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Fév 14 2012

Nucléaire : un choix financier

Fukushima s’éloigne  des mémoires, la crise redouble et les températures polaires ont refroidi le débat nucléaire dans l’opinion pour qui ce n’est manifestement plus une priorité.  Pour Sarkozy qui navigue à vue et avec les sondages dans le rétroviseur et sur le pare-brise, c’est l’opportunité  de se poser  comme bouclier pro nucléaire contre les  « folies socialistes » en papotant avec des ouvriers  de Fessenheim.  Le copain des  cols bleus peut se payer le luxe  d’être sur ce  coup là également raccord avec les thèses de son ami Henri Proglio Président d’Edf. Par Guillaume Malaurie Le Monde lundi, 13 février 2012

En avant vers les soixante ans ou les cent ans….

Alors regardons de prés l’annonce à  Fessenheim confirmée par la commission « Energies 2050 » réunie sur mesure par Eric Besson. Le Président de la République candidat   annonce la poursuite du renouvellement des centrales  jusqu’à quarante ans ou  plus. Proglio disait ouvertement  60 ans depuis des années. Sarkozy laisse entendre la même chose. Pourquoi pas 100 ans ? Rien n’est plus vraiment exclu.

Pourvu que les centrales  tiennent.

Cette option du maintien du parc existant qui conduit à n’envisager la construction que d’un  «  nombre limité d’EPR » ( les deux prévus à Penly et Flamanville)  est  effectivement la plus économique  surtout par ces temps de famine budgétaire. Les centrales trentenaires doivent certes subir des travaux de mises à jour et de maintenance déjà prévus par l’ASN lors des visites décennales ( Fessenheim, Tricastin) et au terme des stress test suite à Fukushima.

Un choix très profitable

Certes, tous ces chantiers vont coûter très cher ( 50 Milliards d’€)  et il n’est d’ailleurs pas sûr  que les devis soient définitifs puisque l’ASN notait que les retours d’expérience de Fukushima s’étaleraient  encore sur dix ans. Mais qu’importe, il est toujours moins onéreux  de faire tourner des centrales financièrement amorties qui sont de véritables « machines à cash »  que de construire des EPR neufs qui sortiront le mégawat à un tarif nettement plus élevé : 70 à 90 € contre 39 à 45 €.

C’est faire en outre l’économie d’un programme de démantèlement immédiat  et d’un investissement massif en énergies renouvelables.  Financièrement et à court terme, ç’est donc tout bénef  pour le Budget de l’Etat.

 Un choix moins sûr que celui de l’EPR

Il y a  cependant deux objections. La première, c’est qu’en choisissant de renouveler le « vieux » parc, le gouvernement  opte pour la solution nucléaire  la moins « sûre ». Il est en effet indiscutable que la génération des années soixante-dix souscrit à un référentiel de sécurité nettement moins élevé que les EPR. Rappelons d’ailleurs que c’était l’argument central  d’Eric Besson lors de la catastrophe de Fukushima : «  Avec un EPR, cet accident n’aurait pas été possible. ». Il ne s’est pas risqué à dire «  Avec Fessenheim, ce ne serait jamais arrivé ».

 La stratégie de l’implicite sans la vox populi

Deuxième objection : le direction d’Edf et le pouvoir actuel continuent d’imposer un «  choix énergétique implicite » ( le terme de la Cour des Comptes)  qui n’a jamais été débattu ouvertement au parlement. En retenant comme seule valable la stratégie électrique  du «  Tout Nucléaire » et en la fondant sur le parc existant, Nicolas Sarkozy, s’il était réélu , rendrait tout changement de cap  énergétique à peu prés impossible pour une décennie.

Les politiques mis devant le fait accompli

Les investissements prévisionnels sur ces dossiers  sont à de tels niveaux, nécessitent une telle mobilisation financière  et à très longue échéance  qu’il est à peu prés inimaginable de changer de mix énergétique sur deux  voir trois mandats. Il faut   faire  face à la fois à l’investissement sur des énergies renouvelables, des centrales à gaz et au  démantèlement encore insuffisamment provisionné. L’industrie nucléaire, c’était le message  assez clair de la Cour des Comptes,  a donc rendu ses choix industriels  et financiers  irréversibles sans jamais que ne soit  expliqué aux français les risques réels des avantages incontestables.

Les risques d’une panne générale

Car les risques ne peuvent pas être balayés d’un revers de main en invoquant l’Autorité de Sureté  Nucléaire qui donne ou non le feu vert après chaque visite décennale.  Et nous laisserons  ici celui d’une pollution radioactive en milieu urbain aux conséquences incalculables. Il y a deux  autres risques. Celui  d’un accident grave  sans conséquence sanitaire lourde et celui d’un  défaut sur la structure d’une centrale que n’auraient évidemment  pas prévu l’ASN.

Une vulnérabilité accrue

Ca arrive. Ca arrive même tous les vingt ans dans le monde  dans des pays aussi différents que les  Etats unis  ( Three Mile Island), L’Urss ( Tchernobyl) et le Japon ( Fukushima).

Ces deux risques conduiraient  l’un ou l’autre à l’arrêt probable quasi automatique de tout notre parc qui répond au même référentiel technique.  Dans cette hypothèse, le pays serait ipso facto face à une panne électrique majeure.  Parier sur 75% d’électricité  nucléaire, c’est assumer cette  vulnérabilité  que  ni Eric Besson, ni Nicolas Sarkozy n’ont mis en évidence devant les français. Une vulnérabilité qu’aucun pays au monde n’a jugé bon d’affronter.

Hollande dans le brouillard

Dans ce contexte, François Hollande fait ce qu’il peut. Lui-même est plutôt à titre personnel pour la poursuite du nucléaire en l’état. Et de toute manière, il n’a que très peu de marges de manœuvre. Il a déclaré  du bout des lèvres s’engager vers la réduction de 25% de la part du nucléaire dans la production électrique en laissant à ses successeurs de faire l’essentiel des coupes. Il a donné un gage pour son mandat : la fermeture de Fessenheim. Tout le reste, c’est après. Surtout, François hollande n’a pas livré  sa stratégie énergétique. Faut-il aller vers plus de gaz ? Plus d’énergies renouvelables, lesquelles et à quel prix ? L’idée de la sobriété énergétique est-elle constitutive de ce plan ? Et à quel niveau ?  On ne sait pas.

Nous voici cobayes pour le meilleur ou pour le pire

François Hollande ne sait pas comme la plupart des politiques ne savent pas. Certes Fukushima a attisé leur curiosité. Mais la mise à jour des connaissances est très récente et bien peu conclusive. Prévaut  toujours l’alternative pour ou contre quand une transition vers un mix énergétique  plus équilibré   ouvre tout un  éventail de solutions.

Ce qui s’impose alors  faute d’éventail et de liberté intellectuelle,  c’est le trébuchet  financier. Et ce trébuchet là plaide forcément à court terme pour le nucléaire. La Cour des Comptes avait raison : la stratégie  EDF de l’implicite a gagné.  Il faut tout de même savoir  que l’aventure technologique dans laquelle rentre la France n’a pas de précédent et que jamais de telles centrales conçues pour trente ans n’ont tenu dans l’Histoire  le double de temps.  Nous voilà cobayes. Pour le meilleur ou pour le  pire.

Guillaume Malaurie

 

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