Oct 03 2017

La très étrange transaction de 170 millions d’euros entre Areva et M. Bolloré

En 2003, Areva aurait pu acquérir l’usine de pièces nucléaires du Creusot pour une bouchée de pain. Il a préféré l’abandonner à Michel-Yves Bolloré, et lui racheter trois ans plus tard pour 170 millions d’euros. Au coeur de la tractation, une usine d’où sont sorties des pièces défectueuses de l’EPR de Flamanville…2 octobre 2017 / Émilie Massemin (Reporterre)

Sur la terrasse du petit restaurant cannois flotte une agréable odeur de poisson grillé. De l’autre côté de la palissade, la plage ensoleillée s’égaye des rires des estivants. Mais Jean-François Victor a la mine sombre. L’élégant septuagénaire roule une cigarette et fait défiler une nouvelle fois toute l’histoire : le rachat en 2006 par Areva (dont l’État est actionnaire à plus de 95 %) de l’Unité industrielle de grande mécanique (UIGM) du Creusot (Saône-et-Loire) pour 170 millions d’euros, alors qu’Areva aurait pu l’acquérir pour une bouchée de pain trois ans plus tôt. Grand bénéficiaire de ce pactole, Michel-Yves Bolloré, frère aîné de Vincent et propriétaire de l’UIGM depuis 2003 : en revendant l’affaire à Areva, il a empoché plus de quinze fois sa mise de départ.

Comment le groupe nucléaire a-t-il pu se lancer dans une opération aussi ruineuse ?

Jean-François Victor.

Reprenons cette intrigante histoire, qui retentit aujourd’hui avec les défauts de fabrication des pièces du réacteur EPR. En 1999, Framatome, qui allait se fondre dans Areva en 2001, possède au Creusot une activité d’usinage, dont il cherche à se débarrasser. C’est dans cette usine que se déroule la dernière étape de la fabrication d’une pièce nucléaire après la coulée du lingot et le forgeage. Framatome se rapproche alors de la société Seeb [1], basée en Saône-et-Loire. En 2001, Framatome et Seeb créent ensemble l’UIGM. Seeb en détient 60 % du capital et Framatome, devenu Areva, en conserve 30 %.

Mais très vite, les difficultés s’accumulent. En septembre 2002, l’UIGM accuse plus de 200.000 euros de perte nette. Jean-Claude Lajugie, PDG de Seeb et dirigeant l’UIGM, décide de passer la main. Il se tourne vers France Essor, dirigé par Michel-Yves Bolloré. France Essor s’est implanté en Saône-et-Loire en 2000 en rachetant deux sociétés industrielles du département, la Sfar et la Civad.

M. Lajugie avait déjà eu affaire à M. Bolloré moins de deux ans auparavant. « La Sfar avait été un concurrent pour le rachat de l’UIGM, et un candidat malheureux », dit-il à Reporterre. « Il n’avait pas digéré le fait que nous ayons remporté l’affaire. » M. Lajugie se souvient d’un épisode en particulier : au moment de l’appel d’offres pour le rachat, « alors qu’il y avait en lice la Sfar et Seeb, c’est-à-dire Bolloré et moi, Bolloré a voulu que nous déjeunions pour me connaître et voir comment j’envisageais les choses. Tout doux, tout miel, il m’a simplement expliqué que je ne faisais pas le poids pour garder cette entreprise, que j’étais un petit garçon et qu’il fallait que j’abandonne ! »Heureusement pour M. Lajugie, « l’ancien directeur du Creusot, qui faisait partie du directoire de Framatome, était un gars bien. C’est avec lui que j’avais négocié le plan de cession. Il a fait ce qu’il fallait et a écarté l’offre de Bolloré. C’est quand ce monsieur est parti à la retraite que tout est parti en couille ».

Michel-Yves Bolloré.

Le nom de Michel-Yves Bolloré réapparaît en 2002, alors que l’UIGM est dans la tourmente, faute d’un volume de commandes suffisant. M. Lajugie se retourne alors vers Michel-Yves Bolloré : « Je me suis dit qu’il valait mieux m’allier avec mon concurrent plutôt que de s’entretuer. » Il s’en mordra les doigts. « Le lendemain de la vente, Bolloré m’a assigné au tribunal mais le tribunal l’a rejeté. Il avait aussi assigné l’ancien propriétaire de la Sfar, qui a dû lui rendre la moitié de l’argent de la vente au motif que les machines n’étaient pas en conformité. C’est sa méthode : mettre sous l’eau la tête des gens. »

Quand Bolloré met la main sur l’UIGM pour 9.000 euros au lieu de 250.000

Le protocole de cession (à télécharger ci-dessous) est signé le 19 décembre 2002 par MM. Bolloré et Lajugie. France Essor devient l’actionnaire majoritaire de l’UIGM en acquérant 9.000 actions pour un montant de 9.000 euros, « alors que les 9.000 actions cédées valaient 250.000 euros », raconte M. Lajugie à l’hebdomadaire régional La Renaissance, en août 2003 (voir ci-dessous).

« L’affaire UIGM ou le monde impitoyable des affaires… », La renaissance, 8 août 2003

« J’ai cédé l’entreprise pour le franc symbolique parce que ce qui m’intéressait, c’était de ne pas créer de misère sociale et de préserver les soixante-cinq emplois » précise-t-il à Reporterre. A la suite de cette transaction, Seeb ne détient plus que 15 % des parts de l’entreprise ; Areva, lui, en conserve 30 %.

Protocole de cession d’actions UIGM
Procès-verbal de l’assemblée générale mixte du 10 janvier 2003

M. Bolloré nomme alors Jean-François Victor PDG de l’UIGM. Où l’a-t-il rencontré ? À… la messe. En 2000, les deux hommes fréquentaient la paroisse Saint-Honoré-d’Eylau, dans le XVIearrondissement de Paris. « Nous assistions à la même messe matinale. Comme je traversais une mauvaise passe, Bolloré m’a aimablement proposé un bureau au siège de France Essor, au 80 avenue Victor Hugo, à Paris », se souvient le septuagénaire. « Compte tenu de ma situation et du contexte de notre rencontre, j’avoue ne m’être posé aucune question sur les motivations de cette générosité. Nous avons noué des relations fort sympathiques. Quelque deux ans plus tard, il m’a demandé comme un service de présider une entreprise au Creusot dans laquelle il était en train d’investir. » La situation de l’usine n’est pas brillante, même si le bilan de l’entreprise ne présente pas de signes alarmants. M. Victor accepte et s’attelle à la tâche.

L’église Saint-Honoré d’Eylau, à Paris.

