L’état des installations un vrai sujet de préoccupation selon le président de l’ASN

Bernard Doroszczuk, président de l'Autorité de la sureté nucléaire (ASN) dans les locaux de l’ASN à Montrouge, le 21 janvier.
Bernard Doroszczuk, président de l’Autorité de la sureté nucléaire (ASN) dans les locaux de l’ASN à Montrouge, le 21 janvier. GUILLAUME HERBAUT POUR « LE MONDE »

Le nouveau président de l’Autorité de sûreté nucléaire, Bernard Doroszczuk, s’inquiète du vieillissement du parc et de la perte de compétences.

Nommé à la tête de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) en novembre 2018, pour un mandat de six ans, Bernard Doroszczuk alerte sur le « vieillissement » du parc français. Il appelle les industriels à « renforcer l’anticipation » et demande aux acteurs de la filière de se « mobiliser » pour le maintien des compétences garantissant la sûreté des installations.

Propos recueillis par Pierre Le Hir et Nabil Wakim Le Monde le 29 janvier 2019

Votre prédécesseur, Pierre-Franck Chevet, s’inquiétait d’un « contexte préoccupant » pour la sûreté nucléaire en France. Faites-vous le même constat ?

Pierre-Franck Chevet avait fait ce constat en 2017, notamment au vu des difficultés financières d’Areva [devenu depuis Orano] et d’EDF. La filière a été recapitalisée et le contexte général s’est donc amélioré. En 2018, le niveau de la sûreté et de la radioprotection a été globalement satisfaisant, sans incident majeur.

Parmi les signaux positifs, je relève que le dialogue technique avec les exploitants [EDF, Orano et le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)] est suffisamment riche et approfondi pour entretenir une dynamique de progrès. En outre, « l’affaire du Creusot » – la falsification de dossiers de suivi de pièces forgées dans l’usine de Saône-et-Loire de Framatome – est désormais derrière nous : deux millions de pages ont été expertisées de façon systématique et n’ont révélé que quelques anomalies, qui ne posent pas de problème de sûreté majeur. Pour autant, plusieurs points appellent une vigilance particulière.

Lesquels ?

D’abord, il y a trop de retards et de changements de stratégie, chez l’ensemble des exploitants, notamment dans les opérations de reprise et de conditionnement de déchets anciens, comme dans celles de démantèlement d’installations.

« Il y a trop de retards et de changements [dans le traitement] de déchets anciens et le démantèlement d’installations. »

EDF a ainsi décidé de changer de méthode pour démanteler les six réacteurs de la première génération du parc français, à uranium naturel graphite-gaz : de ce fait, la fin de leur démantèlement a été repoussée au début du siècle prochain. C’est loin ! De même, le CEA a pris du retard dans le démantèlement d’installations de recherche, comme les laboratoires de Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine).

La question se pose également pour le parc en activité, certains réacteurs étant proches d’atteindre l’âge de 40 ans. Comment l’ASN fait-elle face à ce défi ?

Nous sommes effectivement confrontés à des phénomènes de vieillissement de toutes les installations nucléaires, qui ont atteint une durée de vie proche de celle initialement envisagée. D’où, par exemple, la corrosion découverte sur des évaporateurs [cuves servant au retraitement des déchets nucléaires] des usines d’Orano à La Hague (Manche), ou sur les vases d’expansion [pièces des systèmes de refroidissement] des groupes électrogènes de secours des centrales d’EDF. S’y ajoute un nombre important d’écarts de qualité, y compris par rapport aux référentiels de sûreté d’origine : des équipements qui n’ont pas été posés correctement, des vannes qui avaient été installées à l’envers, des fixations de tenue au séisme qui ne sont pas suffisamment solides, etc.

L’état desinstallationsest un vrai sujet de préoccupation. L’ASN demande donc à EDF de mettre en place un examen de conformité des équipements de grande ampleur, à l’occasion des quatrièmes visites décennales des réacteurs. La revue de sûreté devra être encore plus approfondie que d’habitude, avec une focalisation sur les risques liés au vieillissement.

