La Hague: de la fausse usine de casseroles à la vraie usine nucléaire, entre fiction et réel

© Alexandre MARCHI / MaxPPP
© Alexandre MARCHI / MaxPPP

L’usine de retraitement de la Hague est au coeur d’un court-métrage qui dépeint « une situation sociale qui dégénère » et met en lumière l’opacité qui entoure la filière, depuis le début, en remontant même aux années 50-60, la période de construction où on parlait d’une « usine de casseroles »…

Par Stéphanie Potay Publié le 25/04/2019

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La Hague, c’est le nom du court-métrage réalisé en juillet 2018 par le réalisateur Mathieu Naert et son équipe, il sera prochainement distribué dans les festivals. Mathieu Naert est un habitué de la Hague, par atavisme. Son grand-père n’est autre que le célèbre Alexandre Trauner, décorateur de cinéma oscarisé, ami de Prévert avec qui il partage le cimetière d’Omonville-la-Petite où il finit ses jours, non loin du poète.

Exposition TraunerLe reportage de Pierre-Marie Puaud en 2009- Exposition Trauner. 

Et c’est dans cette Hague où il a passé de nombreuses vacances dans son enfance, dans la maison de son grand-père, que Mathieu Naert a tourné son nouvel opus. Où il est question de l' »usine ». Avec des gens qui sont natifs de la Hague, qui savent ce que cela signifie d’en être et d’autre, des  » horzains » comme on dit dans le Cotentin de ceux qui n’en sont pas. 

La hague

L’usine à casseroles, postulat de l’opacité

« La Hague, c’est le nom que l’on donne à l’usine dite de retraitement  nucléaire. Et si on parle de la Hague partout dans le monde, on pense à cette usine plutôt qu’à ce pays magnifique.  C’est grâce ou à cause de cette ambiguïté que j’ai nommé mon film ainsi, « 

Le court-métrage raconte l’histoire de Julien , qui a perdu son emploi à l’usine Areva de la Hague ( NB: Orano aujourd’hui) . Il cherche à convaincre Louis, son beau-frère et ami (joué par Mathieu Naert lui-même), de s’associer à lui pour faire chanter les dirigeants de l’usine et ainsi retrouver son travail et sa vie. Mais des événements imprévus vont modifier ses plans.

Dans le teasing, on peut voir un homme à l’hôpital. Il a travaillé toute sa vie à l’usine, il est malade. L’est-il à cause de son activité professionnelle? On ne sait pas, tout est dans l’implicite. Il  raconte qu’au début de la construction de l’usine, on a fait croire aux gens qu’il  s’agissait d’une « usine de casseroles ». Et bien, c’est une vérité historique ou plutôt un mensonge historique! 

Une histoire vraie, comme le raconte Françoise Zonanbend dans La presqu’île au nucléaire, « cela débuta par l’irruption sur la lande d’arpenteurs silencieux et sans gêne ».


 » Ben ça a commencé dans les années 1954-55. On les a vus se promener dans les landages. Ils demandaient rien à personne…faisaient partir une sorte d’obus pour voir la résistance du sol, y mesurant aussi le vent (…) Quand on leur demandait ce qu’il faisaient, y répondaient n’importe quoi…tantôt c’était pour faire une usine de plastique, tantôt une usine d’engrais ou une usine de casseroles, des machines d’aluminium quoi.. »

 

L’usine de casseroles

Dans le documentaire de notre confrère de France 3 Normandie Rémi Mauger, Atomes Crochus, on retrouve le témoignage d’un agriculteur haguard qui raconte lui aussi la fameuse histoire des casseroles .
 

 » C’est anecdotique dans mon court-métrage mais c’est bien cette idée d’opacité liée à la filère nucléaire que j’ai voulu transcrire. Ce n’est pas un film anti nuc mais  un polar social, avec non pas des faits forcément existants mais plausibles. Comme celui par exemple d’un camouflage d’un accident très grave qui aurait eu lieu sur le site… »

Et des « incidents », le site en a connu.  En 80, une panne électrique fait éviter l’accident majeur ou encore le 6 janvier 1981, un incendie d’un silo de stockage contamine 300 travailleurs; dans un premier temps les autorités affirment que la radioactivité n’a pas franchi les grilles du site, bien qu’un panache de radioactivité ait été détecté. Cet accident alimente les inquiétudes et est l’occasion d’une guerre de communication entre services de la Cogéma et militants écologistes….

Le court-métrage décrit aussi une situation sociale ‘ qui dégénère  » Je dépeins un âge d’or révolu ». Toute ressemblance avec la réalité est évidemment purement fortuite …

Coupés du Monde: un roman fiction au profit de Nos voisins lointains

Michel Lebonnois aime raconter des histoires situées dans le Cotentin… Mais dites … si c’était vrai?