« J’ai progressivement compris que je n’étais qu’un gérant de paille, manipulable en raison de ma situation. Le contrôle m’a échappé et je ne pouvais qu’en constater l’irrégularité. Il me fallait assister passivement à la mise en difficulté de la trésorerie par une avalanche de commandes – voitures, un an d’avance d’huile… – qui auraient pu être étalées dans le temps. Je participais à des réunions téléphoniques tous les quatre jours, avec Michel-Yves Bolloré et deux autres personnes qui, sur place, exécutaient les directives pour l’organisation de l’impasse de trésorerie et partageaient avec moi la signature des chèques. »

Une cessation de paiements « artificielle »

La manœuvre n’a pas échappé au précédent principal actionnaire de l’UIGM : « En janvier 2003, l’entreprise avait des fonds propres et elle avait encore une trésorerie de 200.000 ou 300.000 euros, puisque j’avais fait des emprunts par billets mobilisables, amortissables sur cinq ans, à la banque. Ils ont organisé la faillite. La première chose qu’ils ont faite, c’est de se fâcher avec les banques, de telle manière que les billets de trésorerie qui étaient accordés à la société ne soient pas tirés. Donc ils se sont retrouvés en cessation de paiement artificielle. »

Pour M. Victor, le but de la manœuvre est limpide : « Bolloré voulait se débarrasser des autres actionnaires, Areva et Seeb, en conduisant l’entreprise au dépôt de bilan pour en permettre la reprise pour un montant symbolique. J’étais le prête-nom de cette captation. »

Dès fin février, la trésorerie de l’UIGM est exsangue. La société a perdu 770.000 euros en quelques mois. Le 28 mars 2003, une assemblée générale extraordinaire est réunie pour décider de la recapitalisation de l’entreprise à hauteur d’un million d’euros. Et là, coup de théâtre : Areva, « qui devait participer à la cagnotte à hauteur de 300.000 euros, au prorata de sa participation », refuse de mettre la main à la poche, faisant capoter l’opération. « Je n’ai pas compris cette décision sur le moment, commente M. Victor. L’UIGM avait été fondée par Framatome, qui est l’ancêtre d’Areva. Pourquoi Areva l’abandonnait-elle à Bolloré ? Ce conseil d’administration était une mise en scène, qui ne pouvait s’interpréter autrement que par la connivence entre Bolloré et Areva. »

Rapport du Conseil d’Administration à l’assemblée générale extraordinaire du 28 mars 2003
Procès-verbal de l’assemblée générale extraordinaire du 28 mars 2003
Procès-verbal de la réunion du conseil d’administration en date du 28 mars 2003

L’offre de reprise à 800.000 euros de Bolloré acceptée par le tribunal de commerce

En avril 2003, Areva refusant de participer à l’augmentation de capital, l’UIGM est placée en redressement judiciaire. « Je cessais dès les premiers jours de la phase d’observation toute relation avec France Essor pour me consacrer à l’administration de la société et à la recherche de repreneurs », raconte M. Victor.

Lettre de Jean-François Victor à Anne Lauvergeon, 31 octobre 2006

Mais le 31 juillet 2003, le tribunal de commerce de Chalon-sur-Saône accepte l’offre de reprise présentée par France Essor.

Tribunal de commerce de Chalon-sur-Saône – Deuxième chambre – Jugement du 31-07-2003

Pour le précédent actionnaire principal de l’UIGM, c’est «  un tour de passe-passe. Bolloré détenait moins de 50 % du capital de l’UIGM et M. Victor faisait le complément pour qu’il détienne la majorité des parts. M. Bolloré s’est fâché avec M. Victor, devenant ainsi actionnaire minoritaire, et il pouvait se présenter comme Zorro qui allait sauver l’entreprise que d’autres avaient mal géré ».

Le groupe de Michel-Yves Bolloré met donc la main sur l’UIGM pour la modique somme de 800.000 euros. Ce même mois de juillet, il acquiert Creusot Forge et 25 % de l’aciérie Creusot Métal, cédés par le groupe sidérurgique Arcelor. « Il a repris la forge pour zéro euro, et probablement avec une prime de fonctionnement pour garantir la poursuite de l’activité », indique M. Victor.

Jean-Luc Moine, élu CGT au comité d’entreprise (CE) de Creusot Forge, soupçonne là aussi une « sacrée magouille », confie-t-il à Reporterre : « A mon avis, Bolloré s’est arrangé avec Areva. Nous avons suivi le rachat en CE. A la fin, il ne restait que deux candidats au rachat : Fomas, un forgeron italien, et Bolloré. Lors du dernier CE avant la vente, un jeudi matin, on nous a dit qu’on nous confirmerait dès le lendemain que nous allions être repris par Fomas. Mais le mercredi suivant, nous avons appris en CE exceptionnel que nous allions finalement être repris par Bolloré. A mon avis, Areva voulait que la forge soit reprise par une entreprise française, au cas où le nucléaire redémarre. »

Et trois ans plus tard… Areva rachète tout pour 170 millions d’euros

France Essor devient ainsi fournisseur intégré de grandes pièces mécaniques. M. Bolloré regroupe la Sfar, la Civad, l’UIGM (renommé Creusot Mécanique) et Creusot Forge au sein d’une entité unique, qu’il baptise Sfarsteel [2]. L’affaire aurait pu en rester là si… Areva n’avait pas racheté l’ensemble dès le 8 septembre 2006, pour le montant astronomique de 170.063.586 euros (voir ci-dessous, page 2.4).

France Essor – Rapport général des commissaires aux comptes – Exercice clos le 31 décembre 2006

« Cette opération est stratégique, se félicite alors Vincent Maurel, président d’Areva NP, dans un communiqué diffusé le 8 septembre 2006. A l’heure de la relance de la construction de nouvelles centrales nucléaires, les pièces forgées sont essentielles pour garantir la qualité et la livraison des équipements nucléaires dans les délais et à des prix compétitifs. »

« Areva avait en tête que l’opération de grand carénage de l’ensemble des installations nucléaires – dont le montant était chiffré à 55 milliards d’euros en 2025 – allait supposer de reforger certains éléments des centrales, analyse Raymond Avrillier, de l’association de lutte contre la corruption Anticor. Il y avait aussi l’opération EPR avec la réalisation du couvercle et du fond de cuve. En 2006, une dizaine d’EPR étaient prévus. » Ainsi, dès mai 2004, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Économie, présentait un projet de loi d’orientation sur l’énergie qui réaffirmait la primauté de l’énergie nucléaire et confirmait la fabrication du premier EPR français, pour un déploiement industriel de cette nouvelle génération de réacteurs « dès 2020 ».

Au total, Michel-Yves Bolloré a fait une belle opération. Il avait acquis la Sfar et la Civad [3] « pour la somme de 63 millions de francs soit un peu moins de dix millions d’euros », selon M. Victor. Il avait obtenu Creusot Forge pour zéro euro et payé 809.000 euros pour acheter UIGM. Plus-value : 159 millions d’euros environ en six ans.

Le 15 mai 2007, quelques mois après cette fructueuse transaction, le Journal officiel du Grand-Duché de Luxembourg enregistre la création par Michel-Yves Bolloré de la société Stelarlux, au capital de 31.000 euros. Le Luxembourg était alors – et est resté – un paradis fiscal.