Quelles sont, pour vous, les priorités pour améliorer la sûreté de la filière nucléaire ?

Le premier point, c’est la nécessité de renforcer l’anticipation. Le nucléaire, c’est le domaine du temps long : ce qui n’est pas engagé dans les années qui viennent ne sera pas opérationnel dans dix ans. Cette anticipation est très importante pour le cycle du combustible, dont une partie est aujourd’hui retraitée pour être réutilisée. Les capacités d’entreposage d’Orano à La Hague sont déjà utilisées à 93 %. Il faudra donc prévoir des capacités nouvelles, par exemple un projet de piscine centralisée pour les combustibles usés.

« Il y a la nécessité de renforcer l’anticipation. Le nucléaire, c’est le domaine du temps long. »

Cela vaut également pour le démantèlement des réacteurs, qui va générer un volume considérable de déchets dans les années à venir. Pour certains d’entre eux, de faible activité mais à vie longue, il n’existe encore aucun centre de stockage. La mise en application de la feuille de route énergétique de la France, qui prévoit l’arrêt de certains réacteurs nucléaires à terme, va aussi poser la question de la poursuite du retraitement des combustibles usés. Là encore, il faut anticiper.

La situation financière des industriels du nucléaire a souvent été un frein, ces dernières années, pour se projeter sur le temps long…

Il est essentiel de conserver des marges pour la sûreté, face aux aléas qui peuvent se présenter sur les installations. Il ne faut pas chercher à les réduire dans une logique d’optimisation ou de justification à court terme du maintien en l’état d’équipements qui présenteraient des anomalies.

A ce titre, la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) va plutôt dans le bon sens : le fait de repousser de 2025 à 2035 la baisse à 50 % de la part d’électricité d’origine nucléaire (contre 75 % aujourd’hui) permet d’étaler les fermetures de réacteurs en tenant compte de la sécurité d’approvisionnement, et donc de conserver des marges pour faire face à une décision éventuelle d’arrêt provisoire de plusieurs réacteurs pour des raisons de sûreté.

Les difficultés de l’EPR de Flamanville sont présentées comme le résultat de la perte d’expérience de la filière nucléaire. Partagez-vous cette analyse ?

Il ne s’agit pas seulement d’une perte d’expérience. C’est vrai, la France n’a pas construit de réacteur pendant vingt ans et nous en voyons aujourd’hui le résultat avec les difficultés que connaît le chantier de l’EPR de Flamanville, dans la Manche. Mais ce que nous découvrons aussi, c’est que les travaux, l’exécution et le contrôle ne sont pas réalisés avec la qualité attendue pour le nucléaire. En plus de la perte d’expérience, il y a une perte de compétences. Les problèmes rencontrés récemment par l’EPR, comme les défauts de soudures, relèvent de la qualité de la fabrication.

« Sur le chantier de l’EPR de Flamanville, les travaux ne sont pas réalisés avec la qualité attendue pour le nucléaire. »

L’ensemble de la filière nucléaire doit être davantage mobilisée autour de la formation et des compétences d’exécution indispensables à la qualité et à la sûreté des installations. Sinon, on peut craindre que les gros chantiers à venir, comme le « grand carénage » destiné à prolonger la durée de vie des réacteurs, ou la construction de nouvelles installations, se heurtent à des difficultés.

A Flamanville, EDF espère que l’ASN rendra rapidement un avis sur les soudures non conformes. Certains estiment que les exigences de l’Autorité de sûreté sont désormais trop élevées…

Les défauts de soudures détectés au premier trimestre 2018 sur les circuits secondaires [circuits fermés reliant les générateurs de vapeur à la turbine] posent un problème sérieux. Le niveau d’exigence sur ces soudures était plus élevé que la réglementation habituelle parce qu’EDF a lui-même fait le choix d’une norme « haute qualité » dans sa démonstration de sûreté. Ce choix n’est pas lié aux exigences de l’ASN.