« Accident nucléaire à la centrale de Flamanville. La cuve du réacteur aurait explosé. Le Cotentin est coupé du monde. Les populations au sud d’une ligne Barneville -Saint Vast la Hougue ont douze heures pour quitter la région. Après le Marais seront inondés, on ne pourra plus ni sortir ni entrer.. Pour les personnes au nord de cetet ligne, plus aucun déplacement n’est autorisé. Le Cotentin s’installe dans un confinement total »

Une nouvelle en forme de cauchemar et une autre en forme de rêve pour le Cotentin aux multiples atouts.

Cette édition offerte par Michel Lebonnois est propriété du CRILAN qui en reversera les bénéfices à l’association « Nos voisins Lointains » qui vient en aide aux familles de Fukushima: soutien aux familles au japon; accueil et témoignages de familles en France .

Ouvrage en vente 5 euros près du CRILAN 06 08 84 22 22

Le site Internet

https://nosvoisins311.wixsite.com/voisins311-france

La plaquette de présentation

https://nosvoisinslointains311home.files.wordpress.com/2019/02/nvl3.11_plaquette.pdf

Défauts de soudure de l’EPR de Flamanville : La dérive de trop

Le Parisien Économie |Erwan Benezet (@erwanbenezet) 25 avril 2019

EPR de Flamanville (Manche). Le problème des défauts de soudure survient après plus d’une décennie de retards, de malfaçons et de négligences dans la conception et la surveillance. (Archive 2016). AFP/Charly Triballeau

L’expert indépendant sur le nucléaire, Yves Marignac, conseiller auprès de différentes institutions comme l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), juge très inquiétante la récente annonce de nouveaux problèmes de soudure sur le chantier de Flamanville (Manche).

Yves Marignac est directeur de Wise Paris, cabinet de conseil indépendant sur les questions nucléaires. Pour ce conseiller auprès de différentes institutions comme l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ou l’Agence de l’énergie nucléaire (AEN), les soudures de l’EPR Flamanville (Manche) représentent le problème de trop, pour une industrie nucléaire qu’il juge « à la dérive ».

EDF a annoncé le 11 avril de nouveaux retards, donc de nouveaux surcoûts, pour le réacteur EPR de Flamanville. Verra-t-on ce chantier aboutir un jour ?

YVES MARIGNAC. La question se pose plus que jamais. Les défauts de soudure diagnostiqués sur le circuit secondaire évacuant la vapeur vers la turbine, c’est définitivement la dérive de trop. D’autant que ce n’est pas un problème isolé. Il survient après plus d’une décennie de retards, de malfaçons et de négligences dans la conception et la surveillance.

Cela illustre les dérives de cette industrie tout entière. EDF s’est plusieurs fois raccrochée miraculeusement aux branches, cherchant à chaque fois à démontrer que les erreurs grossières de qualité n’auraient pas d’incidence sur la sûreté. Et on laissait faire. Mais cette fois, le problème de qualité est tel que ça ne peut plus passer.

L’ASN rendra son avis probablement dans les semaines qui viennent mais le gendarme du nucléaire devrait en toute logique exiger de refaire complètement les soudures, et en particulier les huit soudures les plus problématiques.

Comment en est-on arrivé là ?

Certes, l’EPR est le réacteur le plus complexe jamais construit. À ce titre, il présente forcément des difficultés liées à sa taille, ainsi qu’à l’empilement des dispositions et des redondances de sûreté. Mais il est également marqué par toute une série de péchés originels qui ont placé le ver dans le fruit.

LIRE AUSSI >Retour sur dix années d’un chantier maudit

À commencer par le lancement du chantier en 2007, alors même que le design détaillé n’était pas encore terminé. Et puis les coûts et les délais annoncés à l’époque, 3,3 milliards d’euros pour une mise en service en 2012, n’avaient aucun sens. Tout le monde le savait. Sans parler de la cuve du réacteur, victime d’une terrible malfaçon à l’usine qui l’a forgée, Creusot Forge, à l’époque propriété d’Areva. Les problèmes de toutes sortes n’ont fait que s’accumuler tout au long du chantier.

Le problème des soudures aurait-il pu être évité ?

Ce qui aurait pu être évité en tout cas, c’est que ce problème ne remette en cause tout le projet. Jamais des soudures aussi cruciales pour la sûreté n’auraient dû être mises en place de cette façon, dans un endroit où elles seraient aussi difficiles à réparer. Il fallait soit attendre de confirmer la qualité des soudures avant de les mettre en place, soit prévoir un dispositif d’intervention qui n’obligeait pas à démonter, voire détruire la structure autour. C’est un non-sens. Est-ce que cela participe d’une stratégie du « fait accompli » ?

