Discours de Yoko Shimosawa, évacuée de Tokyo

23 avril 2019

Traduction : Évelyne Genoulaz, à partir de la version anglaise du discours en japonais de Yoko Shimosawa, prononcé en novembre 2018 à l’occasion d’un « rallye contre l’énergie nucléaire et le cycle du combustible », organisé par les opposants du réacteur de Monju.

Concernant la détérioration de la condition physique en relation avec la catastrophe de Fukushima dont parle Yoko Shimosawa, les gens l’ont constatée depuis 2013 et de façon de plus en plus évidente à partir de 2015 si bien que le Dr Shigaru MITA a commencé à analyser les hormones hypophysaires de patients, comme cela est expliqué dans cet article publié sur le Blog de Fukushima de Pierre Fetet

« Aujourd’hui, je me présente devant vous au nom de toutes les personnes évacuées en raison de l’accident nucléaire du nord-est du Japon.

Ce fut une expérience abominable et ce qui me fait le plus mal, à moi, c’est que l’accident nucléaire a signifié, pour moi, voir ma fille si pleine de vie perdre jour après jour la santé jusqu’à finir par demeurer allongée dans son lit.
J’ai élevé mes enfants à Tokyo, que certains ont crue épargnée par les effets nocifs de la radioactivité, mais pour moi, ça sonne faux.
J’ai constaté le contraire car chaque fois que j’ai emmené ma fille hors de Tokyo, elle a miraculeusement recouvré la santé. Tandis que chaque fois que nous revenions vivre à Tokyo, elle recommençait à souffrir de la même maladie.
Ma fille me répétait toujours la même chose : « je me sens tellement mal, je me sens si faible, j’ai mal aux jambes et aux mains. » Tous ces symptômes ont été permanents lors de nos derniers jours à Tokyo. Mais écoutez-moi bien : elle n’avait ni cancer de la thyroïde, ni leucémie.
Un médecin nous a conseillé de quitter définitivement Tokyo. J’ai suivi ses conseils et nous avons déménagé pour Kobe, dans le Kansaï. A partir de ce moment, elle a recouvré une belle santé.

Huit années se sont écoulées depuis l’accident et, à ce jour, nous qui fûmes tout particulièrement victimes des radiations émises dans la partie centrale de l’Est du Japon, qu’est-ce qu’il se passe dans nos corps ?…
Sommes-nous conscients du nombre de personnes atteintes de cancers à cause des radiations ? Qui peut dire le nombre considérable de personnes qui sont en train de mourir à cause de la radioactivité ? Est-ce qu’on sait quoi que ce soit à ce sujet ?


On entend aujourd’hui de plus en plus de gens dire « je ne me sens pas bien ».
Des personnes qui perdent leurs facultés intellectuelles, qui se sentent extrêmement épuisées ou qui ont beaucoup de mal à se relever d’une maladie. Ces symptômes se font sentir cinq ans après l’accident.
Il y a une maladie qu’on appelle “Buraburabyo primaire” dont les symptômes sont très similaires à ceux d’une maladie que le docteur Shigeru Mita a appelé la « maladie du déclin des capacités ». Elle s’attaque au cerveau suite à une contamination interne par de faibles doses de radioactivité.

Le gouvernement actuel fait tout, avec tous les moyens dont il dispose, pour persuader le peuple du Japon qu’il n’existe pas de “problème de radiations” aujourd’hui.
Même dans les programmes éducatifs, on tend à inculquer aux élèves que la radioactivité ne présenterait aucun danger. Or, il est fondamental de transmettre des informations justes, sinon, c’est l’intimidation et la discrimination entre étudiants qui deviennent la règle. Tout dernièrement, ma fille a reçu de son école une brochure sur la radioactivité dont les informations étaient insensées.

Pour nous protéger de l’exposition interne aux radiations, il faudrait rassembler en un lieu unique toutes les substances contaminées. Car il faut les tenir loin des hommes.
Mais ce n’est pas ce qui se passe car le gouvernement n’a aucun intérêt à les éloigner puisqu’il préfère répéter avec insistance qu’il n’y a pas de contamination causée par la radioactivité.
Notre gouvernement répète inlassablement les mêmes opérations – enlèvement, décontamination, dilution, réduction du volume et traitement – toujours la même chose encore et encore, mais tout ça ne permet pas de résoudre le problème de la contamination par la radioactivité. Le gouvernement refuse de nous permettre d’échapper aux radiations ; en fait, ça nous pousse même à rester !

C’est un fait que les accidents nucléaires sont causés par des catastrophes naturelles mais là, il s’agit d’autre chose parce qu’on parle de violence humaine en définitive. Avec cet accident nucléaire au Japon, que pensez-vous qu’il puisse y avoir de pire..?! En fait, il s’agit d’êtres humains qui ne protègent pas d’autres êtres humains.
Pourquoi selon vous sommes-nous confrontés à ces événements terribles?
C’est parce que notre gouvernement ne reconnaît pas la gravité des dommages que l’accident peut causer, en particulier à la santé. Le gouvernement estime que c’est une excellente idée de ré-exploiter les centrales nucléaires. « Réussissons notre politique nucléaire », a déclaré le gouvernement.
Maintenant, je vais vous demander si vous êtes d’accord avec ça ?…
Pourquoi n’y a-t-il personne pour manifester son opposition à ce plan du gouvernement ? C’est comme si une proie jetée en cage, au lieu de se débattre pour s’échapper, préférait se soumettre à son ravisseur.


Seuls les criminels créent des armes nucléaires et en font la promotion.
Nous sommes tous sous la domination du nucléaire. Tous les japonais sont des victimes, même les membres de la compagnie d’électricité et du gouvernement, nous sommes tous exposés à la radioactivité et nous sommes tous concernés.
Si nous pouvions chercher à connaître la vérité, nous pourrions espérer avoir une vie merveilleuse et il serait évident pour nous qu’il n’y a aucun intérêt à redémarrer les centrales nucléaires.
Une fois que l’environnement est pollué par la radioactivité des centrales, il est très difficile de faire marche arrière. Nous surtout, les habitants du nord-est du Japon, nous serons toujours exposés aux radiations.
Mes enfants et moi-même, nous continuons à faire des analyses de sang et à faire face à ce problème, parce que nous devons nous résigner à admettre ce fait que nous ne pourrons jamais complètement nous en remettre.


Est-ce que nous, les Japonais, nous faisons face à cette réalité tragique avec sérieux?
Nous ne pouvons pas changer le passé, mais pouvons changer l’avenir !
Même si nous continuons à vivre dans ce pays où s’est produit l’accident, je veux croire que nous pouvons être résilients et ne pas perdre une fois de plus ce que nous avons perdu un jour, à condition de tirer les leçons du passé, et de redoubler d’efforts pour travailler main dans la main, afin de nous protéger le plus possible les uns les autres.


Je suis toujours très attachée à partager mon expérience et ce qu’elle m’a appris, dans l’espoir que mon histoire puisse éclairer les gens. J’ai toujours cru à la force des individus et je suis convaincue qu’en rassemblant nos forces, nous pourrons sans aucun doute changer l’avenir.

C’est un honneur de pouvoir prendre la parole ici et de partager cette histoire avec vous tous aujourd’hui. Je vous remercie de votre attention. »

Discours de Yoko Shimosawa, évacuée de Tokyo

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