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Avr 12 2012

Nucléaire: tout n'est pas (vraiment) sous contrôle

L’incident à la centrale de Penly intervient dans un contexte où l’industrie du nucléaire civil doit, après Fukushima, faire encore plus la démonstration de sa maîtrise en matière de sûreté. Or, l’Autorité de sûreté nucléaire rappelle EDF à l’ordre. Gilles Bridier Slate 12/04/2012

A lire les communiqués de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) à propos de la fuite à la centrale nucléaire de Penly, on devrait être rassuré. Et pourtant… Un certain nombre de questions sur la politique de sûreté en œuvre dans les 19 centrales nucléaires actuellement en fonctionnement en France (qui regroupent un total de 58 réacteurs) se posent. Et les réponses ne sont pas forcément rassurantes.

http://www.slate.fr/story/53175/nucleaire-securite-penly-asn-edf

Une attention insuffisante

Par exemple, le rapport 2010 présenté en mars 2011, juste après Fukushima, souligne que, «dans le domaine des installations nucléaires, l’ASN considère qu’EDF doit mieux anticiper un certain nombre d’actions de maintenance et de remplacement de composants. De telles décisions trop tardives ont pu conduire EDF à présenter à l’ASN des dossiers pour justifier un maintien en fonctionnement en mode dégradé. Ces dossiers n’ont pu être jugés acceptables par l’ASN en termes de sûreté». L’autorité de sûreté faisait notamment référence au remplacement tardif de générateurs de vapeur à la centrale du Bugey, après la découverte d’une corrosion importante sur l’un d’entre eux. 

Des incidents nombreux

On peut s’interroger encore lorsqu’on découvre que le nombre d’avis d’incidents répertoriés en 2011 et déjà en 2012 dans les installations nucléaires de l’Hexagone et jugés suffisamment importants pour être mentionnés sur le site de l’ASN.

En tant qu’exploitant, EDF se fait taper sur les doigts. Par exemple, dans une note de janvier dernier, à la suite d’un rejet non maîtrisé de tritium à la centrale de Civaux, l’ASN a mis en demeure EDF de respecter la réglementation relative aux fluides radioactifs: «Même si ce rejet de tritium non maîtrisé a un impact très faible sur l’environnement, l’ASN considère que cet événement révèle, chez l’exploitant de la centrale de Civaux, une attention insuffisante à l’égard des risques de contamination.»

De même, si l’incident de Penly ne se situe qu’au niveau 1 d’une échelle de risques (Ines) qui en compte 7, la répétition de dysfonctionnements ou d’alertes doit être prise en considération et analysée à l’aune de la situation créée par Fukushima.

Des situations toujours inimaginables… et pas forcément exceptionnelles

Certes, la situation des centrales françaises n’a, selon la position officielle, rien à voir. Tout comme l’accident à Fukushima ne ressemble en rien à celui de Three Miles Island en 1979 aux Etats-Unis, dû à une panne de soupapes non décelée par les opérateurs qui procédèrent à de mauvaises manœuvres. Ou celui de Tchernobyl en 1986 en Ukraine, imputable à une série d’erreurs humaines après une faute de procédure sur un réacteur faisant état de défauts de conception. Au Japon, c’est un tsunami avec des vagues de 15 mètres qui se joua des défenses de la centrale qui n’était protégée que contre des vagues de 5,7 mètres.

Mais, lorsqu’un accident survient, c’est toujours à la suite d’un évènement nouveau et imprévu.

«Ce qui nous menace le plus, ce n’est pas un accident standard», avait averti Jacques Repussart, directeur général de l’IRSN après Fukushima. C’est pourquoi la moindre faiblesse, dont les conséquences peuvent vite dégénérer, n’est pas acceptable dans le nucléaire. Or l’institut, pour qui 85% des incidents significatifs sont dus à des erreurs humaines, pointe des problèmes de maintenance, à l’origine de 30% des évènements significatifs pour la sûreté. Ce qui semble bien être le cas pour Penly.

Des Français plus nombreux à juger le risque élevé (cliquez sur le + pour plus de détails) 

Ces incidents se multiplient-ils? Difficile à dire. Mais les situations non anticipées existent.