Nous ne sommes en tout cas pas là face à une simple défaillance de contrôle ou de savoir-faire. Systématiquement, les erreurs ont été pointées une fois que le matériel – cuve, béton ou circuits de refroidissement – avait été installé. Alors qu’ils étaient connus en amont. Concrètement dans le cas des soudures, les fabrications ont commencé en 2012. Les premières alertes ont été vues en 2013. Mais l’information n’est officiellement remontée du sous-traitant vers EDF qu’en 2015. Puis vers l’ASN en 2017.

Entre-temps, tout avait été installé. Comment penser que personne n’a rien vu ? Que les acteurs de ce dossier n’ont pas tout simplement laissé faire ? Dans l’espoir sans doute d’atteindre un point de non-retour, afin d’expliquer après que c’était trop tard, que ça coûterait trop cher, et que donc il valait mieux tout laisser en l’état. C’est a minima une « fraude par omission ».

Mais surtout, cela démontre un dysfonctionnement général du système. Avec une Autorité de sûreté nucléaire (ASN) incapable d’imposer une bonne conduite. Les soudures de Flamanville doivent signer le réveil et la prise de conscience de la filière nucléaire par rapport à ses dérives, ses dénis et sa fuite en avant.

L’EPR de Flamanville n’est pour l’heure qu’un immense chantier de béton, sans combustible nucléaire sur place. Mais sera-t-il fiable à la fin ?

Sur le papier, l’EPR est un réacteur sûr. Plus sûr en tout cas que les réacteurs actuels. Mais compte tenu de l’état du chantier aujourd’hui, et de l’absence de vérifications systématiques dignes de ce nom, le risque qu’il existe d’autres problèmes de qualité importants pour la sûreté, et qui n’auraient pas été détectés, est réel.

Dans ces conditions, il est très problématique de mener ce chantier à son terme. Ce que n’accepteront évidemment jamais les dirigeants d’EDF. C’est la fameuse phrase de Jean-Bernard Lévy (NDLR : PDG d’EDF) : « Si je devais utiliser une image pour décrire notre situation, ce serait celle d’un cycliste qui, pour ne pas tomber, ne doit pas s’arrêter de pédaler. » Un chantage terrifiant, alors que construire de nouveaux réacteurs ne semble plus à la portée du groupe, industriellement et économiquement.

L’industrie nucléaire française se targue pourtant d’être l’une des meilleures au monde. Doit-on désormais en douter ?

Comment parler encore, au vu de cette crise de compétence, du nucléaire français comme d’un fleuron de notre industrie ? Elle a sans doute été un modèle pendant un certain temps. Dans les années 1970 et 1980, un industriel unique en charge du nucléaire, avec un parc standardisé (NDLR : les 58 réacteurs réunis dans 19 centrales reposent tous sur la même technologie à eau pressurisée), était plutôt une bonne chose.

Mais à partir du moment où EDF est devenu une entreprise qui n’est plus le simple bras armé de la politique énergétique de l’Etat, mais une entreprise à la logique concurrentielle et court-termiste comme les autres, le contexte est complètement différent.

Pourtant ses dirigeants restent aveugles à la révolution que vit le monde de l’énergie. Et ils se trompent lourdement. C’est un peu comme si on continuait à vanter le Minitel dans le monde des Télécoms. Il faut faire le deuil de cette idée que le nucléaire, c’est la grandeur française. Les temps ont changé et l’avenir ne sera pas une simple reconduction du passé.

L’activité nucléaire d’EDF doit-elle être renationalisée, comme l’envisage sa future réorganisation ?

Après des années d’inaction, cette issue me semble inévitable avec un parc nucléaire vieillissant. Cela va rapidement générer des charges considérables. EDF sera en l’état incapable de faire face aux gigantesques bouleversements à venir.

Mais nationaliser pour quoi faire ? Pour recapitaliser, réguler et permettre ainsi la construction de nouveaux réacteurs, et poursuivre cette fuite en avant ? Un nouveau parc nucléaire ne pourra pas être rentable. Reconduire un tel outil de production constituera donc un choix politique qu’il faudra assumer. Un jour, les consommateurs et les contribuables demanderont forcément des comptes.

Discours de Yoko Shimosawa, évacuée de Tokyo

23 avril 2019

Traduction : Évelyne Genoulaz, à partir de la version anglaise du discours en japonais de Yoko Shimosawa, prononcé en novembre 2018 à l’occasion d’un « rallye contre l’énergie nucléaire et le cycle du combustible », organisé par les opposants du réacteur de Monju.

