Déc 03 2011

Mais comment fait l’Allemagne pour se permettre de sortir du nucléaire ?

Certes l’Allemagne semble s’orienter unanimement vers une sortie assez rapide du nucléaire, ayant démarré bien avant la France ses investissements à la fois dans les économies d’énergie et dans les énergies renouvelables (isolation des bâtiments, éolien, photovoltaïque, biogaz).

Mais, étant donné l’inadaptation à cette profonde transformation de son réseau et de son parc de centrales (lieux de production par trop éloignés des lieux de consommation, réseaux intelligents encore dans les limbes, centrales au charbon/lignite encore trop nombreuses, centrales BWR cousines de celles de Fukushima) il est difficile pour un français de se rendre compte si les objectifs peuvent être tenus. Essayons tout de même …

Agoravox Par francoyv samedi 3 décembre 2011 – Ecouter en mp3(Synthèse vocale par ReadSpeaker)

 Mais comment fait l’Allemagne pour se permettre de sortir du nucléaire ?

Avant de rentrer dans le contexte purement économique et technique il n’est peut-être pas inutile d’aborder quelques considérations politiques.

D’abord il y a lieu de reconnaître que l’Allemagne s’appuie, bien d’avantage que la France, sur sa jeunesse et sa composante féminine, profondément et sincèrement écolos et d’ailleurs assez bien représentés dans les parlements locaux et fédéral. L’amour de la forêt, l’observation des animaux dans la forêt, sont les deux mamelles …

Ensuite il faut prendre en considération les effets à long terme positifs de ce que l’on a longtemps moqué en France comme étant un handicap majeur : « nain politique quoique géant économique ». Certes la France a surexploité le fait que les alliés ont bien voulu lui réserver une place au conseil de sécurité de l’ONU, mais on a bien vu quel parti ont su tirer le Japon et l’Allemagne de leur statut de vaincus qui leur interdisait de se réarmer. Des centaines de milliards ont pu ainsi être mobilisés dans des domaines de reconstruction tout aussi utiles, si ce n’est plus, comme les infrastructures (autoroutes gratuites), les universités quasi gratuites, des immeubles décents et entretenus — à la différence de la France qui s’apprête à généraliser la location sur 20 ans par l’Etat des locaux construits pour tenir son rang au classement des universités mondialisées – pour les écoles, lycées, universités, les retombées des industries mécaniques essaimées dans toutes les régions, les centres de recherche fédérés (Max Planck, Fraunhoffer) distribués dans toute l’Allemagne et copieusement dotés même s’il leur est demandé de travailler en coopération avec l’industrie … Et puis dans un char ou une vedette rapide proposés à l’exportation par ses voisins Anglais ou français on finit toujours par y mettre un moteur, une turbine, de l’hydraulique allemands, qui auparavant ont été réalisés pour leurs composants mécaniques avec des machines allemandes

Donc d’énormes économies, mobilisables sur d’autres projets moins emblématiques mais davantage porteurs à long terme surtout quand ils sont couplés à un tissu dense de PME encrées dans toutes les régions du territoire

Sa révolution a dix ans déjà. Elle s’est produite en deux actes : la loi sur les énergies renouvelables (« EEG ») en 2000 et la loi de sortie du nucléaire, en 2001, mises en œuvre grâce à la coalition SPD-Verts au pouvoir entre 1998 et 2005. Ces deux textes ont changé la politique énergétique allemande. En 2010, le gouvernement conservateur d’Angela Merkel a voulu revenir sur la décision de sortir du nucléaire, avant de changer d’avis en 2011, après Fukushima, et de se ranger à la position des Verts et des sociaux-démocrates, et au consensus de la société (inerview de Jürgen Trittin, ministre de l’environnement de 1998 à 2005, par Médiapart).

Mais comment concrètement fait l’Allemagne ? Quels sont ses atouts, voire ses (quelques) faiblesses (engras/italique dans le texte) ?

– elle a investi depuis 20 à 30 ans dans les énergies renouvelables (« Les énergies renouvelables font partie de notre tissu industriel. Et elles n’ont pas été autant impactées par la crise que l’automobile et l’industrie chimique. C’est l’une des industries qui croissent le plus vite », Jürgen Trittin, ex ministre de l’environnement du chancelier Schröder de 1998 à 2005, interviewé par Médiapart)

– beaucoup d’universitaires deviennent en fait des ingénieurs en énergies renouvelables (ENR) ; c’est le cas à l’Université de Freiburg en Brisgau qui fournit pas mal d’experts et de cadres pour les PME du secteur

– au lieu de polluer comme en Bretagne, depuis une dizaine d’années (loi EEG des énergies renouvelables de 2000) beaucoup de gros paysans Allemands se sont équipés, à raison de 4 millions d’€ pour une unité de production de biogaz d’une capacité de 1,1 MW, pour valoriser leur magma nauséabond de lisier de porc en le mélangant avec du maïs broyé et/ou de la pulpe de betterave à sucre , produisant ainsi suffisamment de méthane pour faire fonctionner cinq turbines électriques, le tout étant doublé d’un dispositif de cogénération qui permet de récupérer la chaleur dégagée. Ils vendent ainsi du courant au réseau (prix garanti sur 20 ans par la loi EEG de 2000 mais dégressif) et chauffent des locaux sur place

– depuis 30 ans elle n’a jamais construit autrement que des bâtiments bien isolés, la reconstruction d’après-guerre ayant été, pour des raisons évidentes, beaucoup moins soignée

(les solutions du type briques creuses collées/MONOMUR que l’on voit enfin apparaître en France, viennent de chez eux)