Miracle de la vie économique : en 2008, le bilan de la société luxembourgeoise présentait un actif de… 130 millions d’euros. Un chiffre qui n’allait pas varier l’année suivante, comme si la société était un tranquille placement.

Un changement d’avis peu convaincant

L’atelier d’usinage des sites Areva.

En tout cas, le rachat d’UIGM en 2006 par Areva a provoqué la stupéfaction de Jean-François Victor, qui connaissait l’état de délabrement de l’outil industriel. A partir de fin mars 2003, alors qu’il cherchait des repreneurs, il avait rencontré le vice-président d’Areva, « parce qu’il me semblait logique que le groupe cherche à sécuriser ses approvisionnements en pièces mécaniques de grandes dimensions. » Mais « la réponse péremptoire était que “la mécanique n’est pas le métier d’Areva” », rapporte-t-il.

Pourquoi Areva a-t-il changé d’avis trois ans plus tard ? Réponse laconique de Jacques-Emmanuel Saulnier, porte-parole et chargé de mission auprès de Anne Lauvergeon, dans un courrier adressé à M. Victor le 27 novembre 2006 : « Le caractère stratégique de cette opération (…) l’était moins en 2003, au regard du coût, à l’époque, du baril de pétrole et des incertitudes pesant encore sur la relance de la construction de nouvelles centrales nucléaires. » (Voir ci-dessous.)

Lettre de Jacques-Emmanuel Saulnier à Jean-François Victor, 27 novembre 2006

Un argument peu convaincant au regard du calendrier. Début avril 2003, Areva remettait son offre à la Finlande pour la construction d’un EPR à Olkiluoto, dont la vente fut finalisée le 18 décembre 2003. En mai 2003, un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques préconisait le lancement immédiat du programme EPR français.

La centrale d’Olkiluoto, en Finlande. Avec l’EPR (en simulation informatique) à gauche : son contrat a été signé dès décembre 2003.

Au-delà de la question du rachat se pose celle de son montant. Pour évaluer la valeur d’une entreprise, une méthode dite « mixte » consiste à calculer sa valeur patrimoniale (ses fonds propres, calculés sur la base de son capital social et de son résultat net) et à la pondérer à l’aide d’un « goodwill » qui va déterminer sa valeur de marché. « Le goodwill va au-delà d’une évaluation statique de la valeur de l’entreprise en évaluant le potentiel de l’entreprise et ses revenus futurs », explique à Reporterre le journaliste économique Mathias Thepot.

Comment Michel-Yves Bolloré a-t-il justifié une telle augmentation de la valeur de marché de Creusot Forge et UIGM entre 2003 et 2006 ? Dans un article daté du 15 septembre 2005, L’Usine nouvelle signalait que le groupe Sfarsteel conduisait « sur cinq ans un programme de 15 millions d’euros d’investissements pour augmenter sa capacité de production ».

« Bolloré a fait un bon coup ! »

En fait, nous indique Jean-Luc Mercier, délégué CGT au Creusot, usineur à la Sfar entre 2003 et 2006, « il est vrai que des investissements ont été réalisés sous Bolloré : achat de machines, réfection du toit, etc. Mais Bolloré était loin d’avoir investi 170 millions d’euros ! ».

Autre argument : le groupe Sfarsteel s’est vu confier la fabrication du fond de cuve et de la calotte de l’EPR de Flamanville. « Bolloré a fait des pieds et des mains pour qu’on lui confie la réalisation de la cuve et du couvercle de l’EPR de Flamanville, assure Jean-François Victor. Il a tout fait pendant les négociations pour justifier le montant de sa spéculation. Et la mise en fabrication de pièces essentielles du futur EPR était un argument souverain. »

Jean-Luc Mercier, délégué CGT au Creusot (à gauche) et Jean-Luc Moine, élu CGT au comité d’entreprise de Creusot-Forge.

Le document de référence de 2007 d’Areva présente néanmoins des éléments troublants. On peut y lire que « le chiffre d’affaires de Sfarsteel s’est élevé à 41 millions d’euros en 2006 ». Il est en outre précisé que « cette opération a dégagé un écart d’acquisition initial de 101 millions d’euros ». Le document indique même un « ajustement du goodwill lié à l’acquisition de Sfarsteel pour 15 millions d’euros » supplémentaires au 31 décembre 2007 (voir ci-dessous).

Document de référence 2007 – Areva

« En général, le goodwill représente la moitié du prix de vente, précise Mathias Thepot. Là, c’est plus de la moitié. C’est incroyable : Areva refuse de recapitaliser et de racheter en 2003, et il rachète avec un goodwill de plus de 100 millions d’euros trois ans plus tard ! Cela veut dire qu’Areva, en achetant le groupe, avait des perspectives de rentrée d’argent très importantes et était optimiste pour l’avenir. » Même surprise du côté de l’ancien actionnaire majoritaire de l’UIGMen 2001-2002 : « Quand on voit le prix du rachat du groupe de Bolloré par Areva, c’est hallucinant. C’est dix fois le prix ! »

« Il y a eu collusion entre une partie de l’état-major d’Areva et Michel-Yves Bolloré. »

Optimisme exagéré d’Areva ou motivations moins avouables ? Pour Jean-François Victor, « il y a eu collusion entre une partie de l’état-major d’Areva et Michel-Yves Bolloré. » Il a eu le déclic le 23 février 2017, lorsque Gérald Arbola a été mis en examen dans le cadre de l’enquête sur l’affaire Uramin et qu’à cette occasion, sa photo a été publiée dans la presse. M. Arbola était membre du directoire et directeur général délégué d’Areva en 2007, lorsque le groupe a racheté pour 1,8 milliard d’euros Uramin, une entreprise canadienne d’exploitation minière de l’uranium dont les gisements se révéleront inexploitables. Montant de la perte pour Areva, 1,5 milliard d’euros.

Or Gérarld Arbola n’était pas un inconnu pour M. Victor. « En juin 2002, à l’issue d’une messe à l’église Saint-Honoré-d’Eylau en hommage au fondateur de l’Opus dei, Michel-Yves Bolloré m’a proposé de l’accompagner à un cocktail chez des amis. Bolloré s’est abstenu des présentations, je ne savais donc pas chez qui j’étais. La maîtresse de maison, qui se confirmera être Christine Duval, un des plus grands noms de la métallurgie française [et l’épouse de Gérarld Arbola], a fait preuve à mon égard de beaucoup d’empressement. Je suis sorti de ce cocktail avec l’impression que je n’avais rien à faire dans cette assemblée de pieux capitaines d’industrie, mais que j’avais été soumis à quelque chose comme un examen de passage. Découvrant bien plus tard son visage à l’occasion de sa mise en examen, j’ai compris que Bolloré m’avait proposé pour ce poste en liaison et avec l’accord d’Arbola. »