Concernant la détérioration de la condition physique en relation avec la catastrophe de Fukushima dont parle Yoko Shimosawa, les gens l’ont constatée depuis 2013 et de façon de plus en plus évidente à partir de 2015 si bien que le Dr Shigaru MITA a commencé à analyser les hormones hypophysaires de patients, comme cela est expliqué dans cet article publié sur le Blog de Fukushima de Pierre Fetet

« Aujourd’hui, je me présente devant vous au nom de toutes les personnes évacuées en raison de l’accident nucléaire du nord-est du Japon.

Ce fut une expérience abominable et ce qui me fait le plus mal, à moi, c’est que l’accident nucléaire a signifié, pour moi, voir ma fille si pleine de vie perdre jour après jour la santé jusqu’à finir par demeurer allongée dans son lit.
J’ai élevé mes enfants à Tokyo, que certains ont crue épargnée par les effets nocifs de la radioactivité, mais pour moi, ça sonne faux.
J’ai constaté le contraire car chaque fois que j’ai emmené ma fille hors de Tokyo, elle a miraculeusement recouvré la santé. Tandis que chaque fois que nous revenions vivre à Tokyo, elle recommençait à souffrir de la même maladie.
Ma fille me répétait toujours la même chose : « je me sens tellement mal, je me sens si faible, j’ai mal aux jambes et aux mains. » Tous ces symptômes ont été permanents lors de nos derniers jours à Tokyo. Mais écoutez-moi bien : elle n’avait ni cancer de la thyroïde, ni leucémie.
Un médecin nous a conseillé de quitter définitivement Tokyo. J’ai suivi ses conseils et nous avons déménagé pour Kobe, dans le Kansaï. A partir de ce moment, elle a recouvré une belle santé.

Huit années se sont écoulées depuis l’accident et, à ce jour, nous qui fûmes tout particulièrement victimes des radiations émises dans la partie centrale de l’Est du Japon, qu’est-ce qu’il se passe dans nos corps ?…
Sommes-nous conscients du nombre de personnes atteintes de cancers à cause des radiations ? Qui peut dire le nombre considérable de personnes qui sont en train de mourir à cause de la radioactivité ? Est-ce qu’on sait quoi que ce soit à ce sujet ?


On entend aujourd’hui de plus en plus de gens dire « je ne me sens pas bien ».
Des personnes qui perdent leurs facultés intellectuelles, qui se sentent extrêmement épuisées ou qui ont beaucoup de mal à se relever d’une maladie. Ces symptômes se font sentir cinq ans après l’accident.
Il y a une maladie qu’on appelle “Buraburabyo primaire” dont les symptômes sont très similaires à ceux d’une maladie que le docteur Shigeru Mita a appelé la « maladie du déclin des capacités ». Elle s’attaque au cerveau suite à une contamination interne par de faibles doses de radioactivité.

Le gouvernement actuel fait tout, avec tous les moyens dont il dispose, pour persuader le peuple du Japon qu’il n’existe pas de “problème de radiations” aujourd’hui.
Même dans les programmes éducatifs, on tend à inculquer aux élèves que la radioactivité ne présenterait aucun danger. Or, il est fondamental de transmettre des informations justes, sinon, c’est l’intimidation et la discrimination entre étudiants qui deviennent la règle. Tout dernièrement, ma fille a reçu de son école une brochure sur la radioactivité dont les informations étaient insensées.

Pour nous protéger de l’exposition interne aux radiations, il faudrait rassembler en un lieu unique toutes les substances contaminées. Car il faut les tenir loin des hommes.
Mais ce n’est pas ce qui se passe car le gouvernement n’a aucun intérêt à les éloigner puisqu’il préfère répéter avec insistance qu’il n’y a pas de contamination causée par la radioactivité.
Notre gouvernement répète inlassablement les mêmes opérations – enlèvement, décontamination, dilution, réduction du volume et traitement – toujours la même chose encore et encore, mais tout ça ne permet pas de résoudre le problème de la contamination par la radioactivité. Le gouvernement refuse de nous permettre d’échapper aux radiations ; en fait, ça nous pousse même à rester !

C’est un fait que les accidents nucléaires sont causés par des catastrophes naturelles mais là, il s’agit d’autre chose parce qu’on parle de violence humaine en définitive. Avec cet accident nucléaire au Japon, que pensez-vous qu’il puisse y avoir de pire..?! En fait, il s’agit d’êtres humains qui ne protègent pas d’autres êtres humains.
Pourquoi selon vous sommes-nous confrontés à ces événements terribles?
C’est parce que notre gouvernement ne reconnaît pas la gravité des dommages que l’accident peut causer, en particulier à la santé. Le gouvernement estime que c’est une excellente idée de ré-exploiter les centrales nucléaires. « Réussissons notre politique nucléaire », a déclaré le gouvernement.
Maintenant, je vais vous demander si vous êtes d’accord avec ça ?…
Pourquoi n’y a-t-il personne pour manifester son opposition à ce plan du gouvernement ? C’est comme si une proie jetée en cage, au lieu de se débattre pour s’échapper, préférait se soumettre à son ravisseur.


