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Juil 06 2014

Etats-Unis : la douceur et la gentillesse, nouvelles valeurs branchées

Il paraît qu’une révolution culturelle est en marche. Elle s’appelle « twee ». Si vous êtes gentil ou que vous aimez la bière artisanale, vous êtes peut-être un twee qui s’ignore. Pas un hipster, c’est fini, ça. Les Etats-Unis sont en train de virer twee.
J’avais noté le phénomène sans l’avoir identifié. Facile, en effet, de se perdre dans les modes, tendances, cultures et sous-cultures d’une génération qui n’est plus vraiment la mienne. Sauf que là, il paraît qu’on est dans le changement sociétal.
En gros, on rencontre de plus en plus de gens – notamment de jeunes, c’est vrai – chouettes, sympas, collectifs, coopératifs, pas cyniques, compatissants. C’est ainsi qu’ils s’aiment entre eux, et ils modèlent l’environnement selon ces critères. L’idée étant d’éviter au maximum de faire du mal aux autres. Ils cherchent aussi à être visuellement un peu moches (à mon avis). Hélène Crié-Wiesner Binationale  06/07/2014

Extrait de la série « Portlandia » (IFC Productions)

Voir aussi:

Jeremy Rifkin : Une empathie nouvelle gagne l’humanité

« Esthétique terrifiante »

Le livre « Twee : la révolution tranquille dans la musique, les livres, la télévision, la mode et le cinéma » (It Books, 2014) nous explique enfin ce qui se passe. Son auteur est Marc Spitz – à ne pas confondre avec Mark Spitz, le nageur viril des années 70.

Ce Marc-ci est new-yorkais, journaliste musical, écrivain et dramaturge. Il ressemble vaguement à feu Pacadis, le nightclubber déjanté et cultivé du Libé des débuts, en plus sérieux.

Spitz écrit sur la culture et les modes de vie dans des journaux branchés, et parfois haut-de-gamme, comme le New York Times, Vanity Fair et Spin. Aucun de ses ouvrages n’est traduit en français, mais celui-ci a peut-être une chance. Car, d’après ce que je vois quand je retourne au pays, le mouvement twee essaime en France. Avec des variantes propres à la culture locale.

Le mensuel The Atlantic consacre au livre un article sous cette manchette :

« De Wes Anderson à Zoeey Deschanel, en passant par les cyclistes de Brooklyn, une esthétique terrifiante est en train d’emporter l’Amérique. »

Terrifiante, ah bon ? J’aime beaucoup les films de Wes Anderson (« Moonrise Kingdom »« The Grand Budapest Hotel »). Zoeey Deschanel est ravissante dans l’excellent « (500) jours ensemble ».

Plus c’est nul, plus on est sympa

Je n’aurais sans doute pas poursuivi la lecture plus avant si le premier paragraphe de l’article n’avait trouvé écho dans mon expérience personnelle. Le journaliste de The Atlantic qui, comme moi, ignorait alors qu’il participait à un phénomène twee, décrit un concert auquel il avait assisté il y a quelques années.

« Le groupe était nul. Mais c’était le public qui m’avait interloqué. Au lieu de huer les musiciens, les jeunes gens – tous coiffés d’un chapeau, tous barbus, tous souriants – ont fait preuve de courtoisie et ont applaudi. […]

Le message semblait être : “Soyez aussi mauvais que vous voulez, on est là pour vous.” En fait, je m’en rends compte aujourd’hui, une vague de twee venait de parcourir la salle. »

Des concerts décevants, mais aussi n’importe quel événement vaguement culturel, acclamés, complimentés, pas seulement poliment mais avec enthousiasme, j’en vois désormais partout et tout le temps. Des nouveaux restaurants, cafés, et food trucks, bien mignons mais pas transcendants, couverts de louanges, idem.

Le mouvement le plus puissant depuis le punk et le hip-hop

En fait, c’est la démarche qui est applaudie, la bonne volonté derrière, l’effort, la volonté d’améliorer les relations humaines, la santé, l’environnement, bref, la vie.

Assez de mièvrerie et de dégoulinades sirupeuses déconnectées de toute réalité sociale et économique, pensez-vous ? Vous ne comprenez rien, vous n’êtes pas twee. Pourtant, sachez que Spitz décrit la twee révolution comme le mouvement de jeunesse le plus puissant depuis le punk et le hip-hop.