Ainsi, si la probabilité d’un tsunami est quasi nulle en France, qui aurait pu penser qu’une tempête aurait pu avoir des effets comparables en France, comme en 1999 à la centrale du Blayais en Gironde, arrêtée d’urgence, systèmes de sécurité noyés à cause de digues de protection insuffisantes? Et qui aurait pensé que des alluvions auraient pu boucher une prise d’eau alimentant un système de refroidissement, comme à la centrale de Cruas située au bord du Rhône, en 2009, déclenchant une situation de niveau 2? A Marcoule, l’an dernier, un four d’incinération de déchets a explosé, causant un mort. Eric Besson, ministre de l’Industrie et de l’Energie, qualifia l’accident d’industriel et non de nucléaire. Il n’empêche: dès l’instant où un problème affecte un site nucléaire, il prend une dimension particulière liée aux conséquences en cascade toujours possibles.

Ces accidents n’ont pas été aussi graves, au plan nucléaire, que ceux survenus à cause de problèmes de corrosion à la centrale de Saint Laurent des Eaux, de niveau 4. Ils sont le plus souvent de niveau 1, comme au Tricastin en 2008 lorsque des substances radioactives se sont échappées à l’occasion d’une opération de maintenance.

Mais ils n’en sont pas acceptables pour autant. Les rappels à l’ordre de l’ASN indiquent assez bien qu’ils doivent être traités avec le plus grand sérieux.

Un secteur en mal de sérénité, une convergence de mises en garde

Or, les polémiques sur le coût du démantèlement des centrales ont fait apparaître un incroyable manque de rigueur sur le sujet. Rajoutons à cela le bras de fer entre Henri Proglio, président d’EDF, et Anne Lauvergeon, ancienne patronne d’Areva finalement débarquée. Rien à voir, bien sûr, avec les conditions d’exploitation des centrales. Mais toutes ces péripéties sont bien peu propices à entretenir le climat de sérénité nécessaire pour que tout le secteur se concentre sur l’application de conditions de sûreté qui ne supporte aucune approximation.

Que penser, aussi, de la convergence de la Cour des comptes et de l’IRSN en 2011 dans la mise en cause de la sous-traitance qui assure 80% de la maintenance des installations nucléaires?

Comment interpréter la mise en garde de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques (OPECS) qui alerte le gouvernement sur le fait que «les règles de concurrence européennes sur le marché de l’énergie ne doivent pas être appliquées sans discernement à la production d’électricité nucléaire»?

Ou l’existence, dans le cahier des charges de l’ASN après Fukushima, d’un volet sur les conditions d’intervention des prestataires et les modalités de choix, comme si le cadre dans lequel s’effectue la maintenance avait besoin d’être resserré?

Définir une nouvelle politique de l’énergie

C’est dans ce contexte que le patron d’EDF a fixé à 85% le coefficient de disponibilité des centrales (au lieu de 78% à son arrivée) pour les rendre plus productives. Dans les mêmes conditions de sécurité, alors que le vieillissement du parc semble induire des opérations de maintenance plus longues?

Que d’interrogations… Alors, le nucléaire? Sous contrôle, pourquoi pas… Encore faut-il qu’il le soit, et que l’exploitant en France –en l’occurrence EDF– en fasse la démonstration. Par exemple, en faisant chuter le nombre d’incidents, ce qui ne semble pas être le cas avec Penly. Ce qui n’empêche pas que tous les moyens soient mis en œuvre pour que des énergies alternatives soient développées sans que, pour autant, la mobilisation sur la sûreté nucléaire ne baisse.

Autant de points qui mériteraient qu’une nouvelle politique de l’énergie soit clairement définie. Le président de la République sortant n’a pas jugé bon d’ouvrir le débat, déclarant, après Fukushima, que la politique française sur le nucléaire ne serait pas modifiée, parce que le niveau de sécurité était, en France, le meilleur. Le prochain, quel qu’il soit, ne devra pas en faire l’économie. Et il lui faudra afficher plus nettement la couleur que ne le fit le PS dans son pas de deux avec Europe Ecologie les Verts. Car le regard sur l’énergie a bien changé. Et, comme le rappelait François Roussely, ex-patron d’EDF, dans un rapport à l’Elysée, «le nucléaire est probablement la seule activité économique dont l’avenir est largement déterminé par l’opinion publique». Il convient d’en tenir compte.

Gilles Bridier

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