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Jan 28 2016

Areva, un échec français

L'entrée permettant l'installation de la cuve nucléaire à l'EPR Olkiluoto 3, en Finlande, en août 2010.

C’est un chapitre de la longue saga nucléaire qui se ferme. Le conseil d’administration d’EDF a approuvé, mercredi 27 janvier, le rachat d’Areva NP, la filiale du groupe nucléaire chargée de la fabrication et de la maintenance des réacteurs – suivi dans la foulée par le conseil d’Areva. Qui aurait pu imaginer, lors de sa création en 2001, qu’après être devenu le numéro un mondial du secteur, Areva serait synonyme de fiasco industriel et financier – même si le groupe conserve des équipes d’ingénieurs à l’expertise mondialement reconnue ?
Il y a quinze ans, tous les industriels de l’atome civil n’étaient pas convaincus de la pertinence d’un groupe intégré mariant les deux grands métiers de la filière : le cycle du combustible (extraction et enrichissement de l’uranium, traitement-recyclage des déchets), jusque-là assuré par la Cogema, et la conception, la fabrication et la maintenance des réacteurs nucléaires, dévolues à Framatome. Ces deux entreprises auraient pu continuer à exister seules. Le Monde Par Jean-Michel Bezat

En bon gestionnaire, Valls ne devrait-il pas créer la CRDN ( Caisse de Remboursement de la Dette Nucléaire) comme l’Etat le fait pour la Sécu avec la CADES. Et faire supporter ce remboursement par le lobby du Nuke ?!

Pilotée, depuis le sommet de l’Etat, par Jacques Chirac à l’Elysée et Lionel Jospin à Matignon, Areva devait être une de ces belles réussites industrielles qui font la gloire de l’Etat stratège. Là où les dirigeants d’Airbus, de Thales et de Safran ont réussi dans ­l’aéronautique et la défense, ceux d’Areva ont commis des ­erreurs stratégiques qui con­duisent aujourd’hui à son ­démantèlement.

Il est de bon ton de faire porter l’entière responsabilité de cet échec à Anne Lauvergeon, qui a régné sur Areva de 2001 à 2011, avant de trouver une « nouvelle vie » dans l’innovation et le développement des objets connectés. De rire de son « modèle Nespresso » consistant à vendre la cafetière (la centrale) et les dosettes (le combustible et son retrai­tement). Il avait du sens à un ­moment où les pays cherchant à se doter de l’énergie nucléaire pouvaient être demandeurs d’une offre intégrant équipements et services.

Areva a dégagé des bénéfices entre 2002 et 2010. L’impéritie de l’Etat actionnaire a aussi joué son rôle dans une déroute amplifiée par la catastrophe de Fukushima en mars 2011, qui a fait perdre au groupe de juteux contrats au Japon et en Allemagne. Et par l’essor des gaz de schiste, qui a entraîné l’arrêt de la construction de centrales nucléaires aux Etats-Unis.

Il n’en demeure pas moins que celle que les Américains appelaient « Atomic Anne », alors présentée comme l’une des femmes les plus puissantes du monde, porte une lourde part de responsabilité. Car en dépit d’un conseil de surveillance où siégeaient des membres de l’Agence des participations de l’Etat, sa « très forte personnalité », selon l’expression des magistrats de la Cour des comptes, l’a conduite à une forme d’exercice solitaire du pouvoir. Et à ce qu’ils ont eux-mêmes dénoncé comme une véritable « fuite en avant ». De nombreux mails internes publiés dans la presse, y compris par Le Monde, attestent qu’il était difficile de lui résister. Comme l’illustrera l’affaire UraMin.

  • Le fiasco finlandais

L’erreur fondatrice de Mme Lauvergeon a été sa stratégie finlandaise en solitaire. En 2003, la présidente du directoire est convaincue qu’Areva peut reprendre à EDF le leadership que l’électricien avait acquis comme maître d’œuvre du programme électronucléaire français lancé en 1973. En dehors de la Chine, EDF n’a plus la main, et Areva veut prouver, à travers l’EPR Olkiluoto 3, sa capacité d’architecte-ensemblier.

Pour arracher le marché à ses concurrents américains, Mme Lauvergeon signe un contrat clés en main, s’engageant sur un devis (3 milliards d’euros) et des délais intenables pour ce premier EPR construit. Or, les pénalités de retard n’étaient pas limitées dans le temps ni plafonnées. « Une bombe à retardement », dit Jean Syrota, l’ex-patron de la Cogema, que Mme Lauvergeon avait remplacé en 1999. Dès le début du chantier en 2005-2006, les coûts et le calendrier dérapent, transformant ce projet en véritable chemin de croix pour ses gestionnaires. Il s’est déjà soldé par 4,6 milliards d’euros de provisions, qui pourraient s’alourdir en 2015, et fait l’objet d’une procédure d’arbitrage internationale avec son client, Teollisuuden Voima Oyj (TVO). Areva, qui réclame 3,6 milliards à TVO, pourrait y laisser encore plus de 2,5 milliards.