Sans avoir assisté à ce genre de scène, le précédent actionnaire majoritaire de l’UIGM, M. Lajugie, parle lui aussi « d’entente » : « Quand je me suis pointé à l’assemblée générale de l’UIGM, pour l’agrément du nouvel actionnaire Bolloré, j’ai vu que le représentant de Framatome et Bolloré discutaient ensemble depuis un moment. A l’évidence, ils s’entendaient bien. »

Selon M. Victor, MM. Bolloré et Arbola sont liés car tous deux catholiques très pratiquants. « Bolloré m’a proposé de m’introduire à l’Opus dei, dont il est membre surnuméraire », raconte M. Victor. De son côté, Gérald Arbola a dirigé la communauté de l’Emmanuel de 1986 à 1995 et a été membre du conseil pontifical pour les laïcs de 1990 à 2000. « Ils se connaissaient via l’Opus dei ou d’autres oeuvres chrétiennes à tendance intégriste, assure M. Victor. Bolloré et moi avons créé un groupe de prière à Saint-Honoré-d’Eylau. Gérald Arbola n’en faisait pas partie mais c’était dans sa paroisse. On y trouvait David Guillon, futur PDG de Sfarsteel et par ailleurs membre de la communauté de l’Emmanuel. »

M. Victor rappelle les propos du ministre de l’Economie et des finances Bruno Le Maire, lors de son intervention devant la commission des finances du Sénat le 12 juillet. Parlant de la façon dont Areva avait été géré, le ministre jugeait : « Ce n’est même pas de la mauvaise gestion, c’est de la dissimulation systématique. (…) Ce qui s’est passé sur Areva est proprement scandaleux : la connivence, la connaissance des uns et des autres, l’absence de contrôle de l’Etat. »

Bruno Le Maire : « Ce qui s’est passé sur Areva est proprement scandaleux. »

Contacté à deux reprises, Michel-Yves Bolloré n’a pas voulu répondre aux questions de Reporterre.

Derrière la transaction entre lui et le groupe nucléaire, il n’y a pas seulement un enjeu financier et de « gestion indigente des deniers publics », pour reprendre un autre terme de M. Le Maire, mais aussi de sûreté nucléaire. Car l’usine du Creusot est impliquée dans le réacteur nucléaire EPR de Flamanville, dont plusieurs des pièces ne répondent pas aux normes de sûreté contrôlées par l’Autorité de sûreté nucléaire.

Y a-t-il un lien entre le passage des usines du Creusot sous la direction de M. Bolloré et les défauts de l’EPR ? Pour le savoir, lisez la suite de notre enquête : Derrière le fiasco de l’EPR, les errements du Creusot sous la responsabilité de M. Bolloré et d’Areva


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[1Société des établissements Etienne Boffet, basée à Chauffailles, en Saône-et-Loire.

[2A ce moment, Sfarsteel réalisait « plus de la moitié de [son] activité dans le nucléaire, avec pour principal donneur d’ordres Areva, qui représente 67 % de [ses] commandes », indiquait au quotidien Les Echos David Guillon, PDG de Sfarsteel, le 19 juin 2006.

[3Areva revendra la Sfar et la Civad à une PME, Sotralentez, le 13 décembre 2007.


Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Dessin : © Jean-Benoit Meybeck/Reporterre

Infographies : © Moran Kerinec/Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre sauf
. Bolloré : blog de Jean-François Victor sur Mediapart.
. Eglise Saint-Honoré d’Eylau : Wikipedia
. Centrale d’Olkiluoto : Wikipedia
. Bruno Le Maire, lors de son audition devant la commission des finances du Sénat le 12 juillet (Youtube)

Documents disponibles

  Protocole de cession d’actions UIGM  Procès-verbal de l’assemblée générale mixte du 10 janvier 2003  Rapport du Conseil d’Administration à l’assemblée générale extraordinaire du 28 mars 2003  Procès-verbal de l’assemblée générale extraordinaire du 28 mars 2003  Procès-verbal de la réunion du conseil d’administration en date du 28 mars 2003  Tribunal de commerce de Chalon-sur-Saône – Deuxième chambre – Jugement du 31-07-2003  « L’affaire UIGM ou le monde impitoyable des affaires… », La renaissance, 8 août 2003  France Essor – Rapport général des commissaires aux comptes – Exercice clos le 31 décembre 2006  « Sfarsteel. Ce sera un gros avantage pour Areva dans les années à venir », Le journal de Saône-et-Loire, vendredi 16 juin 2006  Lettre de Jean-François Victor à Anne Lauvergeon, 31 octobre 2006  Lettre de Jacques-Emmanuel Saulnier à Jean-François Victor, 27 novembre 2006  Document de référence 2007 – Areva

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Derrière le fiasco de l’EPR, les errements du Creusot sous la responsabilité de M. Bolloré et d’Areva

L’usine du Creusot a forgé les calottes de cuve de l’EPR de Flamanville, mais avec des défauts. Bilan, une menace sur la sûreté du réacteur nucléaire. Michel-Yves Bolloré avait obtenu la commande et lancé la fabrication. 3 octobre 2017 / Émilie Massemin (Reporterre)


  • Le Creusot (Saône-et-Loire), reportage

De gros cylindres métalliques de diamètres divers et de couleurs variées – rouge rouille, gris mat, argenté brillant – attendent patiemment sur le parking. Deux ouvriers en tenue blanche, casque de chantier sur la tête, sortent du vaste hangar orné du sigle d’Areva. Jean-Luc Mercier, coordinateur du syndicat CGT et depuis 2001 salarié au laboratoire du Creusot Forge (ex-UIGM) [1], leur adresse un salut amical de la main avant de poursuivre la visite expresse de l’extérieur des bâtiments. « Dans le premier atelier que nous avons croisé sont coulés les gros lingots d’acier. Ensuite, les lingots sont transportés en train jusqu’au premier bâtiment du Creusot Forge, qui abrite les fours et les presses. Là, le lingot est forgé jusqu’à ce que la pièce atteigne le diamètre voulu. Enfin, la pièce va à l’atelier d’usinage, où des aléseuses-fraiseuses lui donnent sa forme définitive. » Un coup de volant pour couler un créneau impeccable à côté du préfabriqué qui abrite les locaux syndicaux et Jean-Luc Mercier embrasse le site du regard : « D’un bout à l’autre, il fait un kilomètre de long ! »

Les différentes usines du site du Creusot.

De nombreuses viroles, générateurs de vapeur, couvercles et autres pièces forgées destinées aux réacteurs nucléaires français et étrangers sont sorties de cette usine historique nichée au centre de la ville du Creusot, en Saône-et-Loire. Difficile de croire, en voyant les ouvriers rejoindre tranquillement les bâtiments en un ballet bien orchestré, que le Creusot Forge traverse une des plus graves crises de son existence mouvementée : l’échec dans la fabrication de calottes de cuve irréprochables et la découverte de falsifications dans les dossiers de fabrication. Pour tenter d’y démêler la responsabilité des directeurs successifs du site, un détour technique est nécessaire.