– elle n’a jamais prôné à tout va les « grilloirs » électriques chers à EdF comme moyen de chauffage (on n’y voit que du chauffage central classique ou à pompe à chaleur et désormais des ensembles conçus passifs ou presque en association avec les futurs habitants. cf l’ex caserne des français de Freiburg en Brisgau). (La pointe de consommation hivernale en France est de 96 gigawatts, alors qu’elle est de 80 gigawatts en Allemagne, dont la population compte 16 millions d’habitants de plus !, (interview de Mycle Schneider par Médiapat))

– elle a investi à l’Est en prenant des parts (50 %) dans l’exploitation du gaz (au passage l’ex chancelier Schröder s’est recasé en se concoctant sur mesure un poste de deputy chairman de la coentreprise germano-Russe), voire du pétrole

– ce qui lui sera bien utile pour compenser la fermeture progressive de ses centrales nucléaires, dont un bon nombre notons le, comme en Suède, sont des cousines de celles de Fukushima (BWR de KWU, ex AEG)

– ce qui lui permet d’écouler à l’Est tout ce qu’elle sait parfaitement construire et vendre en matière de biens d’équipement (très bon pour l’équilibre de la balance des paiements)

– en construisant des centrales à gaz combinées modernes (haut rendement) qu’elle construit et vend elle-même, lesquelles ne sont démarrées qu’en cas de demande-crête, vu le coût du gaz (mais aussi en remettant en service des centrales à lignite qu’elle avait juré devoir fermer) ; bref en s’asseyant sur sa promesse (avec l’UE tout entière) de faire baisser la contribution CO2 (ce qui ne l’empêche pas pour autant, le ridicule ne tue pas, de donner des leçons de morale au plan budgétaire vis-à-vis des pays du club Méditerranée)

– en ayant réalisé de façon très volontariste des démantèlements « ground zero » de centrales nucléaires ou de prototypes, prouvant ainsi la faisabilité sans attendre comme EdF que la décroissance fasse le boulot sous prétexte d’économies (en revanche, pas plus logique que la France et à rebours de sa réputation de pays de consensus, pourquoi n’a-t-elle encore pas réussi à boucler le cycle du nucléaire en se dotant d’un centre de stockage souterrain pour l’évacuation définitive des déchets de haute et très haute activité)

– en s’étant fait reprendre sans vergogne – et sans tambour ni trompettes ; en effet les français ne le savent même pas alors qu’ils sont actionnaires à hauteur de 85 % par le biais de l’Etat – les activités nucléaires de Siemens NP par AREVA-NP qui comprennent encore 5 à 7000 emplois, lesquels sont maintenant en partie menacés

– en attirant les investissements des majors français dans ses PME des ENR, ce qui d’ailleurs donne accès pour Areva aux juteux marchés des fermes d’éoliennes offshore de la mer du Nord

– en participant à des projets communs avec les Européens, ce qui lui a permis de remonter quand même au premier plan (Airbus, Eurocoptère, Eurofighter) dans le domaine aéronautique à la différence de la France qui s’est époumonée avec ses programmes uniquement nationaux de porte-avions nucléaires et d’avions Dassault de type Rafale, peut-être excellent mais inexportables du fait de séries trop étriquées

Une préoccupation pour toute l’UE :

– Comment compte-t-elle désormais gérer ses échanges de courant avec ses voisins européens maintenant que la donne va être chamboulée ?

Dans les faits la situation est d’ores et déjà paradoxale dans la mesure où la France, du fait de ses gros besoins en hiver avec une pointe à 96 Mégawatt, qui se tourne habituellement vers l’Allemagne pour importer du courrant est, hypocritement, bien contente que celle-ci remette en marche en hiver ses centrales à charbon pour elle (au grand dam des défenseurs de l’environnement)

Ce qui reste un sujet d’interrogation (pour un français) :

– comment l’industriel Siemens, après avoir rompu son partenariat avec Areva puis conclu une autre alliance aussi peu fidèle que la précédente avec les Russes, a pu s’abstraire du nucléaire aussi brutalement [1] ? On le comprendrait d’un Areva, complètement aux ordres de l’Etat, mais que je sache Siemens est bien une AG ?

– Pourquoi le combustible MOX si décrié en France n’est-il jamais reproché à ses vrais inventeurs, Belgo-Nucléaire, aujourd’hui absorbé par Suez –Gaz de France, et l’industrie nucléaire Allemande, la France n’ayant été que suiveuse, lorsqu’elle perdit tout espoir de recycler le plutonium de La Hague dans les coeurs de réacteurs à neutrons rapides comme Phénix et Super Phénix et leurs suivants ?

– Areva-ENR investit à Bremenhaven chez un constructeur affirmé d’éoliennes qui a accès au marché des fermes offshore de la mer du Nord au lieu d’investir en France qui certes part de zéro mais dont les adjudications pour les futures fermes offshore de la Manche ne sont pas à négliger ; la France a pourtant montré jadis qu’elle savait importer une technologie et la prolonger à son avantage (Westhingouse, Framatome, Areva)


[1] trahissant ses partenaires par deux fois en 5 ans ; les Nordiques, qu’on a tendance à prendre comme modèles dans notre pays de latins, savent on le voit ne pas être francs du collier ; rappelons-nous l’arrêt brutal de la fusion Renault-Volvo). Au surplus, comment fait Siemens pour exporter ses ICE davantage que Alstom ses TGV alors que l’accident d’Echede avec plus de 100 morts (roues à bandages problématiques contre roues monobloc ; rames traditionnelle contre rames articulées avec bogies communs) ne constitue pas une bonne référence en regard des zéro morts du TGV ?

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