C’est le début d’une guerre avec EDF : feutrée sous la présidence de Pierre Gadonneix (2005-2009), ouverte et sans merci sous celle de son successeur, Henri Proglio. La filière tricolore se déchire sous l’œil d’une communauté nucléaire internationale abasourdie par cette lutte aussi fratricide que dangereuse, au moment où la concurrence s’aiguise sur le marché mondial. Fin 2009, la France perd le marché d’Abou Dhabi et ses 20 milliards de dollars au profit de la Corée du Sud, et les experts estiment que les conditions financières privilégiées des Coréens n’expliquent pas seules une déroute aussi imputable au délitement de la filière française.

  • La ténébreuse « affaire UraMin »

L’acquisition de la société minière canadienne UraMin, en juin 2007, pour 1,8 milliard d’euros, pèsera également très lourd, même si ce risque-là a été circonscrit dès 2011-2012 par Luc Oursel, successeur de Mme Lauvergeon. Il est vrai que, au milieu des années 2000, des menaces pèsent sur l’approvisionnement de la France en uranium : baisse des réserves au Niger et renouvellement incertain de la convention minière avec Niamey ; épuisement programmé des stocks militaires ; arrêt de la mine canadienne de Cigar Lake, en raison d’une inondation majeure ; échec de l’achat d’une mine géante en Australie.

C’est l’argument que Mme Lauvergeon avancera pour justifier l’acquisition d’UraMin (et les centaines de millions d’investissements supplémentaires sur son gisement de Namibie), alors que le cours de l’uranium est au plus haut et les mines hors de prix. Il s’avérera que Mme Lauvergeon a tout fait pour tirer rapidement les conséquences comptables de l’opération et déprécier des actifs. L’affaire est si ténébreuse et les sommes en jeu si importantes que la Cour des comptes a transmis l’affaire au parquet national financier, qui a diligenté une instruction en cours.

  • Les coûteuses éoliennes

La diversification d’Areva dans les énergies renouvelables (éolien, solaire à concentration, biomasse) s’est révélée être une troisième erreur, selon certains analystes, persuadés qu’elle devait rester sur son cœur de métier. Mme Lauvergeon veut qu’Areva offre une gamme de solutions énergétiques sans CO2 et croit à la transition énergétique vers une économie bas carbone.

Dès 2004, elle tente d’acquérir à bon prix le danois Bonus Energy. L’Etat ne la suit qu’en 2007, quand elle met la main sur l’allemand Multibrid. Mais cette activité brûle beaucoup de « cash », et Areva est en concurrence avec un autre français, Alstom, allié à EDF pour répondre aux appels d’offres français sur l’éolien en mer. En 2014, Areva doit partager le risque avec le fabricant espagnol d’éoliennes Gamesa dans le cadre de la coentreprise Adwen.

  • Une recapitalisation tardive

L’Etat n’a pas joué son rôle. Après avoir promis une ouverture du capital en 2004, il y renonce en 2005. Puis il diffère la recapitalisation, qui n’interviendra qu’en 2010 et pour 900 millions d’euros seulement, avec l’aide du Koweït.

Un an plus tôt, le gouvernement avait obligé Areva à céder à Alstom et Schneider Electric sa lucrative activité de transmission et distribution d’électricité (T&D). L’opération fait entrer 4 milliards d’euros dans les caisses d’Areva, tout en privant l’entreprise d’une activité qui assure une bonne part de ses bénéfices. Il faudra attendre 2016 pour que l’Etat finisse par accorder à Areva une forte augmentation de capital… pour assurer sa survie.

  • Le coup de massue de Fukushima

La catastrophe survient en mars 2011, alors qu’Areva est entré dans les turbu­lences ­depuis plus d’un an. Elle fait ­souffler un vent glacial sur le secteur et retarde des projets, sans pour autant tuer l’industrie nucléaire. Areva a alors l’ambition de vendre dix réacteurs EPR à l’horizon 2016.

Depuis 2007 et la commande de deux réacteurs par la Chine, le groupe n’a plus vendu aucun EPR. Et EDF a aujourd’hui les plus grandes difficultés à boucler le financement de 24,5 milliards d’euros pour sa centrale d’Hinkley Point (Royaume-Uni). A partir de 2011, le groupe enchaînera les exercices déficitaires, avec un record en 2014, où la société affiche une perte abyssale de 4,8 milliards. Et ses dirigeants ont prévenu que 2015 se soldera encore par une « forte perte ».

En savoir plus sur:

http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/01/28/areva-un-echec-francais_4854965_3234.html#HmAQh8ipVJkdQ8P9.99

Lire aussi : EDF-Areva : jour J pour la réorganisation du nucléaire français

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