignent de la détresse dans laquelle se trouvent les Japonais qui, comme elle, sont conscients de l’impasse où se trouve leur pays. Elle demande que les Nations Unies interviennent:

1. pour permettre l’installation dans d’autres pays des populations vivant dans les régions contaminées du Japon, en donnant la priorité aux enfants et aux couples susceptibles de procréer;
2. pour mettre un terme immédiatement à la dispersion par le Japon de radioéléments dans l’environnement, notamment au moyen de la combustion des décombres du tsunami;
3. pour arrêter le réacteur d’Ohi, situé sur une faille géologique, et mettre sur pied une équipe de scientifiques de renommée internationale en matière de géologie, de technologie nucléaire, etc., qui contrôlerait Fukushima et veillerait à ce que l’entreposage des combustibles usagés soit à l’abri des tremblements de terre;
4. pour prononcer la responsabilité financière des entreprises nucléaires pour les dommages causés par elles;
5.pour poursuivre les responsables directs des dommages radioactifs civils et militaires et pour faire en sorte que les responsables de leur camouflage soient traduits devant une Cour pénale internationale.

* Professeur honoraire à l’Université de Genève.

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