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Juin 08 2015

EPR Flamanville: de nouvelles et graves anomalies au cœur du réacteur

Le site de l'EPR de FlamanvilleUn rapport confidentiel de l’IRSN révèle de graves dysfonctionnements de pièces importantes de l’EPR de Flamanville (Manche). Ce document, que Mediapart a pu se procurer, pointe « de multiples modes de défaillances aux conséquences graves » sur les soupapes de sûreté. Ces nouvelles anomalies viennent s’ajouter aux défauts de fabrication de la cuve du réacteur.   PAR PASCALE PASCARIELLO

Le devenir du chantier de l’EPR de Flamanville tourne au cauchemar pour Areva. Quelques semaines après la révélation de problèmes sérieux sur le fond de cuve du futur réacteur nucléaire, un rapport confidentiel de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) révèle de nouveaux et graves dysfonctionnements de pièces très sensibles de l’EPR. Ce document, que Mediapart a pu se procurer, avertit sur « de multiples modes de défaillances aux conséquences graves » sur les soupapes de sûreté, équipements servant à dépressuriser le réacteur.

Alors que le sort d’Areva a été débattu, mercredi 3 juin, à l’Élysée en présence du président François Hollande, ce nouveau rapport sur les anomalies de l’EPR plombe un peu plus l’entreprise. D’autant que ces nouvelles anomalies viennent s’ajouter aux défauts de fabrication de la cuve du réacteur, dont tous les problèmes n’ont pas été rendus publics par l’Autorité de sûreté nucléaire, comme le montre une seconde note interne de l’IRSN que Mediapart a consultée.

Chantier du bâtiment réacteur de l'EPR à Flamanville (©EDF).Chantier du bâtiment réacteur de l’EPR à Flamanville (©EDF).

Dans un premier rapport de près de 80 pages, datant de février 2015 et non rendu public, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire relève des anomalies dans les équipements de contrôle de la pression du réacteur : les soupapes de sûreté. En cas de surpression du circuit primaire, dans la zone du réacteur, l’un des composants, le pressuriseur, est équipé de soupapes qui doivent s’ouvrir pour laisser partir la vapeur et faire ainsi baisser la pression.

Chauffée par le cœur nucléaire, l’eau est maintenue à haute pression dans le circuit primaire. Pour éviter une surpression qui pourrait abîmer les équipements et provoquer des fuites ou une explosion, les soupapes permettent de réguler cette pression et d’évacuer de la vapeur vers un autre circuit. Dans une centrale nucléaire, ces pièces sont déterminantes en cas d’accident. Leur dysfonctionnement a d’ailleurs été l’une des principales causes de l’accident nucléaire de Three Mile Island en mars 1979, le plus grave aux États-Unis, qui a conduit à l’arrêt du programme nucléaire américain.

Tout avait commencé à Three Mile Island par une surchauffe du réacteur, l’augmentation de la pression puis l’ouverture des soupapes. Alors qu’elles devaient toutes se refermer une fois la situation redevenue normale, une des soupapes était restée ouverte. Le circuit s’est ainsi vidangé de toute son eau et, comme à Fukushima, le cœur du réacteur a fini par fondre, provoquant des rejets radioactifs dans l’environnement. Le bon fonctionnement de ces soupapes est donc bien crucial.

« Risques de fuites, risque d’ouverture intempestive, risque d’ouverture prématurée, modes de défaillances multiples »

À l’EPR de Flamanville, les premiers essais montrent une série de défaillances jugées graves par l’IRSN. Les pilotes censés déclencher ces soupapes ne fonctionnent pas. Pire, ils fuient fréquemment, provoquant un comportement aléatoire et incontrôlable des soupapes. L’IRSN parle même « d’ouverture intempestive » des soupapes. Le modèle de soupape dit « Sempell », retenu pour l’EPR, pose des problèmes techniques et réglementaires. Certains essais n’ont pu se poursuivre, étant donné que les soupapes se coinçaient dès la deuxième tentative.

