Jan 11 2012

Après Fukushima, vers « la fin du développement nucléaire »

Depuis Tchernobyl, jamais autant de centrales nucléaires n’ont été mises en chantier à travers le monde qu’en 2010. C’est le paradoxe souligné par Mycle Schneider, expert indépendant dans un rapport rédigé pour le WorldWatch Institute, et que Rue89 dévoile.  Sophie Verney-Caillat Journaliste Rue89

 Un garçon portant un masque participe à une manifestation antinucléaire à Tokyo, le 16 avril 2011 (Yuriko Nakao/Reuters).

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La catastrophe de Fukushima y changera-t-elle quelque chose ? « L’industrie nucléaire dans un monde post-Fukushima » est le titre (en français) de cet état des lieux annuel qui vient d’être publié à l’occasion des vingt-cinq ans de Tchernobyl par cette ONG américaine spécialisée dans le développement durable. (Télécharger le rapport, en anglais)

Aujourd’hui, il y a officiellement 64 réacteurs nucléaires en construction à travers le monde, la Chine totalisant à elle seule plus de 40% des projets. Une douzaine de chantiers sont listés depuis plus de vingt ans, deux depuis douze ans, beaucoup d’autres enregistrent d’importants retards.

L’industrie avait pris l’habitude de parler de la décennie 2000 comme celle de la « renaissance » du nucléaire. Mais Fukushima va-t-il définitivement inverser la tendance ?

Le « fiasco financier » des réacteurs EPR

Trois pays sont déjà sortis du nucléaire après Tchernobyl (l’Italie, le Kazakhstan et la Lituanie). Chez les trente nations qui y sont encore, certaines comme l’Allemagne, bougent plus vite que d’autres.

On le sait peu, mais les six pays les plus nucléarisés (France, Allemagne, Corée du Sud, Etats-Unis, Japon et Russie), ont déjà réduit la part de cette énergie, nous apprend le rapport.

Et les chantiers des réacteurs de troisième génération, les fameux EPR, virent au « fiasco financier », souligne le rapport : quatre ans de retard pour le chantier finlandais et au moins 90% de dépassement de budget.

« L’accident le plus sérieux pour la crédibilité du nucléaire »

Les trois auteurs du rapport ont compilé toutes les sources de l’industrie et des décideurs impliqués, ce qui donne des analyses intéressantes. Comme celle de la banque suisse UBS, qui note :

« Nous pensons que l’accident de Fukushima est le plus sérieux pour la crédibilité de l’énergie nucléaire. »

En effet, comme le montre ce spectaculaire graphique issu du rapport, les valeurs boursières de l’indice nucléaire de l’agence de notation Standard & Poors se sont effritées après Fukushima alors que l’indice « énergies propres » s’est envolé. (Voir le graphique de ces indices)


graphique

Nouveaux comme vieux pays nucléaires sont aussi traumatisés les uns que les autres, mais différemment – l’Asie est aux premières loges. Mycle Schneider note :

« La déclaration politique du gouvernement chinois de geler tous les projets en cours, seul pays qui a massivement engagé la construction de réacteurs avec 27 sur 64 chantiers dans le monde, est spectaculaire. »

Il semble évident pour les auteurs que le Japon ne construira plus jamais de centrale nucléaire. Schneider connait bien l’archipel pour l’avoir visité plus d’une vingtaine de fois. Il y a quelques années, il a été auditionné par la préfecture de Fukushima et conseillé son gouverneur de l’époque.

En Thaïlande, 83% des gens consultés dans un sondage post-Fukushima se sont prononcés contre la construction de réacteurs dans le pays.

« De la gériatrie technologique, pas une renaissance »

Quel avenir les décideurs-ils donneront à l’atome ? Mycle Schneider estime que « c’est sans doute la fin du développement du nucléaire » :

« Notre rapport montre clairement que le maximum historique de réacteurs en exploitation dans le monde – 444 en 2002 contre 437 aujourd’hui – ne pourra être atteint que si l’on généralise le prolongement de vie des centrales. Et cette probabilité est fortement réduite depuis le début du désastre au Japon. » (Voir le graphique de capacité des réacteurs, en anglais)


graphique 2

Puis, ce serait de la gériatrie technologique, pas une renaissance. L’Allemagne n’est que l’exemple le plus spectaculaire. L’arrêt de sept réacteurs les plus âgés quelques jours après le 11 mars – tous plus vieux que trente ans – n’est politiquement plus réversible. »

Le retard sur le renouvelable, « probablement irrattrapable »

En 2010, pour la première fois, la capacité mondiale en éoliensolaire et biomasse dépasse la puissance de tous les centrales nucléaires. Même s’il faudra attendre quelques années avant que la production des renouvelables (hors grands barrages) dépasse celle du nucléaire, le secteur vert rattrape vite.

L’expert note que le débat s’est pour la première fois ouvert parmi les partis politiques en France, où le consensus pro-nucléaire était de mise jusque là chez tous, hormis les Verts.

Mycle Schneider, qui avait le premier averti qu’il y aurait un avant et un après 11 mars, n’a pas l’impression que le gouvernement français soit prêt à évoluer et n’ait compris l’étendue du désastre :

« La France est à la traîne quant au développement technique de filières d’énergies renouvelables et des éléments indispensables d’une politique intelligente basée sur l’efficacité énergétique. On manque d’urbanistes, d’architectes, d’auditeurs hauts de gamme, d’artisans spécialisés et une distribution de masse de matériaux de haute performance. »

Il insiste sur un point qui sera sans doute un grand thème de la campagne présidentielle de 2012 :

« L’économie française et surtout son parc immobilier est énergétiquement incroyablement inefficace. A coté, Allemands, Chinois, Italiens, ont boosté les énergies renouvelables, creusant le fossé avec la France de façon probablement irrattrapable. »

Que faire d’EDF ?

Pour Mycle Schneider, la France a du mal à comprendre que la logique centralisée du nucléaire est en « bout de course » :

« Le système électrique du futur sera complètement transformé. La notion de producteur et de consommateur ne sera plus la même. Il y aura des centaines de milliers de producteurs-consommateur-stockeurs d’électricité qui seront reliés par des réseaux intelligents.

On se demande quel sera le rôle d’une entreprise comme EDF dans ce type de schéma. Quel sera sa raison d’être si ménages, entreprises et services occupent une partie importante de son terrain historique de production-distribution ?

Il est temps de donner un coup de main aux Proglio et Lauvergeon de ce monde afin de retrouver une orientation qui a de l’avenir. Après tout, ce sont des entreprises publiques qui appartiennent aux contribuables.

Le président Obama n’a-t-il pas déclaré lors de son discours sur l’Etat de l’Unionen février 2010 : “Le pays qui maîtrisera les énergies propres et renouvelables sera le leader du XXIe siècle” ? »

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