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Jan 06 2016

Naomi Klein : il y a un choc frontal entre l’urgence climatique et l’idéologie de nos élites

Naomi Klein, à Rome, le 4 février dernier (Sipa)Dans « Tout peut changer », l’essayiste canadienne explique que la lutte contre le réchauffement climatique passe par une sortie du capitalisme. Et se montre optimiste. Entretien. 
Nouvel Obs  19-03-2015
Naomi Klein, à Rome, le 4 février 2015 (Sipa)

L’OBS Il y a huit ans, dans «la Stratégie du choc», vous démontriez comment un «capitalisme du désastre» profite des grands traumatismes pour faire appliquer des réformes économiques présentées comme autant de «thérapies de choc». Avec «Tout peut changer», votre nouveau livre, en quoi la lutte contre le réchauffement climatique vous apparaît-elle comme la continuation logique de cette critique?

Naomi Klein «La Stratégie du choc» analyse comment le pouvoir capitaliste exploite systématiquement les crises afin d’imposer des politiques qui enrichissent une élite restreinte en démantelant toute réglementation, en procédant à des coupes dans les dépenses sociales et en privatisant à grande échelle le secteur public.

En écrivant ce livre, j’ai découvert que le réchauffement climatique est la dernière crise en date à faire l’objet de ce genre d’exploitation: c’est devenu évident à mes yeux lorsque je suis allée à La Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina et que j’y ai observé ce que je décris comme un «apartheid social».

A l’évidence, les chocs créés par les changements climatiques vont être exploités pour créer une société toujours plus inégalitaire, en faisant main basse sur une part encore plus importante du secteur public et en s’en prenant aux droits de la majorité des citoyens. Il y aura un tout petit groupe de grands gagnants et une grande masse de perdants.

«Tout peut changer» est ma réponse à ce que j’ai entendu lorsque je parcourais le monde durant la promotion de «la Stratégie du choc». La droite se sert des crises d’une manière qui rend nos sociétés encore plus vulnérables aux chocs à venir. A rebours de cette tendance, je propose des politiques qui reposent sur un très large soutien démocratique, par exemple en investissant massivement dans des transports collectifs bon marché ou en créant à grande échelle des emplois permettant aux salariés de vivre correctement. Cela constitue notre meilleure chance de renverser le réchauffement climatique. C’est ce que j’appelle le choc populaire: ce sont les bons qui gagnent cette fois-ci, et pas les méchants !

[…]

Vous dites que ce qui vous rend optimiste face au défi du changement climatique, c’est que, lors de la crise financière de 2008, nous avons été témoins de l’injection de milliards de dollars dans le système bancaire afin de le sauver. N’est-ce pas paradoxal?

Ce n’est pas cela en soi qui me rend optimiste: je pense par contre que nous vivons à une époque où la plupart de mensonges qui sont au cœur de notre système politique et économique ont été percés à jour et exposés sur la place publique. Nous avons tous vu comment des milliards de dollars ont été trouvés au nom du salut des banques, et nous savons désormais qu’il est possible de réaliser la même chose afin de sauver la planète. C’est juste la volonté politique qui fait défaut.

Nous avions déjà fait le même constat après les attaques terroristes du 11-Septembre: quand il s’est agi de mettre en place une sécurité intérieure fondée sur la surveillance et de faire la guerre à l’étranger, beaucoup de pays occidentaux n’ont eu aucun souci budgétaire.

Bien sûr, la différence est que ces transferts de ressources profitaient aux riches et aux puissants; tandis que le mouvement pour la justice climatique exige des transferts de moyens qui profitent à tous.

Afin de démontrer l’étendue des bouleversements économiques à venir, vous établissez une comparaison originale: de la même manière que l’abolition de l’esclavage a forcé les classes dirigeantes à renoncer à des pratiques extrêmement lucratives, la révolution écologique pourrait produire des effets comparables. Pouvez-vous nous expliquer ceci?