Le mot, qui vient de la façon dont les bébés s’essaient à prononcer « sweet » (doux), n’est pas nouveau, même en français si on peut dire. Les Inrocks l’employaient il y a quelques années pour qualifier la musique du groupe Belle and Sebastian, étendard absolu de la twee pop :

« Les dogmes du genre ? Des mélodies aériennes composées du bout des doigts, un chant féminin tout droit sorti d’un rêve vaporeux, une mélancolie noyée dans des orchestrations éclatantes. Une pop en dentelle. »

Disney et Kurt Cobain, précurseurs du twee

Selon The Atlantic, Kurt Cobain, de Nirvana, était « le Elvis du twee », le premier idéologue du mouvement qui allait emporter la génération suivante :

« Il pourfendait le sexisme et l’homophobie ; il détestait les gros bras ; il chantait “Grandma take me home” ; il vernissait ses orteils ; il profitait de sa célébrité pour promouvoir des groupes indéfendables. »

Marc Spitz fait remonter l’origine du twee à Walt Disney, carrément. Dans l’interview accordée à l’écrivain Rob Sheffield, qu’Amazon utilise en promo, Spitz explique :

« L’esthétique twee est née pendant et juste après la seconde guerre mondiale. Ses personnages-clés avaient vu les combats, la cruauté, la destruction. Ça les avait effrayés, mais pas cassés. Ils ont riposté par la créativité et la fantaisie.

Walt Disney, par exemple, qui a fait des films pour souder les troupes. Et Theodore Geisel, alias Dr Seuss. Et Salinger, sans doute la figure twee la plus influente, qui avait été soldat, vu les horreurs des camps, et souffert plus tard de dépression. Ce sont les ancêtres du mouvement. »

Godard entre au panthéon du twee

Ajoutez à ce panthéon spitzien James Dean, Truman Capote, Jean Seberg, le Velvet Underground, ainsi que notre Godard national et le cinéaste très vivant Noah Baumbach, et prenez enfin le (ou la ?) twee au sérieux.

En 2014, qu’est-ce qui nous fait twee ? Sans doute d’avoir aimé la série « Portlandia », d’écouter Arcade Fire, être accro àhellogiggles.com, le site web qui cartonne auprès des jeunes femmes modernes américaines. Puisant dans le livre de Spitz et ses observations propres, le journaliste de The Atlantic cite encore les attributs suivants :

« On est tous un peu twee si on aime les sauces piquantes artisanales [en version française, les confitures maison et le vin biodynamique, ndlr], si on déteste les harceleurs et racketeurs.

Il est également sain de se méfier de l’âge adulte, de rechercher le bien-être, de développer un projet passionnant (comme créer une société de T-shirt, ou un food truck bio). Plus généralement, on aime le cool, on fétichise le nerd, le geek, l’abruti, la virginité. »

L’arrogance hipster n’a pas sa place dans le twee

Important : l’ironie, la confiance en soi et le sentiment de supériorité intellectuelle sont incompatibles avec l’esprit twee. D’où la ringardise absolue de la hipster attitude, totalement « dégradée culturellement », selon The Atlantic.

Alors, la « révolution twee », telle qu’identifiée par Spitz, va-t-elle pénétrer la France ?

Considérant le fameux « esprit français », qui manie à la louche l’ironie, le cynisme et abhorre la notion de gentillesse (voir les lazzis dont a fait l’objet le pauvre Kouchner la semaine dernière), rien n’est certain. Mais le bio, le participatif, le coopératif, l’artisanat et l’aspiration à une bonne qualité de vie ne sont pas l’apanage des Etats-Unis, non ?

Inutile de me tomber dessus – ou sur Marc Spitz – en grognant que cette insignifiante histoire de twee est un truc de bobos blancs et friqués (ou rêvant d’être friqués).

Aux antipodes des dures réalités du monde

Evidemment que cet esprit gentillet, humaniste, tout sauf révolutionnaire au sens politique, est à mille lieux de la réalité américaine des ghettos, des minorités ethniques opprimées, des ouvriers déclassés, des inégalités croissantes, et de l’urgence écologique mondiale !

N’empêche qu’une bonne partie de la jeunesse états-unienne – certes, il s’agit surtout de la partie blanche, ce qui ne la rend pas méprisable pour autant –, étudiante ou pas, plutôt pas la plus riche, a bel et bien embrassé ces codes.

Sans trop d’illusion sur sa capacité à changer le monde, apparemment, ce qui la distingue de la génération hippy. Mais avec l’espoir de vivre quand même plus heureux au milieu des autres, ce qui la distingue franchement des punks.

http://blogs.rue89.nouvelobs.com/americanmiroir/2014/07/06/etats-unis-douceur-et-gentillesse-les-nouvelles-valeurs-branchees-233200?fb_action_ids=588424747939373&fb_action_types=og.likes