Seuls les criminels créent des armes nucléaires et en font la promotion.
Nous sommes tous sous la domination du nucléaire. Tous les japonais sont des victimes, même les membres de la compagnie d’électricité et du gouvernement, nous sommes tous exposés à la radioactivité et nous sommes tous concernés.
Si nous pouvions chercher à connaître la vérité, nous pourrions espérer avoir une vie merveilleuse et il serait évident pour nous qu’il n’y a aucun intérêt à redémarrer les centrales nucléaires.
Une fois que l’environnement est pollué par la radioactivité des centrales, il est très difficile de faire marche arrière. Nous surtout, les habitants du nord-est du Japon, nous serons toujours exposés aux radiations.
Mes enfants et moi-même, nous continuons à faire des analyses de sang et à faire face à ce problème, parce que nous devons nous résigner à admettre ce fait que nous ne pourrons jamais complètement nous en remettre.


Est-ce que nous, les Japonais, nous faisons face à cette réalité tragique avec sérieux?
Nous ne pouvons pas changer le passé, mais pouvons changer l’avenir !
Même si nous continuons à vivre dans ce pays où s’est produit l’accident, je veux croire que nous pouvons être résilients et ne pas perdre une fois de plus ce que nous avons perdu un jour, à condition de tirer les leçons du passé, et de redoubler d’efforts pour travailler main dans la main, afin de nous protéger le plus possible les uns les autres.


Je suis toujours très attachée à partager mon expérience et ce qu’elle m’a appris, dans l’espoir que mon histoire puisse éclairer les gens. J’ai toujours cru à la force des individus et je suis convaincue qu’en rassemblant nos forces, nous pourrons sans aucun doute changer l’avenir.

C’est un honneur de pouvoir prendre la parole ici et de partager cette histoire avec vous tous aujourd’hui. Je vous remercie de votre attention. »

Discours de Yoko Shimosawa, évacuée de Tokyo

Minimiser les impacts catastrophiques d’un accident nucléaire est en passe de devenir un grand classique

PAR NOLWENN WEILER 12 MARS 2019

« Il est possible de mener une vie normale » dans les zones contaminées par la radioactivité, assure le ministre japonais de la Reconstruction, huit ans après l’accident nucléaire majeur de Fukushima. Ce discours de « normalisation », qui vise à minimiser le risque nucléaire et les conséquences d’un accident n’est pas l’apanage des autorités japonaises : on le retrouve en France depuis le lancement du programme nucléaire ou en Biélorussie après Tchernobyl. Sezin Topçu, historienne et sociologue des sciences, décrypte pour Basta !cette stratégie de communication, qui accompagne des politiques exonérant les exploitants de centrales nucléaires de leurs responsabilités. Entretien.

Basta !  : Lors des lancements des programmes nucléaires civils, aux États-Unis ou en France, la filière est clairement jugée à très haut risque. Comment les industriels qui se lancent dans l’aventure vont-ils être, en quelque sorte, en partie dédouanés de ces risques ?

Sezin Topçu [1] : Le caractère ingérable des dégâts provoqués par un accident nucléaire majeur est reconnu par les experts nucléaires dès les années 1950, bien avant le passage au stade industriel. Ils étaient d’accord sur le fait que de très vastes territoires allaient être contaminés pendant des centaines voire des milliers d’années ; et qu’il faudrait, en théorie, évacuer un nombre très important de personnes. Il est même envisagé de désigner des zones d’exclusion pour l’implantation des sites nucléaires. Des calculs effectués en 1957 à la demande de la commission à l’énergie atomique aux États-Unis (Atomic Energy Commission) imaginent alors un coût financier de l’ordre de 7 milliards de dollars.

Afin de protéger l’industrie nucléaire contre de tels risques financiers, l’État américain décide de limiter de façon drastique et exceptionnelle la responsabilité civile des exploitants en cas d’accident. Sans ces lois d’exception, il n’est alors pas envisageable pour les industriels de se lancer dans l’aventure nucléaire. Tous les pays qui développent le nucléaire vont s’inscrire dans ce schéma, qui n’a guère évolué depuis. EDF, par exemple, est aujourd’hui tenue par une responsabilité civile limitée à 91 millions d’euros en cas d’accident majeur, ce qui représente une somme dérisoire si on la compare aux évaluations des pouvoirs publics français qui estiment à environ 430 milliards d’euros le coût moyen d’un accident nucléaire majeur, jusqu’à 760 milliards pour un scénario « majorant ».