Je ne dis pas que c’est forcément ce qui va se produire, mais que ce précédent démontre que cela peut arriver. Sans mettre sur le même plan l’esclavage et le changement climatique, on peut établir quelques parallèles saisissants entre les deux, notamment en ce qui concerne l’ampleur des intérêts économiques en jeu.

Pour une bonne partie de la classe dirigeante de l’époque, perdre le droit juridique de réduire des personnes en esclavage représentait un manque à gagner aussi gigantesque que celui que subiraient les entreprises exploitant les énergies fossiles si nous nous décidions à réduire sérieusement nos émissions de CO2. A titre de comparaison, la somme que représentait le cheptel humain aux Etats-Unis en 1860 équivaudrait aujourd’hui à environ 10.000 milliards de dollars. Ce chiffre est à peu près comparable à la quantité de carbone qu’il faudrait ne pas consommer si nous voulons garder un espoir de maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 2°C. Les gens ont souvent l’impression qu’il est impossible de remporter la victoire lorsqu’il y a autant d’argent en jeu. La réponse que je donne dans le livre est que cela a été fait par le passé, et que nous pouvons le refaire.

[…]

Le 12 novembre dernier, les Etats-Unis et la Chine, qui sont les deux plus gros pollueurs du monde, se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Etait-ce un tour de passe-passe ?

Il est certain que cela relève en partie du numéro d’illusionniste. Et les objectifs contraignants de réduction ne prendront pas effet avant le départ d’Obama de la Maison-Blanche, ce qui veut dire qu’il laissera le plus dur du travail à son successeur. De plus, ces objectifs ne sont pas compatibles avec le seuil des 2 °C: selon les termes de cet accord, les Etats-Unis ne réduiront leurs émissions annuelles que de 3% à partir de 2020, alors même que nous savons que les pays riches devraient les réduire de 8 à 10% en commençant dès aujourd’hui.

Mais je ne suis pas entièrement cynique pour autant. C’est une bonne chose que les Etats-Unis et la Chine n’abordent pas les négociations de Paris dans une posture d’hostilité réciproque, comme ils l’avaient fait à Copenhague. Je pense aussi que l’accord est habile d’un point de vue tactique: en liant l’objectif de réduction d’émission de CO2 des deux pays par un traité bilatéral, Obama s’assure que son successeur devra réfléchir à deux fois avant de dénoncer cet accord car il risquerait alors de se mettre à dos le plus gros partenaire commercial des Etats-Unis.

Mais le plus important est que les engagements pris par la Chine sapent l’argument derrière lequel s’abritent depuis toujours les Etats-Unis pour justifier leur négligence en matière de climat: pourquoi nous arrêter de polluer alors que la Chine continuera à le faire ? Pour la première fois, la Chine s’engage à restreindre ses émissions et reconnaît qu’il doit y avoir une limite à sa monstrueuse machine industrielle qui fonctionne au charbon. Comme aux Etats-Unis, l’engagement de la Chine en dit long sur l’influence grandissante des mouvements sociaux qui réclament un encadrement en matière de pollution.

Propos recueillis par François Armanet

http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20150318.OBS4930/naomi-klein-il-y-a-un-choc-frontal-entre-l-urgence-climatique-et-l-ideologie-de-nos-elites.html

Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique

Notre modèle économique est en guerre contre la vie sur Terre. Nous ne pouvons infléchir les lois de la nature, mais nos comportements, en revanche, peuvent et doivent radicalement changer sous peine d’entraîner un cataclysme. Pour Naomi Klein, la lutte contre les changements climatiques requiert non seulement une réorientation de nos sociétés vers un modèle durable pour l’environnement, mais elle ouvre aussi la voie à une transformation sociale radicale, transformation qui pourrait nous mener à un monde meilleur, plus juste et équitable.
Tant par l’urgence du sujet traité que par l’ampleur de la recherche effectuée, Naomi Klein signe ici son livre sans doute le plus important à ce jour. Voir Tout peut changer | Naomi Klein

 

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