Mais de surcroît, il s’est avéré que certaines soudures n’étaient pas conformes à la réglementation standard. EDF a entrepris de reprendre la plupart des soudures concernées, à l’exception, à ce stade, de huit d’entre elles – dont aucune ne répond au référentiel haute qualité et dont l’une comporte en outre un défaut –, qui se situent au niveau de l’enceinte de confinement et qui sont difficilement accessibles. L’exploitant pense pouvoir démontrer, sur la base de calculs et d’essais mécaniques, que ces huit soudures présentent un niveau de qualité suffisant. Nous jugerons sur pièces.

EDF prévoit un démarrage de l’EPR début 2020. Considérez-vous que ce calendrier est réaliste ?

L’ASN a demandé à EDF une justification technique, soudure par soudure. Nous n’avons pas encore reçu tous les éléments détaillés. Nous expertiserons le dossier et rendrons un premier avis sur la stratégie retenue par EDF en mai.

Le calendrier prévisionnel de mise en service de l’EPR est du ressort d’EDF, sous réserve de validation par l’ASN des réparations et des différents essais qui restent à mener. Clairement, EDF a choisi une voie étroite. S’il s’avère finalement que les huit soudures situées au niveau de l’enceinte doivent être refaites elles aussi, les délais ne pourront pas être tenus.

Le gouvernement engage une réflexion sur l’architecture d’EDF, dont le volet nucléaire pourrait être séparé des autres activités du groupe, notamment dans les renouvelables. Ce débat peut-il participer à l’amélioration de la sûreté ?

Ce qui est important, c’est que les moyens consacrés par les exploitants à la sûreté ne soient pas diminués, peu importe qu’il s’agisse d’une entreprise publique ou privée. Le fait d’être aux mains de l’Etat peut permettre d’échapper au temps court du marché. Mais à l’inverse, quand on regarde le CEA, on voit que, quand l’Etat n’a pas les moyens financiers d’alimenter les opérations relatives au démantèlement par exemple, cela peut aussi être négatif. Si le montage choisi risque de conduire à affaiblir la sûreté, l’ASN le dira.Lire aussi  François de Rugy, un peu moins critique sur la filière nucléaire que par le passé

Pierre Le Hir et Nabil Wakim
https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/01/29/l-etat-des-installations-est-un-vrai-sujet-de-preoccupation-selon-le-president-de-l-autorite-de-surete-nucleaire_5416128_3244.html

Sécurité nucléaire : action sur une piscine du site Orano La Hague


Des activistes de Greenpeace ont allumé, à l’aide d’un drone, des fumigènes de détresse sur le toit du bâtiment contenant la plus grande quantité de matières radioactives dans le monde, à l’usine Orano La Hague. Ils entendent dénoncer le risque nucléaire lié à ces installations vieillissantes et au bord de la saturation. Greenpeace Le 25 janvier 2019

Vers 10h30 ce matin, les activistes de Greenpeace pilotant un drone ont pu déclencher plusieurs fumigènes directement sur le toit d’une des « piscines » d’entreposage de combustible usé. Ces bâtiments du site nucléaire Orano La Hague renferment dans leur ensemble près de 10 000 tonnes de combustible radioactif, soit l’équivalent de plus d’une centaine de cœurs de réacteurs nucléaires. Mais ce qui est plus choquant encore, c’est que ce toit, en simple tôle métallique, est bien trop fragile pour empêcher un acte malveillant par les airs.

