« Fukushima estompé dans les mémoires, EDF continue à ergoter »

Monique Sené, l’une des fondatrices du Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN) cosigne un livre révélant à la fois posément et implacablement les vulnérabilités du nucléaire français. Pour éviter qu’un autre Fukushima n’arrive en France. 15-11-2013 Par Rachel Mulot Sciences et Avenir
Qu’a changé l’accident de Fukushima ?

Au Japon-pays dont on vantait la sûreté nucléaire – c’est « l’impossible » qui s’est produit. L’opérateur n’a tenu aucun compte des remarques sur les risques de séismes, de tsunami… Le Japon faisait confiance à une industrie arrogante et opaque ! Depuis Fukushima, notre Autorité de sûreté nucléaire ainsi que l’ Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire reconnaissent qu’un accident majeur ne peut être exclu en France. L’ASN a prescrit des évaluations complémentaires de sécurité, puis exigé de sérieux travaux pour sécuriser nos sites nucléaires. Cela va couter cher, plusieurs dizaines de milliards d’euros. Mais c’est d’une nécessité absolue… Le public français oublie qu’un certain nombre d’incidents-parfois graves- s’est déjà produit. Ainsi, du plutonium a été déversé dans la Loire, suite à l’incident de Saint Laurent des eaux. Nous avons aussi échappé de peu à une catastrophe majeure –au Blayais- où la centrale a été construite sur une plate forme trop basse. Des réacteurs ont parfois été arrêtés, un an ou deux ans.

Nos centrales vont donc être sécurisées, pourquoi s’inquiéter ?

Les yeux se sont dessillés, la langue de bois s’est fendillée…mais l’effet Fukushima estompé, EDF recommence à ergoter. Sur les travaux nécessaires, les délais requis etc, des retards s’accumulent. Et c’est là que le bât blesse, d’autant que certains prétendent aujourd’hui prolonger la vie de nos centrales, au-delà des délais pour lesquelles elles ont été conçues. C’est une intox d’EDF.

Vous redoutez des accidents graves ?

Oui, en vieillissant une installation devient dangereuse, même avec des gens expérimentés. Non seulement la France n’est pas l’abri de séismes ou d’inondations, mais les matériaux des centrales sont vétustes, les problèmes de conception réels. Pire, nous ne mettons pas réellement les moyens humains nécessaires pour assurer la maintenance, les inspections des matériels. Songez qu’EDF délègue 80% sur site à des intérimaires. A partir du moment où on a un opérateur qui est trop sûr de lui, on risque l’accident. Les personnes qui sont de l’intérieur finissent même par croire à leur discours, celui selon lequel un accident ne pourra jamais arriver. Et l’attention se relâche.

Tous les enseignements des incidents passés ont-ils été tiré ?

Non, et c’est ce que nous démontrons dans notre livre, il reste énormément de travaux à faire. Certes, après l’accident de Three Mile Island en 1979, il n’a plus été possible de croire « l’accident impossible ». C’est pourquoi l’EPR a été conçu de façon à « contenir » les effets d’un accident avec percement de la cuve, et éviter que la radioactivité ne s’échappe de l’enceinte de confinement. Il a fallu près de 20 ans pour doter les réacteurs existants de quelques améliorations nécessaires. Et notons enfin qu’il faudra une dizaine d’années pour compléter le « retour d’expérience » sur la catastrophe deFukushima. En effet, il a fallu six ans pour pouvoir inspecter le réacteur de Three Mile Island. Quant aux suites de l’accident de Tchernobyl leurs impacts sur l’environnement et la santé ne cessent de se prolonger.

Qu’espérez-vous de ce livre ?

Qu’il encourage les autorités chargées de contrôler l’industrie nucléaire à ne pas relâcher leurs efforts. Qu’il donne aux citoyens des arguments solides pour prendre leur avenir en main. La sûreté ainsi que l’impact sur la santé et l’environnement dépendent de leur vigilance. Cela fait 40 ans que le GSIEN agit comme un poil à gratter, la transparence s’est améliorée, l’accès à la documentation est devenu plus facile mais les combats sont loin d’être gagnés. Le GSIEN n’est pas anti-nucléaire, il œuvre pour que la radioprotection, la sûreté et la protection de l’environnement soient absolues. C’est pourquoi le GSIEN pense qu’il n’est pas possible de prolonger la vie des réacteurs au-delà de la durée prévue à leur construction.

Propos recueillis par Rachel Mulot

Les dossiers noirs du nucléaire, Monique Sené, Raymond Sené et Dominique Leglu, directrice de la rédaction de Sciences et Avenir, Presse de la Cité, en librairie le 11 novembre.

Retrouvez le blog de Dominique Leglu à cette adresse.

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.