Août 17 2014

Ni public, ni privé: la politique du "commun" fait son chemin

L’eau, la connaissance, l’œuvre d’art ou le médicament doivent-ils appartenir à l’Etat ou au marché ? Le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval explorent une troisième voie. Entretien. Par Eric Aeschimann Le nouvel Obs 16-08-2014

Le Nouvel Observateur La notion de «commun» est apparue ces dernières années dans le discours politique. D’où vient-elle et que désigne-t-elle ?

Christian Laval Il faut y voir une réponse à l’extension du domaine de la propriété privée depuis quarante ans. Le processus de privatisation a touché des secteurs aussi différents que l’eau, les semences, les cellules, les droits de polluer, les ondes, les médicaments traditionnels.

Les mouvements politiques qui luttent contre ce processus ont alors fait le rapprochement avec la privatisation des terres communales à partir du XVe siècle en Angleterre. Les commons (que l’on peut aussi traduire par les «communaux») étaient des terres de pâture, des forêts, des rivières, des étangs appartenant à un seigneur local ou à un ordre ecclésiastique, mais qui faisaient l’objet d’un usage collectif régi par des droits coutumiers. Durant des périodes définies précisément, tout le monde pouvait y faire paître ses animaux, y chasser, y pêcher. Sans empêcher les rapports de domination, le système permettait aux pauvres de subsister. Or, à la sortie du Moyen Âge, les propriétaires ont entrepris de démanteler ces usages. Ils ont borné les champs, planté des haies, construit des barrières, avec le soutien d’Henri VIII – ce n’est pas pour rien si «l’Utopie» de Thomas More, qui paraît à ce moment-là, condamne la propriété privée.

Pierre Dardot Marx a fait des enclosures la scène primitive du capitalisme: c’est avec elles que se joue la première phase de constitution du capital foncier. Or il peut sembler que l’on assiste aujourd’hui à une nouvelle forme d’accumulation primitive, non plus seulement sur les terres, mais sur à peu près tout, sur le vivant comme sur les connaissances: les entreprises se jettent sur tout ce qui peut se transformer en brevets, en dividendes, en copyrights, en droits de péage. C’est donc par raisonnement analogique que les altermondialistes, les écologistes, les hackers ou encore certains juristes américains ont réveillé la vieille figure des enclosures et des commons.

Les économistes ont eux aussi contribué à réveiller le terme, notamment Elinor Ostrom, à qui ses travaux sur le commun ont valu le prix Nobel d’économie en 2009.

C. Laval L’un des mérites des travaux d’Elinor Ostrom est d’avoir donné au mot une légitimité académique. Étudiant un vaste ensemble de ressources naturelles (eau, pâturage, etc.), elle a montré que la gestion «commune» par coopération se révélait nettement plus efficace que la gestion par le marché ou par l’État. Elle a également repéré des règles de cogestion valables universellement, puis a étendu ses recherches aux ressources immatérielles, comme l’information, la connaissance ou internet, et elle y a retrouvé les mêmes invariants coopératifs. Mais pour elle, ce type de gestion reste un fait à constater et non à généraliser. Elle n’a pas fait du commun la matrice d’un projet politique qui permettrait de sortir de la dualité du marché et de l’État.

Vous insistez beaucoup sur ce point: le commun, ce n’est ni le privé ni l’étatique. Est-ce à dire que, par exemple, pour vous, les services publics gérés par l’État ne relèveraient pas de la catégorie du commun?

C. Laval En France, on associe le service public à l’État. Tout ce qui est étatique est réputé «social», «de gauche», «progressiste». Or ce n’est pas si simple. Dès la fin des années 1970, Foucault avait montré comment le néolibéralisme, c’est-à-dire la généralisation de la concurrence dans toutes les activités humaines (éducation, santé, comportements individuels), loin d’être le fonctionnement spontané des sociétés humaines, était un projet politique dont l’application nécessitait l’action puissante de l’État. Pour privatiser, pour déréguler, pour imposer la loi du profit, il faut un État fort, comme on le voit aux États-Unis ou en Chine. Il convient donc de sortir de la fausse alternative «marché ou État», car en réalité les deux vont ensemble.