La porte du local de la CGT refermée, Jean-Luc Mercier tente de reconstituer le puzzle aux mille pièces – économiques, politiques et industrielles. Jean-Luc Moine, forgeron, élu CGT au comité d’entreprise et mémoire vivante de l’usine, nous rejoint. « Je suis arrivé en 1978 ! Ca a fait 39 ans avant-hier  [le 18 septembre 2017], se souvient-il. J’ai commencé à la base, à jeter le charbon sur les enclumes de la presse pour que la pièce tourne mieux. » Depuis, il a occupé tous les postes des services « à chaud » de l’usine – fonderie, aciérie et forge – et le processus de fabrication d’une grande pièce d’acier n’a plus de secrets pour lui.

Comment cela se déroule-t-il ? Le lingot passe une première fois au four, où il est chauffé à 1.200 °C, presque 1.300 °C, pour que l’acier devienne déformable. Puis le lingot est introduit dans une presse qui permet de donner le bon diamètre à la future pièce. Si sa température redescend trop en cours de forgeage, la pièce est remise au four pour retrouver une température qui lui permette d’être forgée à nouveau, sans risque de fendre l’acier ou d’y recréer des impuretés. « La durée de cette opération varie entre 45 minutes et cinq heures, précise Jean-Luc Moine en faisant défiler des images de fours incandescents et de pièces chauffées à blanc, à côté desquelles les ouvriers ont la taille de petites fourmis. La chaleur est intense, ça fume ! »

Mais tout n’a pas fonctionné toujours parfaitement. Le 7 avril 2015, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) révélait un excès de concentration de carbone dans des pièces appelées « calottes » situées sur le fond et le couvercle de la cuve de l’EPR de Flamanville (Manche), fabriqués au Creusot Forge. Une semaine plus tard, Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN, qualifiait de « sérieuse, voire très sérieuse » l’anomalie détectée dans ces composants vitaux pour la sûreté du réacteur. L’ultime rebondissement de ce scandale est intervenu le 28 juin 2017, après plusieurs mois de calculs et de tests sur les pièces incriminées : le gendarme du nucléaire a préconisé des contrôles réguliers sur le fond de cuve et le remplacement du couvercle d’ici fin 2024.

Le 28 juin dernier, Pierre-Franck Chevet, de l’ASN, annonce que des pièces majeures de l’EPR posent problème.

Rembobinons le film. La plupart des composants de la cuve de l’EPR de Flamanville (virole porte-tubulure avec bride intégrée, viroles de cœur, zone de transition et bride de couvercle) ont été fabriqués au Japon par Japan Steel Works (JSW). L’usine du Creusot est néanmoins parvenue à grapiller quelques commandes : huit tubulures, qui sont façonnées entre le 27 mars 2006 et le 20 juillet 2007, la calotte du couvercle de cuve, façonnée du 5 septembre au 10 octobre 2006, et la calotte du fond de cuve, du 23 janvier au 14 décembre 2007.

L’usine était alors dans un drôle d’entre-deux. Propriété du groupe France Essor de Michel-Yves Bolloré, qui l’avait acquise pour un euro symbolique en juillet 2003, elle a été revendue à Areva le 8 septembre 2006 pour 170 millions d’euros (voir le premier volet de l’enquête de Reporterre). Même si Areva a dirigé la plus grande partie du forgeage des calottes, c’est sous la direction de M. Bolloré que la fabrication a commencé et selon les méthodes qu’il supervisait depuis trois ans.

Coupe et vue de profil de la cuve de l’EPR de Flamanville. Les calottes sont marquées en couleurs sur le schéma de gauche.

Une commande inédite pour une usine en sous-capacité

Reste à savoir si l’usine était réellement en capacité de fabriquer ces calottes. Il s’agissait en effet d’une commande inédite. Plusieurs pièces d’EPR avaient certes déjà été forgées pour l’EPRd’Olkiluoto en Finlande. Mais l’opération avait échappé au forgeron creusotin pour être confiée aux entreprises japonaises Mitsubishi Heavy Industries et JSW.

Car si les ateliers creusotins avaient l’expérience de la fabrication des calottes pour les réacteurs du parc existant en France, les calottes destinées à l’EPR sont sensiblement différentes. Les instruments de contrôle de la réaction nucléaire, qui passaient auparavant dans le fond de cuve, traversent désormais son couvercle. La calotte de couvercle de l’EPR est aussi plus épaisse que celle des réacteurs de 1.450 MW. Conséquence, les ateliers ne pouvaient pas recourir à leurs procédés habituels et devaient travailler sur un lingot d’acier d’un tonnage inédit – 157 tonnes.

Or, ce type d’énorme lingot est particulièrement complexe à travailler. « Après coulée et solidification de l’acier, les pièces de grandes dimensions ne sont pas parfaitement homogènes du point de vue de la composition chimique et des propriétés mécaniques », observait l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSNdans un rapport de 2015.

Explication : au cours du refroidissement de l’acier, le carbone migre dans les parties les plus lentes à se solidifier – notamment dans la partie supérieure du lingot. Ces zones plus concentrées en carbone ne présentent pas les mêmes propriétés mécaniques que le reste de la pièce : la ténacité de l’acier est amoindrie, c’est-à-dire que le métal est plus propice à la propagation de fissures – et le risque d’accident est accru. Pour limiter ce défaut, une solution en cours de forgeage consiste à couper toute la tête du lingot où se concentre le carbone. Problème, « l’usine Creusot Forge d’Areva NP n’a pas suffisamment éliminé [cette] zone » qui « se retrouve donc au centre des pièces finales », déplorait l’ASN dans une note technique datée du 28 juin 2017.

L’atelier forge où se trouvent fours et presse.

Pour l’IRSN, Areva a fait preuve de négligence et n’a pas tenu compte des avertissements que lui adressait l’ASN : « La gestion d’un risque d’hétérogénéité dans la zone centrale des calottes a (…) été abordée par l’ASN » dans un courrier adressé à Areva et daté du 21 août 2006 – environ deux semaines avant le début de la fabrication de la calotte du couvercle, et durant la période, donc, où M. Bolloré avait la responsabilité de l’usine. « Cette question n’a pas reçu de réponse sur le fond, Areva renvoyant alors à un futur dossier. »

En 2006, le gendarme du nucléaire est « effondré » par sa visite du site de M. Bolloré

Durant l’année 2007, Areva a rechigné à fournir à l’ASN des dossiers suffisamment précis concernant la qualification technique (qui détaillent le procédé de fabrication choisi). A tel point qu’en 2008, le gendarme du nucléaire a interdit à Areva de se lancer dans la fabrication de nouveaux composants s’il ne délivrait pas un dossier complet au préalable. Mais pour les calottes du couvercle et du fond de cuve, le mal était déjà fait.

Il a fallu attendre septembre 2012 pour qu’Areva propose de réaliser des tests sur une calotte similaire destinée au marché américain : il s’agissait de voir si ces composants présentaient une anomalie de concentration de carbone. Les premiers résultats – mauvais – n’ont été communiqués à l’ASN qu’en octobre 2014, soit sept à huit ans après le forgeage des calottes. Et neuf mois après le placement de la cuve à Flamanville.

