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Nov 27 2011

l'article du dimanche: après Fukushima par Guy Karl


APRES FUKUSHIMA - LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl | FUKUSHIMA INFORMATIONS | Scoop.it

Après le désastre on aurait pu s’attendre à un autre raz de marée : des millions de personnes, au Japon, et de par le monde, s’entassant aux abords des centrales, clamant leur dégoût et leur exaspération, vilipendant les promoteurs et marchands du nucléaire, accusant les gouvernements complices de l’horreur programmée, exigeant sur l’heure la fin de la marchandisation sauvage, le contrôle démocratique de toutes les énergies collectives, la réappropriation démocratique immédiate de toutes les ressources naturelles et industrielles, la fin des cartels de la mort. C’était bien le moins que l’on pût espérer. Or que vit-on? Qu’ entendit-on? Rien, ou presque rien, si peu de choses… Que l’on allait, bien entendu, vérifier les centrales, que le contrôle serait drastique, et que pour le reste on réfléchirait! J’ai même entendu un responsable, d’une société privée bien sûr, déclarer doctement que les centrales les plus anciennes étaient forcément les plus sûres, puisque les contrôles y auront été plus fréquents que pour les neuves! Autant dire qu’une poubelle roulante de l’ex RDA est plus sûre que nos récentes voitures électroniques! Mais nos VIP bonimenteurs n’en sont pas à un boniment près!

Les esprits bien pensants se fixent sur les aspects techniques : quel est le degré de risque évaluable, comment faire face à l’imprévu etc. Mais la dimension politique est gaillardement ignorée. Comment admettre que ce soit le privé, avant tout soucieux de rentabilité capitaliste, qui construise et gère les centrales? Pourquoi les Etats sont-ils si complaisants à l’égard des promoteurs? Pourquoi la population, concernée et exposée au premier chef, est-elle tenue à l’écart de toutes les décisions? Que signifie être démocrate, et citoyen d’une société démocratique, si le plus grave et le plus important échappe totalement à la connaissance du citoyen? Quelle est cette démocratie où le citoyen délègue ses pouvoirs tous les cinq ans à une minorité irresponsable et toute puissante, qui use et abuse de son pouvoir sans consulter sur les enjeux décisifs de la vie et de la mort? Démocratie purement formelle, sans contenu, sans conscience ni moralité. Démocratie bananière, colonialiste, oligarchie, cynisme ploutocratique.

La quasi indifférence devant l’horreur démontre deux choses : la première c’est que le système économique ne changera pas d’un iota, persévérant irrésistiblement dans sa boulimie thanatocratique d’exploitation des ressources, considérant en somme les « accidents » et les catastrophes comme des dommages collatéraux, aussi négligeables que les « bavures » du nazisme. Voyez le Golfe du Mexique : on replâtre les fonds marins, … et on recommence à forer. Jusqu’à la prochaine. Combien faudra-t-il de catastrophes pour que le modèle en cours soit sérieusement interrogé? Mais chaque catastrophe, après l’émotion immédiate, est immédiatement oubliée. Et puis, cela se passe toujours ailleurs… Comme si la terre n’était pas une et la même pour tous! On continue à penser en termes locaux, régionaux, nationaux au grand maximum. Que nous importe le Japon? Mais songeons un court instant : si c’était Fessenheim, la Vallée du Rhin ou la Vallée du Rhône? On croit s’en tirer en célébrant hypocritement la « dignité » du peuple Japonais. Et si les Japonais s’étaient levés comme un seul homme contre l’incurie de leur gouvernement et la veulerie de leurs sociétés d’exploitation? Mais tout se passe comme si n’était de mise qu’une sorte de fatalisme tacite, de résignation mutique au désastre. « C’est la vie » me disait une brave dame à qui je demandais ce qu’elle pensait de l’événement! « La vie », mais quelle vie? C’est à se demander si les hommes ont encore envie de vivre, si secrétement ils ne sont pas lassés de cette vie présente, si la mort n’est le secret désir au coeur de notre société, au coeur de nos contemporains? Si nous ne sommes pas à présent dans l’âge du « Dernier Homme » décrit par Nietzsche, âge de la facilité, du plus-de-jouir, de l’indifférence cosmique, de la résignation à la fatalité, du nihilisme planétaire.

Double question donc : politique-géopolitique, et anthropologique. C’est notre destinée même, notre vouloir, notre vouloir-vivre, notre désir de vivre qui est interrogé dans ces décours monstrueux de notre modernité. Il n’est pas sûr, aujourd’hui, que la pulsion de vie soit assez forte pour repousser l’émergence catastrophique des pulsions de mort.

APRES FUKUSHIMA – LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

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