P. Dardot Même lorsque l’État continue d’assumer le fonctionnement de véritables services «publics», ceux-ci n’en deviennent pas pour autant des services «communs». Certes, chacun est supposé jouir d’un même accès à l’école, à l’hôpital ou au train, mais on doit accepter en échange de se transformer en usager passif, laissant le monopole de la gestion à l’État. Le commun, au contraire, se définit par l’égalité non seulement dans l’accès, mais aussi dans l’élaboration des buts de l’activité: le commun est ce dont nous nous occupons à plusieurs, ce qui fait l’objet d’une décision collective qui nous engage et nous oblige – une signification qui se trouve dans l’étymologie latine du mot: cum veut dire «avec» et munus évoque l’idée de tâche collective et d’obligation mutuelle.

Mais le commun, n’est-ce pas tout simplement la Terre, qui appartient à tous les hommes et dont ils ont ensemble la responsabilité ?

P. Dardot On se représente fréquemment le commun sous la forme des ressources naturelles, par exemple l’eau, l’air ou la forêt. On suppose qu’un certain type de biens possèdent des qualités intrinsèques qui les feraient relever du commun. Le problème de ce raisonnement, c’est qu’il revient à confier de manière fictive à la nature la responsabilité de fixer à l’avance l’organisation des activités humaines. Tel bien serait «naturellement» un commun, tel autre relèverait «naturellement» du marché, ou de l’État. Les choses communes (res communes), dans une longue tradition juridique et économique, c’est ce qu’il est impossible de s’approprier physiquement. Pour nous, il importe de dénaturaliser le commun et, simultanément, de le politiser pour le penser comme la formule même de la démocratie. Ainsi, il n’appartient pas à la nature de la connaissance de devoir être partagée: pendant des millénaires, la connaissance est restée l’apanage de quelques-uns. C’est un choix collectif qui en a fait un objet de partage. Le fait d’être un commun n’est nullement un trait éternel. Cela dépend entièrement d’un acte politique, d’une décision de mise en commun. Aristote définissait le bien commun comme ce qui est l’objet d’une délibération commune. Retenons cette leçon: le commun est le vrai principe politique de la démocratie.

Vous appelez de vos vœux un projet politique fondé sur le commun. Comment s’y prendre ?

C. Laval Devant les menaces de destruction du vivant et de la société liées à l’expansion du capitalisme, des mouvements surviennent, cherchent des formules alternatives et témoignent de l’aspiration à reprendre la main sur les affaires communes. Il y a un désir de commun, qui n’est certes pas universellement partagé, mais suffisamment fort pour que la question soit posée au niveau mondial. L’occupation de la place Taksim d’Istanbul, par exemple, s’est revendiquée de la tradition démocratique de la Commune de Paris. L’idée de la révolution comme transformation de la société vers un modèle de démocratie généralisée recommence à se poser.

P. Dardot Pour l’instant, les initiatives prennent souvent la forme d’expériences locales, avec un refus assumé de toute organisation hiérarchisée. Nous ne sommes pas contre cette logique d’expérimentation, mais nous ne pensons pas que cette méthode de contournement par l’extérieur soit suffisante. Il faut lutter à l’intérieur de tous les champs d’activité. Dans le secteur privé, il faut transformer l’entreprise pour en faire un vrai lieu de démocratie. Dans le secteur étatique, il faut ouvrir la gestion des services publics aux salariés, aux usagers et aux citoyens. Le commun doit devenir un véritable principe politique qui irrigue tous les secteurs de nos sociétés.

Propos recueillis par Eric Aeschimann

Pierre Dardot, philosophe, et Chrisitan Laval, sociologue, viennent de publier «Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle», à La Découverte (400 p., 25 euros). En 2009, ils avaient déjà publié «la Nouvelle raison du monde», qui analysait le néolibéralisme en s’appuyant notamment sur les travaux de Michel Foucault (lire «Le Nouvel Observateur» du 12 décembre 2013).

http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20140813.OBS6264/ni-public-ni-prive-la-politique-du-commun-fait-son-chemin.html