Une fois l’intégralité du dossier en main, l’IRSN a jugé sévèrement, dans son rapport de 2015, le procédé de fabrication adopté par Areva : « La technologie de fabrication retenue (…) est en régression par rapport à celle retenue pour le parc en exploitation. » Areva a finalement admis que son choix technique « pouvait apparaître en contradiction avec les efforts faits dans le début des années 1980 (…) mais il s’inscrivait dans la tendance générale de l’augmentation de la taille des pièces », selon Actu-Environnement dans une enquête publiée le 7 juillet 2016. « En creux, on comprend qu’Areva ne dispose pas d’un outil industriel permettant d’employer, pour de si grosses pièces, la technique privilégiée depuis trente ans », interprétait le site d’information.

Ce mauvais choix technique et ces réticences à fournir les pièces réclamées par l’ASN s’inscrivent dans un contexte plus large de dysfonctionnements importants dans les ateliers. Le gendarme du nucléaire a tiré la sonnette d’alarme dès le 16 décembre 2005. Dans un courrier dévoilé par une enquête de France Info, l’ASN avertissait EDF que « dans le cadre de sa mission de contrôle de la fabrication des équipements sous pression nucléaire, le BCCN [Bureau de contrôle des chaudières nucléaires] a récemment constaté de nombreux écarts concernant le forgeron Creusot Forge. Ces éléments mettent en cause la qualité des travaux et de la surveillance de ses sous-traitants effectués par le forgeron creusotin ». Durant la période, donc, où Michel-Yves Bolloré était aux commandes de l’entreprise.

En avril 2006, le gendarme du nucléaire inspecte le site et dresse seize constats d’écarts et d’irrégularités. Le 16 mai 2006, nouveau coup de semonce : l’ASN signale à nouveau de « nombreux incidents » dans l’usine entraînant « un nombre de rebuts important ». L’ancien directeur de l’ASN, André-Claude Lacoste, a en outre raconté à France Info qu’il avait visité le site en 2006 et en était revenu « effondré ». Selon lui, « la forge n’était pas au niveau des standards attendus dans le nucléaire ».

« L’objectif de Bolloré était financier et il n’était pas spécialement technique. (…) Je n’ai pas pu lui faire parler de stratégie industrielle », affirme à France Info René Dumont, directeur général du Creusot Forge de 1997 à 2005. À cette époque, « de nombreux cadres quittent la forge. L’usine est mal entretenue et perd ses compétences ».

Des salariés recrutés en catastrophe et peu formés

Des pièces en attente entre l’atelier où sont coulés les lingots et la forge.

Pour les syndicalistes Jean-Luc Moine et Jean-Luc Mercier toutes ces anomalies ont la même origine : le manque de moyens lié notamment à la politique de réduction des coûts. « Nos collègues japonais avaient l’habitude de forger ce type de pièces et en faisaient de bonnes. Nous, on n’avait pas l’habitude de les faire sur Creusot Forge et on n’avait pas les outils humains et matériels adaptés », dit à Reporterre Jean-Luc Mercier.

Première difficulté : les effectifs. « Au moment du rachat par Michel-Yves Bolloré, en 2003, Creusot Forge ne comptait que 80 salariés, se souvient le syndicaliste. Pour lancer une production on va dire normale et tourner en 3×8, c’est impossible. » Jean-Luc Mercier et Jean-Luc Moine s’accordent à dire que M. Bolloré a embauché de nombreux ouvriers, faisant grimper les effectifs à 200 salariés. « Mais les nouvelles recrues n’étaient pas forcément formées aux pièces du nucléaire,regrette Jean-Luc Mercier. Le nucléaire sortait d’une période de creux. Comment se former quand on n’a pas de pièce à fabriquer pour se faire la main ? Il aurait fallu une politique de formation ambitieuse, quitte à forger des pièces d’essai qui auraient fini au rebut, pour avoir des ouvriers formés pour les premières commandes. »

La fabrication des calottes de cuve d’essai aurait en outre permis aux ingénieurs de Creusot Forge de vérifier la justesse de leurs « gammes »« autrement dit le listing des étapes de fabrication que doivent suivre les ouvriers », décrypte Jean-Luc Mercier. Mais un lingot coûte 500.000 euros environ, selon le syndicaliste. « Il était hors de question pour nos dirigeants d’acheter un lingot pour le mettre ensuite à la benne. »

Cette recherche d’économies s’est combinée avec un certain manque de rigueur pour former un cocktail explosif. « Normalement, avant de mettre un lingot au four et de le forger, un ouvrier doit attendre d’avoir la gamme signée en main. Mais certains responsables ne voulaient pas voir les salariés attendre et leur demandaient de monter le lingot sans attendre la gamme signée », témoigne Jean-Luc Mercier.

« Autre exemple : quand on reçoit un lingot, on doit attendre d’avoir le document avec ses résultats aux tests – comment il a été fait, son taux de carbone, etc. – avant de le valider. Mais bien souvent, on nous demandait de mettre le lingot au four sans attendre la documentation. Or, à partir du moment où vous commencez à travailler le lingot, c’est que vous l’avez accepté, et le fournisseur du lingot se dégage de tout. Quand les documents arrivent après et qu’on découvre que le lingot n’était pas bon, mais qu’on l’a mis en dimensions, avec tout le temps de chauffe, de presse et d’usinage que ça représente, on peut comprendre qu’on n’ait plus envie de le jeter. La réalité, c’est que certaines pièces n’auraient jamais dû entrer dans les ateliers. »

  • A suivre demain

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[1Le 8 septembre 2006, Areva NP a acheté la société Sfarsteel, qui possédait quatre filiales : Creusot Forge, Creusot Mécanique, Sfar et Civad. En octobre 2011, Areva NP a revendu la Sfar et la Civad au groupe alsacien Sotralentz. En 2012, Areva NP a fusionné et absorbé Creusot Mécanique (ex UIGM) et Creusot Forge (cf. comptes annuels 2012 de Areva NP) sous le nom de Creusot Forge.


Lire aussi : La très étrange transaction de 170 millions d’euros entre Areva et M. Bolloré


Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Dessin : Jean-Benoît Meybeck/Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre

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Oct 03 2017

En poursuivant dans la voie du nucléaire, la France fonce droit vers une triple impasse

La poursuite du maintien d’une nucléarisation massive du pays se heurte à une triple impasse économique, technique et surtout financière. Huffington 03/10/2017 Par Corinne Lepage Avocate, Ancienne députée européenne Cap21, ancienne ministre de l’Environnement

 

Le sujet du nucléaire en France est relativement peu abordé au niveau politique et en tout cas traité comme un sous-sujet de la question énergétique, ce qui évite bien évidemment que nos concitoyens puissent prendre pleinement conscience du caractère totalement central du sujet tant pour l’économie que pour l’industrie et pour les finances de la France. Faisant comme si la situation de 2017 était en tout point comparable à celle de 1973 ou 1981, comme si le nucléaire était une énergie d’avenir rentable, assurant l’indépendance énergétique et correspondant à un savoir-faire d’excellence français, nos dirigeants ont décidé d’opter pour le déni de réalité, même si les coûts croissants de la filière nucléaire et son impact majeur sur les finances publiques ne peuvent plus être dissimulés. Son addiction au nucléaire conduit indubitablement EDF tout d’abord dans une impasse économique et industrielle.