Le Japon fait figure d’exception vis à vis de cette atténuation des responsabilités, puisque l’exploitant doit dès le départ mettre de côté une réserve financière très élevée. Qu’a dû payer l’exploitant de Fukushima ?

Effectivement. La loi japonaise de 1961 relative à la responsabilité civile contraint tout exploitant à débloquer une « réserve de sécurité » d’un milliard d’euros, avant même de se lancer dans l’exploitation des centrales nucléaires. C’est une somme assez importante, égale à onze fois le montant imputé à EDF en cas d’accident. Cela dit, quand la catastrophe de Fukushima frappe le Japon en mars 2011, l’exploitant nucléaire privé Tepco aurait pu s’exonérer de toute responsabilité car la loi de 1961 prévoit aussi de rendre nulle la responsabilité de l’exploitant en cas de « catastrophes naturelles majeures ». Face à l’ampleur des réactions suscitées dans la population japonaise, Tepco a finalement décidé de ne pas demander d’exonération.

« Le coût d’un accident nucléaire majeur en France est estimé à environ 430 milliards d’euros »

Les sommes à débourser sont telles – les estimations oscillent entre 250 et 500 milliards d’euros jusqu’à récemment – que l’État a en fait avancé une partie des indemnités versées aux victimes, sans que l’on sache si Tepco remboursera un jour. Les consommateurs ont également été mis à contribution via une augmentation du prix du kWh. Ainsi, même dans un contexte où a priori l’exploitant porte une « responsabilité illimitée », des ajustements sont apportés au cadre législatif existant. Le « fossé » entre ce qu’un industriel est censé – et surtout est « en mesure » de – payer et ce qu’il faut réellement débourser pour prendre en charge correctement les dommages, impose une limitation forcée des responsabilités de l’industriel. Cela engendre une ré-organisation des charges à imputer à l’État et à la collectivité.

En France, au moment où le programme nucléaire est lancé dans les années 1970, plusieurs centaines de physiciens dénoncent une mauvaise évaluation du risque nucléaire. Comment se fait-il que leur avis n’ait pas été pris en compte ?

Le lancement du programme nucléaire français – le plus ambitieux du monde – ne s’est pas du tout fait dans des eaux tranquilles. Il y a alors de très grandes controverses. En février 1975, des physiciens du Centre national de recherche scientifique (CNRS), du Collège de France, de l’Institut de physique nucléaire, et d’autres encore, se mobilisent via une pétition qui met en garde contre le plan nucléaire du gouvernement. Ils conseillent à la population de ne pas accepter ce programme tant que les risques ne sont pas mieux évalués. Ils dénoncent un recours massif à l’énergie nucléaire – la France prévoyait alors 100 % d’électricité d’origine nucléaire – qui est selon eux extrêmement dangereux, d’autant qu’à l’époque la filière nucléaire n’était pas éprouvée. Ils critiquent aussi la technocratie propre à ce secteur. Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et EDF décident alors de tout, en lien avec les ministères de l’économie, de l’industrie et de l’énergie. En dehors de ce noyau, aucun scientifique n’est intégré.

Il n’était pas banal qu’autant de savants – 4000 au total – s’opposent à un tel programme. A ce moment, EDF a réellement peur de devoir stopper son programme nucléaire. Ces savants sont immédiatement désignés comme illégitimes, parce que ne connaissant pas, soit disant, le secteur. Cette stigmatisation est habituelle, en France, pour disqualifier les mouvements anti-nucléaires. EDF et le gouvernement les ont toujours présentés comme des partisans irrationnels du retour à la bougie, opposés au progrès. Dans la période actuelle, on observe un retour à ce discours de dénigrement des opposants anti-nucléaires, notamment à Bure [lieu d’un projet d’enfouissement à grande profondeur de déchets radioactifs, ndlr]. Avec un interventionnisme très important de l’État, qui oppose les « habitants citoyens » aux « opposants casseurs ».

Vous évoquez également une façon de gouverner par l’urgence, et la très alléchante taxe professionnelle pour faire accepter les projets nucléaires…

Dans les années 1970, le suivi de l’opinion publique devient un enjeu majeur pour le gouvernement et pour EDF. A partir d’études de comportement de la population à l’échelle locale comme nationale, notamment via les enquêtes d’opinion, EDF est avertie que les critiques d’un projet diminuent au fur et à mesure qu’un chantier avance. C’est logique : on a moins envie de s’opposer à un projet une fois qu’il est terminé. Il faut donc aller le plus vite possible dans la mise en chantier. C’est l’une des raisons pour lesquelles beaucoup de chantiers sont lancés avant d’avoir les autorisations de construction.