Alors que le site Orano La Hague est au bord de l’overdose nucléaire, le fait que cette « piscine » soit aussi mal protégée est particulièrement préoccupant. Comme nous l’avons dénoncé précédemment dans un rapport d’experts puis lors d’intrusions dans les centrales de Cattenom, de Cruas-Meysse et du Bugey, les installations nucléaires françaises sont vieillissantes et ne sont pas adaptées face aux risques actuels. Ce problème a également été reconnu par la Commission d’enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires.

https://www.greenpeace.fr/direct-securite-nucleaire-action-site-orano-hague/

EDF Energy bat en retrait ?!…

Le développeur de la centrale nucléaire de Hinkley Point C envisage actuellement un retrait du Royaume-Uni, car les politiques énergétiques du gouvernement ont des conséquences néfastes sur les principaux acteurs du secteur. Le groupe électricien français à court d’argent, EDF, envisage différentes options pour se démarquer du marché britannique de l’énergie. Le Sunday Telegraph a appris de nombreuses sources du secteur qu’il incluait une scission potentielle de son activité d’approvisionnement en énergie dans le cadre d’une fusion avec une start-up en forte croissance. Cette décision est « sur la table depuis au moins un an », selon un haut responsable, mais le siège d’EDF à Paris le met en garde face aux inquiétudes suscitées par les implications politiques. Telegraph 26th 2019

Un retrait d’EDF risquerait de provoquer la colère du gouvernement. Les ministres ont convenu de financer la centrale nucléaire de Hinkley Point C dans le cadre d’un accord complexe qui devrait coûter environ 50 milliards de livres sterling aux contribuables en énergie sur la durée de vie du projet. Selon les chiffres officiels, EDF reste déterminé à fournir du gaz et de l’électricité à environ 5 millions de clients britanniques, en dépit de pertes enregistrées depuis près de 10 ans. Sa place en tant que l’un des six plus grands opérateurs historiques du secteur de l’énergie est considérée comme politiquement importante dans la mesure où elle fait avancer les projets de deux autres projets nucléaires avec le soutien de la Chine. EDF est bloqué dans des négociations avec le gouvernement concernant le projet de financer son projet de réacteur à Sizewell C. Les discussions sur un retrait du marché de la fourniture d’énergie ont débuté après le départ du président de longue date, Vincent De Rivaz, en 2017. La proposition radicale EDF a dû faire face à une pression croissante du plafond des prix de l’énergie fixé par le gouvernement, et la concurrence croissante du flot de jeunes entreprises sur le marché. Les chefs de file de l’énergie sont en colère contre les politiques énergétiques contradictoires du gouvernement, qui exigent que les entreprises réduisent leurs factures tout en payant des coûts plus élevés pour l’énergie propre et le déploiement de compteurs intelligents. Les défis d’EDF sont encore compliqués par son portefeuille vieillissant de centrales nucléaires existantes, où les profits chutent en raison des prix bas de l’électricité et de la livre sterling. Il envisage la vente d’une participation minoritaire dans les réacteurs, qui fournissent un cinquième de l’électricité britannique, aux côtés de son partenaire Centrica. La société mère de British Gas a confirmé son intention de vendre sa participation de 20% dans les réacteurs et des sources de l’industrie indiquent qu’EDF espère vendre 29% supplémentaires de sa part dans le cadre de la même transaction.

https://www.telegraph.co.uk/business/2019/01/26/edf-weighing-retreat-energy-market-uk/

La Hague : l’overdose nucléaire

Greenpeace 23 janvier 2019

Alors que le débat public national sur les matières et déchets radioactifs n’en finit pas d’être repoussé, l’industrie nucléaire continue de générer des quantités de produits dangereux qui s’accumulent. La situation à la Hague, notamment dans la très vieillissante usine de retraitement de combustible usé d’Orano au bord de la saturation, est très préoccupante. Faute de solution pour gérer ces déchets radioactifs, il y a urgence à fermer le robinet nucléaire.