L’impasse économique et industrielle

La physionomie du monde de l’énergie est en plein bouleversement. D’une part, toutes les perspectives d’une croissance infinie des besoins en électricité sont mises en échec, au moins dans les pays industrialisés. Depuis 1970, on assiste en réalité à un découplage entre la croissance du PIB et celle de la consommation électrique due à une amélioration de l’efficacité énergétique. Celle-ci s’est considérablement accrue au cours des 10 dernières années. L’augmentation de la part des services qui consomment globalement six fois moins que l’industrie explique également cette situation qui en France s’est doublée d’une désindustrialisation très importante. Or, EDF n’a en rien anticipé cette situation et ce d’autant plus qu’elle a volontairement construit huit réacteurs nucléaires de plus que ce que justifiaient les besoins français estimés en 1975. Les gaziers ont agi de même, de telle sorte que la surproduction a fait baisser les prix de gros de l’électricité au moment même où les énergies renouvelables devenaient dans un certain nombre de pays d’Europe tout à fait compétitives.

D’autre part, la baisse imprévue et colossale des coûts de production de l’électricité renouvelable et en particulier du photovoltaïque (une baisse de 70% des coûts en cinq ans à laquelle devrait s’ajouter une nouvelle baisse de même niveau dans les trois à cinq ans à venir) rend ces énergies compétitives. Les derniers appels d’offres ont été passés au prix de 62 euros le mégawattheure soit six centimes le kilowattheure, c’est-à-dire la moitié du kilowattheure facturé par l’EPR (s’il est un jour mis en route). Il est à 5,38 centimes d’euros en Allemagne, au Danemark, l’éolien offshore atteint des niveaux comparables. Au Texas, dans les pays du golfe, au Maroc, les immenses centrales solaires qui se construisent produisent une électricité en moins de quatre centimes du kilowattheure. Le nucléaire n’a donc plus aucune rentabilité et cette situation n’est évidemment pas propre à la France. Ainsi, aux États-Unis, la construction de deux réacteurs qui étaient en cours en Caroline-du-Sud a été abandonnée, alors que 40% des infrastructures étaient réalisées, au motif que le projet n’était pas rentable.

Le coût de construction d’une centrale nucléaire est 10 fois celui d’une centrale gazière moderne et la moitié des centrales nucléaires américaines perd de l’argent. Dans la mesure où elles ne sont pas renflouées par l’État comme en France, les entreprises les ferment et s’enfoncent dans le rouge. Ainsi, Westinghouse a déposé le bilan et entraîné dans sa chute Toshiba qui cherche à se débarrasser de cette filiale qui la plombe. La plupart des pays d’Europe (mis à part l’Europe de l’Est pour des raisons historiques et la Grande-Bretagne mais l’avenir est incertain) ont abandonné le nucléaire : Allemagne, Belgique, Italie, Suisse, Suède. La Corée du Sud, par la bouche de son nouveau président, Monsieur Moon a annoncé au mois de juin son retrait progressif du nucléaire. Aucun pays à économie libérale ne peut aujourd’hui opter pour le nucléaire compte tenu de la nécessité absolue de faire subventionner par l’Etat une filière qui n’est pas rentable et qui devient la plus coûteuse de toutes les énergies.

Un récent rapport publié en août 2017 par des chercheurs de Stanford affirme que 139 pays du monde pourraient à l’horizon 2050 ne dépendre que de l’énergie renouvelable créant ainsi 24 millions d’emplois. Dès 2030, 80% de l’énergie pourrait être renouvelable. Au passage, ces bouleversements permettraient de réduire massivement la pollution atmosphérique et donc d’améliorer la santé humaine mais aussi de ne pas dépasser les 2° d’augmentation de la température voire peut-être de parvenir à 1°5.

Inutile de souligner que la France est bien loin de cette logique. Même si un objectif de 50% de nucléaire à l’horizon 2025 est affirmé, notre faiblesse volontaire dans la production d’énergie renouvelable (16 à 17%) rend très difficile cet objectif, les 23% auxquels nous nous sommes obligés dans le cadre communautaire apparaissant comme hors d’atteinte. Il suffit d’entendre les cris d’orfraie de tous ceux qui n’ont pas compris que le monde a changé lorsqu’il est question de respecter la loi transition énergétique pour apprécier les progrès qui restent à faire en particulier dans les consciences. Le drame est que non seulement notre choix économique est catastrophique dans la mesure où le maintien d’un nucléaire massif va peser très lourdement sur le coût de l’électricité et donc sur la productivité économique et sur les ménages.

Il est également catastrophique car il nous a privé durablement du développement d’une filière forte dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique alors que nous disposions de toutes les technologies utiles grâce au CEA et à l’Inès. Mais, l’industrie nucléaire a toujours bloqué le développement industriel de ces technologies afin de protéger son fleuron devenu obsolète. Dès lors, même si EDF énergies renouvelables est une filiale prometteuse d’EDF, elle ne représente qu’un pour cent de son chiffre d’affaires et nous ne disposons pas d’ETI puissantes. Heureusement, Engie semble faire sa révolution et opter pour le Nouveau Monde. C’est une chance pour l’économie française. Mais cela signifie que la compétition avec l’opérateur historique risque de plomber encore un peu plus ce dernier et le pousser à mener les combats d’arrière-garde contre l’autoconsommation, l’énergie locale, la décentralisation énergétique, l’installation des éoliennes, etc.

En réalité, la poursuite de ce qui est devenu une forme d’utopie, à savoir le maintien d’une nucléarisation massive de la France se heurte à une triple impasse économique, technique et surtout financière.

Sep 26 2017

Le déclin irréversible du nucléaire et l’obstination française

La publication récente du rapport « the world nuclear industry status report 2016 » a été l’occasion d’un débat Médiapart en vidéo mené par Jade Lindgaard avec Mycle Schneider, consultant international et coordinateur du rapport, et Juan C. Rodriguez, analyste financier, sur les bouleversements économiques et financiers à l’origine du déclin irréversible du nucléaire. Mediapart avait également invité un.e représentant.e de la direction d’EDF, ainsi que du ministère de la transition écologique. Tous deux ont décliné. Info CANO 26 septembre 2017

On peut écouter ce débat très instructif https://www.youtube.com/watch?v=7JNUyBNToCk

Ci-dessous un commentaire pour faire le lien avec la situation particulière de notre pays.