Les nombreuses plaintes déposées par des habitants ou des communes contre ces travaux non autorisés ont cependant toutes été classées, avec une régularisation a posteriori. Nous sommes confrontés à l’irréversibilité des projets techniques. On rend d’abord les projets irréversibles, ensuite on les régule. Cela estompe les possibilités de contestation. C’est la même chose avec les pesticides, qu’on tâche aujourd’hui de réguler alors qu’ils sont déjà disséminés partout dans l’environnement.

La taxe professionnelle joue également un rôle important pour rendre les projets nucléaires acceptables, avec d’autres avantages matériels, comme l’aménagement de piscines olympiques ou la réfection des routes. Des communes entières sont ainsi modernisées au fur et à mesure du déploiement du programme nucléaire. La région de La Hague, dans le Nord Cotentin, est un des bons exemples de ces avantages. C’est le visage scintillant de la modernité nucléaire. Aujourd’hui, le même phénomène se produit dans la région de Bure où on trouve des salles des fêtes immenses et toutes neuves, même dans des communes dépeuplées. Il y a toujours eu beaucoup d’investissements pour que les populations soient hospitalières vis à vis du nucléaire.

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 Lire à ce sujet notre enquête : Un milliard d’euros ont été dépensés pour rendre « socialement acceptable » l’enfouissement de déchets nucléaires


EDF n’a-t-elle pas également beaucoup investi dans la communication ?

Si bien sûr. L’aspect informationnel – certains diraient propagande étatique – joue un rôle central dans le fait de rendre le nucléaire acceptable. On accentue ses avantages, qui font rêver : une énergie illimitée, zéro coût, avec un risque quasi-nul. Nous savons désormais que les conséquences immenses d’une catastrophe ont conditionné des lois d’exception pour ce secteur. Mais dans la France des années 1970, on pouvait entendre dire que la chute d’une météorite était plus probable qu’un accident nucléaire. Des sommes très importantes sont investies dans la publicité pour « éduquer » le public, notamment les opposants, ceux et celles « qui ne comprennent pas ».Je lis, j’aime, je vous soutiens

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Comment évoluent les stratégies de communication à partir du moment où les catastrophes nucléaires deviennent réalité ?

A la fin des années 1980, suite à l’accident de Tchernobyl, de nouvelles stratégies de communication se mettent en place, avec ce qu’on appelle la dissonance cognitive : il s’agit d’affirmer plutôt qu’être sur la défensive. En 1991, une campagne de communication est ainsi organisée via les journaux et la publicité audiovisuelle qui assène que 75 % de l’électricité est d’origine nucléaire. Il faut que les Français sachent que leur grille pain fonctionne au nucléaire, il faut qu’ils l’acceptent. C’est comme ça, c’est la réalité, plus personne ne peut s’y opposer. Depuis l’accident de Fukushima aussi, cette même stratégie est à l’œuvre. C’est terrible, nous disent les promoteurs du nucléaire, mais c’est comme ça, il faut apprendre à vivre avec. Les programmes de publicité sont à l’inverse d’une tournure pessimiste des choses, avec des enfants qui courent dans la verdure.

Ce nouvel axe de communication, qui affirme qu’il faut « accepter le nucléaire », va de pair avec une nouvelle idée : on peut continuer à vivre dans les territoires contaminés. La Biélorussie, dont une partie importante a été touchée par l’accident de Tchernobyl en 1986, devient un laboratoire grandeur nature pour l’expérimentation de cette nouvelle « idée ». Quel rôle jouent les experts français dans cette normalisation des zones contaminées ?

Au début des années 1990, la Biélorussie est encore dans une économie de type post-soviétique, où l’État s’engage à prendre en charge totalement les victimes. Des systèmes de compensation sont mis en place, la possibilité pour les enfants malades d’aller en sanatorium, etc. Dans la deuxième moitié de la décennie, les organismes internationaux comme l’AIEA, l’OCDE et la Banque mondiale ont commencé à lancer des ultimatums à la Biélorussie pour qu’il accomplisse sa conversion. Les expertises pilotées par l’AIEA et l’OMS jugent que les règles d’évacuation et de compensation sont trop précautionneuses, économiquement insoutenables, politiquement contre-productives et de fait nuisibles à la possibilité d’opérer une transition vers une économie – néolibérale – de marché. Il faut que les gens soient responsabilisés, et qu’ils n’attendent pas tout de l’État, ce n’est pas « moderne ».