La Hague, ses plages de sable fin, ses dunes, ses falaises, ses magnifiques paysages sauvages… Un véritable p’tit coin de paradis, titre d’un épisode de l’émission de France Inter « Affaires sensibles » consacré à un aspect hélas plus sombre de la région : le risque nucléaire. Avec la centrale nucléaire de Flamanville, l’usine de retraitement de combustible usé, le centre de stockage de déchets radioactifs de la Manche et des infrastructures militaires, la presqu’île du Cotentin est l’une des régions les plus nucléarisées de la planète. S’y entassent des quantités considérables de déchets radioactifs qui font peser une menace réelle sur l’environnement, la santé et la sécurité bien au-delà de la Normandie.

L’équivalent de plus de 110 cœurs de réacteurs

Dans les piscines d’entreposage de l’usine de retraitement de combustible usé d’Orano (ex-Areva) de la Hague, environ 10 000 tonnes de combustibles irradiés refroidissent dans l’attente d’être éventuellement retraités, soit l’équivalent de plus de 110 cœurs de réacteurs ! EDF continue d’envoyer à la Hague plus de combustible usé qu’Orano n’en retraite : y sont expédiées chaque année quelque 1 200 tonnes de combustible usé en provenance des réacteurs nucléaires des quatre coins de France. Orano s’engage, par contrat avec EDF, à n’en retraiter que 1 050 tonnes par an et peine à y parvenir, si bien que près de 150 tonnes de combustible irradié s’ajoutent chaque année aux quantités déjà présentes dans les piscines de la Hague.

Année après année, les combustibles irradiés s’accumulent jusqu’à l’occlusion. L’engorgement de ces piscines a de nouveau été rappelé fin 2018 dans un rapport du Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire (HCTISN) : la marge d’espace disponible est inférieur à 7,4 %. De même, les risques de saturation des piscines ont été pointés du doigt dans le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires, sur la base d’analyses de l’Institut de radioprotection et sûreté nucléaire (IRSN).

Des installations vieillissantes et inadaptées face aux risques

La situation est d’autant plus préoccupante que les installations de retraitement sont vieillissantes et connaissent des avariesL’une des deux usines de retraitement du site d’Orano est à l’arrêt depuis mi-novembre 2018, en raison de l’usure importante d’une pièce. Le redémarrage de cette usine n’est pas prévu avant la fin du premier trimestre 2019. Et les déchets radioactifs – officiellement qualifiés de « matières valorisables » mais dont seule une partie sera retraitée – continuent d’arriver à la Hague…

De plus, l’entreposage de ces quelque 10 000 tonnes de combustibles irradiés se fait dans des conditions qui ne répondent pas aux défis sécuritaires actuels. Et pour cause : les quatre piscines de l’usine de la Hague en exploitation ont été conçues entre 1981 et 1988. Comme celles des centrales nucléairesles piscines de la Hague sont particulièrement mal protégées en cas d’attaques extérieures. Elles ne sont toujours pas bunkerisées, alors qu’elles devraient pourtant « faire l’objet d’une conception particulièrement robuste, avec des marges suffisantes pour faire face aux risques envisageables », selon les recommandations de l’IRSN pour ce type d’installations dans son rapport sur l’entreposage du combustible usé.

Projection sur un bâtiment de l'usine de retraitement de combustible nucléaire usé de la Hague, dans lequel était entreposé du MOX.

Du plutonium aux déchets ultimes, retraiter n’est pas recycler

Cette accumulation continue de substances radioactives, qu’elles soient considérées comme des « déchets » ou des « matières », pose la question de la pertinence du retraitement du combustible usé. La France a fait le choix de développer une filière de « retraitement », avec pour objectif initial d’extraire du plutonium pour des raisons militaires. Le nom même des deux usines Orano de la Hague en exploitation rappelle cette vocation première : UP2 800 et UP3 A, pour « Usine d’extraction de Plutonium ». De fait, ces deux unités continuent de produire du plutonium ainsi que quantité de déchets dangereux. Le « recyclage » mis en avant par Orano et censé aujourd’hui être l’objectif premier de ces activités est en réalité extrêmement limité.