Le nucléaire mondial en déclin est en crise, ainsi : La part du nucléaire dans la production mondiale d’électricité est passée de 17,6% en1995 à 10,7% en 2015 et, si on parle d’énergie totale utilisée dans le monde : 2% vient du nucléaire 13% des renouvelables. Le cours des actions des grands groupes s’effondrent. Westinghouse a déposé son bilan et mis Toshiba en difficulté, ils abandonnent leurs 2 centrales en construction aux Etats Unis. Quant à EDF et Areva la valeur dérisoire de leur cours en dit long ; EDF passe de 86€ à 11€ – et Areva de 81 à 4€…. Le nombre de réacteurs en fonctionnement diminue en 15 ans de 438 à 402 et leur âge moyen augmente (29 ans) du fait de la diminution de nouveaux projets. 58 réacteurs sont encore en construction (dont 21 en Chine), mais il n’y en a eu que 8 mis en chantier en 2016 et aucun cette année. Le temps moyen de construction est d’une dizaine d’années, mais certains d’entre eux le sont depuis plus longtemps. Le cas de la Chine est particulier, le seul pays à développer intensément le nucléaire, mais à développer encore plus les renouvelables qui dominent le nucléaire en production. La Corée du sud ferme définitivement les centrales qui atteignent 40 ans de fonctionnement, et arrête 2 chantiers de réacteurs en cours. En Europe occidentale, la Suisse interdit tout nouveau chantier rejoignant ainsi ses voisins, seule la France….

La France s’obstine. Elle dégage 8 milliards pour sauver EDF et AREVA de la faillite. Elle poursuit la construction de l’EPR malgré les malfaçons et défauts de fabrication d’Areva au Creusot. En particulier l’excès de carbone dans l’acier de parties essentielles du cœur constitue une menace de fragilisation et un risque accru. Elle veut enfouir les déchets à Bure pour des centaines de milliers d’années, alors que notre civilisation n’a que quelques milliers d’années ! Elle avance sur les projets du CEA: Astrid à Marcoule et Iter à Cadarache. Elle essaye de placer des EPR en Angleterre et en Inde à des prix de revient concurrencés par les renouvelables. Elle est incapable de mettre l’argent nécessaire pour « rajeunir » et sécuriser les 58 réacteurs existants et veut les prolonger ne serait-ce que pour repousser le coût exorbitant de leur démantèlement.

Elle refuse de signer tout traité d’élimination d’armement nucléaire.

Elle réprime les opposants.  Chaque manifestation donne lieu à un déploiement impressionnant de policiers utilisant des grenades qui tuent (Vital Michalon à Malville) ou qui blessent gravement (Robin Pagès dernièrement à Bure). Elle s’introduit chez les opposants pour confisquer leurs ordinateurs et anéantir leur travail. Areva lance des plaintes en diffamation et des procès pour user les militants et les décourager (Stephane Lhomme, Coordination antinucléaire sud-est). Elle prend ses dispositions pour gérer les conséquences d’un accident de façon non pas à mettre vraiment à l’abri les populations menacées, mais à sauver l’industrie et l’armement atomique, comme cela se passe en Biélorussie et au Japon (programme Ethos, et pour cela la contamination est niée comme la dangerosité de la radioactivité, les responsables du lobby français jouant un grand rôle dans ce véritable crime contre l’humanité).

Depuis le début du nucléaire il n’y a pas eu de débat démocratique et les contestations, même importantes, sont systématiquement réprimées.

Faudra-t-il attendre la catastrophe qui nous menace pour arrêter cette folie?

 

Sep 24 2017

Un nouveau jugement rend Tepco unique responsable de la catastrophe de Fukushima

La compagnie d’électricité japonaise Tepco a été jugée responsable de l’accident nucléaire de Fukushima et condamnée à une amende par un tribunal local, lequel a en revanche blanchi l’Etat. Par Sciences et Avenir avec AFP le 22.09.2017
Fukushima

Des personnes évacuées durant l’accident nucléaires de Fukushima en 2011 manifestent devant le tribunal du district de Chiba le 22 septembre 2017.

© CRÉDITATSUSHI TAKETADU / YOMIURI / THE YOMIURI SHIMBUN / AFP

Le juge Masaru Sakamoto, qui présidait la séance à la cour de Chiba (banlieue de Tokyo), a en partie tranché en faveur des 42 citoyens plaignants, ce vendredi 22 septembre 2017. Il a en effet jugé Tepco, l’exploitant de la centrale nucléaire de Fukushima, responsable de l’accident majeur consécutif au tsunami du 11 mars 2011. Toutefois, M. Sakamoto n’a pas accédé à leur demande de prononcer aussi la culpabilité de l’Etat, qui, selon le verdict, n’aurait pas pu éviter l’accident. Ces personnes, qui avaient dû quitter leur domicile en 2011 à cause du sinistre atomique provoqué par un puissant tsunami, avaient intenté une action en justice contre Tokyo Electric Power (Tepco) et l’Etat, réclamant 2,8 milliards de yens (21 millions d’euros) de dommages et intérêts pour préjudice moral. Selon un porte-parole du tribunal, ce dernier a condamné Tepco à s’acquitter d’un montant très inférieur, de 376 millions de yens (2,8 millions d’euros). Au niveau national, de nombreuses plaintes en nom collectif ont été déposées dans un total de 18 provinces du pays, émanant en tout de 12.000 citoyens. Les plaignants mettent en avant un rapport produit par le gouvernement japonais dès 2002, indiquant une possibilité de 20% qu’un séisme de magnitude 8 survienne dans la région d’ici 30 ans. Si ce rapport avait été pris en compte, il aurait été possible de mettre en place des mesures préventives rapportent les médias japonais.
L’hypothèse d’un tsunami évoquée

La responsabilité de l’Etat dans le désastre de Fukushima a jusqu’à présent été reconnue une seule fois, en mars 2017, lors d’un verdict rendu par une autre cour, sur un dossier différent. Le tribunal de Maebashi, au nord de Tokyo, avait alors jugé coupables de négligence le gouvernement et Tepco. Une étude interne à Tepco datant de 2008, révélée ultérieurement, évoquait l’hypothèse d’un tsunami d’environ 15,7 mètres, mais les dispositions face à cette menace n’avaient pas été prises. Tepco et l’Etat ont été condamnés à verser un montant total de 38,6 millions de yens (292.000 euros au cours actuel). Au total, plus de 450.000 habitants avaient fui juste après la triple catastrophe (le séisme et le tsunami où ont péri et disparu quelque 18.500 personnes, et l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima), sur ordre des autorités ou par peur de la radioactivité.

En juin a débuté à Tokyo le procès de trois ex-dirigeants de Tepco nommément renvoyés en justice pour leur responsabilité dans l’accident nucléaire. Ils sont accusés de ne pas avoir pris les dispositions qui auraient permis d’éviter les dégâts causés aux installations par le tsunami ainsi que les avaries en chaîne qui ont suivi. Le verdict n’a pas encore été rendu.

 

 

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