« C’est une individualisation des risques, chacun doit apprendre à gérer les becquerels »

C’est à ce moment qu’intervient le programme Ethos, mené par des experts français, issus du CEA et réunis au sein du centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire (CEPN), une association loi 1901 ne comptant que trois membres : CEA, EDF et IRSN. Ces consultants se rendent régulièrement en Biélorussie, proposent une « réhabilitation participative » des territoires « moyennement » contaminés. L’idée, c’est que l’on peut rester dans ces villages si on éduque les gens. Exemples : si on a mangé trop de champignons – chargés en radioactivité – le lundi, on mangera des aliments moins chargés le reste de la semaine. Idem pour le temps passé dehors : si on passe plusieurs heures dans un lieu contaminé – la forêt par exemple –, il faut faire attention, les jours suivants, à passer plus de temps chez soi. C’est une individualisation des risques, chacun doit apprendre à gérer les becquerels.

Cette stratégie de « normalisation » des territoires contaminés est-elle également mise en place à la suite de la catastrophe de Fukushima ?

Oui, et c’est en partie à l’initiative des experts français et leur « retour d’expérience » biélorusse. Ceux qui ont mis au point le programme Ethos sont au Japon actuellement. La normalisation des territoires contaminés y a été orchestrée en premier lieu par l’État japonais lui-même. Très vite, elle est devenue un mot d’ordre officiel. Dans un premier temps, en vue de limiter les évacuations, le gouvernement multiplie la dose maximale admissible par vingt, qui est ainsi passée de 1 mSv (millisievert) – la norme en vigueur en Europe et en France pour le fonctionnement « normal » des centrales – à 20 mSv par an. Soit le niveau maximal fixé pour les travailleurs du nucléaire en France et en Europe. Les pouvoirs publics japonais considèrent par ailleurs, depuis 2011, qu’en dessous du seuil de 100 mSv, le risque de développer un cancer radio-induit est proche de zéro – le tabagisme ou l’obésité, disent-ils, sont des problèmes plus préoccupants.

À partir de 2012, les responsables politiques japonais passent à l’offensive en matière de politique de normalisation de l’accident, en n’hésitant pas à parler de la nécessité de « reconquérir » au plus vite la plupart des zones évacuées. En comparaison, les ex-états soviétiques avaient été plus prudents à procéder de la sorte. Le gouvernement japonais investit dont énormément dans la décontamination pour opérer ce prétendu retour à la normale. Il dit à la population : « Revenez, il faut tourner la page, il faut que le Japon achève de faire son deuil. » Pour le moment, ce discours ne semble pas convaincre les personnes évacuées qui peinent à croire que l’on peut vivre heureux dans un univers contaminé. La plupart du temps ils sont stigmatisés par les experts gouvernementaux ou par les non-victimes en tant qu’individus peureux et irresponsables, entravant l’effort national relatif à la reconstruction de Fukushima.

Vous dites que la « normalisation » des territoires contaminés est une aubaine pour les promoteurs du nucléaire, notamment en France. Pourquoi ?

Ces stratégies visent à minimiser les évacuations, et à « normaliser » les territoires contaminés moyennant des normes sanitaires anormales ou des guides pour « apprendre à vivre avec ». Mais ces territoires contaminés ne pourront plus jamais redevenir normaux au sens propre. Ces stratégies sont en fait le moyen, pour l’industrie nucléaire, d’assurer sa survie, de continuer à diffuser le mythe du nucléaire « propre », de rendre ainsi invisibles les dégâts réellement engendrés en cas d’accident. La minimisation des impacts catastrophiques d’un accident nucléaire est ainsi en passe de devenir un grand classique de notre temps.

« Ces stratégies visent à minimiser les évacuations, et à « normaliser » les territoires contaminés »

S’il parait incontestable qu’il faut aider les victimes à s’informer, et à agir vis-à-vis des risques radioactifs qui les menacent, ces démarches de réhabilitation participative des territoires contaminés ont ceci de problématique qu’elles sont portées par des experts ou des institutions nucléaristes. Elles ont tout intérêt à prétendre, par ce biais, auprès de l’opinion publique nationale comme internationale, que les conséquences graves d’un accident nucléaire sont maîtrisées. Tout ceci pose de graves problèmes éthiques et démocratiques, en ce qu’il subordonne l’avenir de nos sociétés à des visions fatalistes, qui déforment la conception même des droits humains de base, dont le droit fondamental des individus à vivre dans un environnement sain.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

Photo : Inspection de l’Agence internationale de l’énergie atomique à Fukushima en novembre 2013 / CC IAEA Imagebank

Notes

[1] Sezin Topçu est historienne et sociologue des sciences, chargée de recherche au CNRS. Elle est membre du centre d’étude des mouvements sociaux à l’EHESS. Son ouvrage La France nucléaire, l’art de gouverner une technologie contestée a été publié en 2013 au Seuil.