Fév 11 2013

L’insaisissable poids de la filière nucléaire sur le marché de l’emploi

Jeudi 7 février, Jean-Vincent Placé était l’invité d’Enjeux Les Echos. Convié à débattre avec le patron d’Areva, Luc Oursel, le président du groupe Europe Ecologie Les Verts est revenu sur plusieurs caractéristiques du marché énergétique français citant notamment un chiffre contesté afin d’appuyer son argumentation Ce qu’il a dit : « En France, la filière nucléaire c’est 125 000 emplois, en Allemagne la filière énergies renouvelables c’est 370 000 emplois ». Le Monde 11 février 2013

Pourquoi ces chiffres sont contestables:

1/ En France, le nucléaire emploie de 125 000 à 400 000 personnes

Comme pour toutes les filières professionnelles, il est très difficile d’arrêter un chiffre définitif à un « moment m » concernant le nombre de personnes qu’elle emploie. Cela tient notamment à la prise en compte ou non des différents sous-traitants amenés à travailler en collaboration avec la filière.

Ainsi selon une étude réalisée par le cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers Advisory à l’initiative d’Areva en 2011, « le secteur nucléaire emploie directement 125 000 personnes sur l’ensemble du territoire ». Mais, ajoute l’étude, « en prenant en compte les emplois indirects ainsi que les emplois induits par le pouvoir d’achat des employés, le secteur soutient au total 410 000 emplois, soit près de 2 % de l’emploi français« .

En fonction du mode de calcul retenu, qui n’est souvent pas étranger au fait que l’on se place du côté des pro ou des anti-nucléaires le chiffre varie donc du simple au triple.

Le réseau « Sortir du nucléaire » affirme pour sa part que l’emploi nucléaire est inférieur à 100 000 personnes quand la société française de l’énergie nucléaire estime le chiffre (emplois directs et indirects) à environ 250 000 emplois.

Le rapport de François Roussely sur l’avenir de la filière rendu en juin 2010 en chiffrait lui le nombre d’emplois directs et indirects liés à la filière à 200 000.

M. Placé s’inscrit ici dans la continuité du discours des écologistes qui assure qu’une transition énergétique n’occasionnerait pas la casse de l’emploi, annoncée notamment par Henri Proglio, le patron d’EDF. En novembre 2011, celui-ci avait assuré qu’une sortie du nucléaire mettrait un million d’emploi en péril.

Le débat sur le poids de la filière nucléaire dans la structure de l’emploi en France avait déjà eu lieu à ce moment là sans pour autant que les différentes parties s’accordent sur un chiffre. Libération par exemple avait dégonflé le chiffre avancé par M. Proglio expliquant qu’il avait notamment additionné les 400 000 emplois de la filière et les 500 000 chez les industriels qui consomment beaucoup d’électricité.

2/ En Allemagne aussi, comptabiliser la filière renouvelable est complexe

Quant à la filière « énergies renouvelables » allemande, les chiffres semblent plus cohérents : Le baromètre Eurobserv’ER 2010 de l’Union européenne estimait que l’Allemagne, meilleur élève européen en matière d’énergies renouvelables, employait 335 000 personnes. Le gouvernement allemand parle pour sa part de 380 000 personnes en 2011.

Mais il s’agit d’un comptage qui prend en compte les emplois directs, mais aussi induits. Si on ne compte que les emplois directs, ce que fait M. Placé pour le nucléaire français, le chiffre est inférieur : 242 000 emplois.

Ce qui fait une différence moindre. Voire permet de renverser l’équation. En appliquant le même raisonnement, un pro-nucléaire pourrait prendre la fourchette haute du nucléaire français (400 000 emplois) et la comparer avec la fourchette basse du renouvelable allemand, pour dire que le nucléaire français emploie plus de monde.

On pourrait par ailleurs contester le fait de comparer une filière globale du renouvelable, qui inclut de l’éolien au biocarburants en passant par la géothermie et l’hydro-électricité, à la « seule » énergie nucléaire.

Au final, M. Placé a donc raison dans l’ordre de grandeur et dans la comparaison. La filière nucléaire française emploie moins que la filière allemande du renouvelable. Mais le comparatif est quelque peu biaisé : il choisit sciemment l »estimation basse pour comptabiliser les emplois de la filière nucléaire française afin d’accentuer la comparaison et de justifier son raisonnement.

Simon Piel avec Samuel Laurent

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