La liste des dysfonctionnements établie par l’IRSN est longue : « Risques de fuites de fluide primaire », c’est-à-dire de l’eau qui doit refroidir le réacteur, « échec à l’ouverture observé »,« échec à la fermeture observé ». Au regard de la gravité des faits, l’institut tient à surligner qu’« aucune fuite n’est acceptable » et que cette multitude de défaillances peut avoir des« conséquences graves ».

Les choix d’Areva en termes de sûreté soulèvent de nombreuses questions de la part de l’IRSN qui note que, non seulement le fabricant ne s’est pas donné les moyens de détecter l’ensemble des anomalies, mais il a opté pour des modèles de soupape dont la conception est moins fiable que celle des modèles utilisés jusqu’à présent sur le parc nucléaire français. Pour les nouvelles soupapes, les constats faits par l’IRSN se passent de commentaires : « Areva responsable de la conception. Pas d’expérience d’Areva dans la conception de soupape. Pas d’implication de Sempell (le fabricant) lors des essais de qualification. »

Retard technologique

Alors que l’État fait reprendre à EDF l’activité de conception des réacteurs d’Areva, le premier électricien de France n’est pas non plus épargné par ce rapport de l’IRSN. Les conclusions révèlent qu’aucune réponse n’a été apportée par EDF sur les risques que font encourir ces défaillances quant à la sûreté nucléaire. On comprend mieux pourquoi les négociations actuelles autour du sort d’Areva peuvent faire les affaires d’EDF. En effet, en échange du partage des milliards de perte du groupe nucléaire, l’État s’apprêterait notamment à proposer à EDF de revoir à la baisse les normes de sûreté nucléaire (lire l’article de Martine Orange, « L’État fait les fonds de poche d’EDF pour sauver Areva »). Vu le nombre d’anomalies constatées sur l’EPR, cela devrait soulager EDF.

Le 7 avril, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a tenu à rendre publics les problèmes de fabrication du couvercle et du fond de la cuve du réacteur, où se produit la fission des atomes et qui constitue la seconde barrière de confinement de la radioactivité. Mais là encore, tout n’a pas été dit sur ces défauts. Car un autre rapport rendu en avril par l’IRSN à l’Autorité de sûreté nucléaire, que Mediapart a pu se procurer, pointe l’ampleur des manquements aux règles de sûreté nucléaire d’Areva.

« L’IRSN estime que la technologie de fabrication retenue pour les calottes de cuve du réacteur Flamanville est en régression technique par rapport à celle utilisée pour le parc en exploitation »

En d’autres mots, la cuve de l’EPR est moins sûre que l’ensemble des 58 réacteurs en activité. Le rapport de l’IRSN retrace l’historique des échanges avec Areva depuis la conception de l’équipement. Le constat est accablant : dans un courrier datant de 2002, Areva fait part des changements de conception et de fabrication des équipements et cela sans tenir compte des normes de construction nucléaire.

Mais les erreurs du groupe ne se limitent pas à cela : ce changement a été décidé sans avoir réalisé au préalable une analyse comparative des technologies retenues. « La technologie de fabrication retenue pour le réacteur (EPR) est en régression technique par rapport à celles utilisées pour le parc en exploitation », note le rapport.

Le rapport de l’IRSN signale de surcroît que les anomalies de la cuve étaient connues. En cours de fabrication, des essais ont été faits par Areva. Les premiers résultats révélaient des non-conformités. Nonobstant ces sérieux défauts, le groupe a poursuivi son « bel ouvrage » comme si de rien n’était ! Les conclusions de l’IRSN ne sont pas plus optimistes : le programme d’essais pour garantir la sûreté de la cuve, proposé par Areva, n’apporte pas de garanties équivalentes à celles des 58 cuves du parc nucléaire existant. Donc, sauf à la changer, la cuve de l’EPR restera moins fiable que les autres…

http://www.mediapart.fr/article/offert/42396d0f6c45ba3b254e573ffea2764b

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