Selon un rapport du HCTISNle taux de « recyclage » est dans les faits inférieur à 1 % des 1 200 tonnes de combustible usé produites chaque année. A l’issue des opérations de retraitement, trois types de produits sont générés et seul le premier est effectivement réutilisé, une seule fois :

  • 1 à 2 % de plutonium, dont une partie est destinée à être réutilisée. Elle part dans l’usine Melox d’Orano à Marcoule (Gard) pour produire, avec de l’uranium appauvri, un nouveau combustible, le MOX, utilisable dans 24 des 58 réacteurs français. Le reste est entreposé à la Hague : ce sont ainsi 61 tonnes de plutonium (dont 24 % en provenance de l’étranger) qui y demeurent, selon un rapport 2017 d’Orano… sachant que 4 à 8 kilos suffisent pour entrer dans la fabrication d’une bombe nucléaire. Une fois usé, le MOX, davantage radioactif, retourne à la Hague où il n’est pas retraité… et s’accumule donc à son tour.
  • 3 à 4 % de résidus hautement radioactifs : ces déchets ultimes sont vitrifiés et l’immense majorité est entreposée « temporairement » dans l’usine d’Orano, en attendant de trouver une moins mauvaise option (l’Andra voudrait les enfouir dans son centre Cigéo, à Bure, un projet très contesté). La capacité d’entreposage de colis de déchets vitrifiés est elle aussi proche de la saturation, malgré la mise en service d’une fosse supplémentaire en novembre 2017. « La saturation des entreposages actuels de colis CSD-V devrait être atteinte fin 2021 », alertait ainsi l’IRSN dans son rapport 2018 sur le cycle du combustible nucléaire en France.
  • 95 à 96 % d’uranium de retraitement : il est sorti de la Hague et est acheminé à Pierrelatte, sur le site de Tricastin, pour y être entreposé. Cet uranium de retraitement, davantage radioactif que l’uranium naturel, est théoriquement réutilisable. Dans les faits, il n’est pas réutilisé.

Hormis les déchets vitrifiés, ces quantités de produits radioactifs qui s’accumulent sur les 300 hectares de l’usine de la Hague ne sont officiellement pas considérées comme des déchets mais comme des « matières valorisables » ; un soi-disant trésor énergétique qui n’est en réalité pas valorisé, que ce soit pour des raisons financières, technologiques ou industrielles. Si on s’en tient à leur utilisation actuelle, elles constituent bien des déchets radioactifs qu’il faudra gérer comme tels.

Des rejets radioactifs sans équivalent

Cerise sur le gâteau nucléaire : le site Orano de la Hague ne se contente pas d’héberger quantité de plutonium, MOX usé et déchets ultimes : il émet également, lors des opérations de retraitement, des rejets gazeux et liquides dangereux pour la santé et l’environnement. Comme le souligne l’expert indépendant Mycle Schneider, « l’usine est autorisée à rejeter 20 000 fois plus de gaz rares radioactifs et plus de 500 fois la quantité de tritium liquide qu’un seul des réacteurs de Flamanville situés à 15 km de là ». Elle contribue pour « près de la moitié à l’impact radiologique de toutes les installations nucléaires civiles en Europe ». Plusieurs millions de mètres cubes de rejets liquides radioactifs sont allègrement dispersés aujourd’hui encore dans le Raz Blanchard, directement dans la mer. La Manche n’en mérite pas tant : elle a déjà accueilli bien malgré elle plusieurs milliers de tonnes de déchets radioactifs britanniques et belges jetés dans la fosse des Casquets dans les années 1950 et 1960, qui y gisent encore… Une pratique interdite en 1993, sous la pression de Greenpeace.

À plusieurs reprises, Greenpeace mais aussi d’autres organisations comme l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (Acro) ont tiré la sonnette d’alarme et dénoncé la pollution sur les côtes et en mer. L’Acro fait ainsi régulièrement état de pollutions provenant de l’usine de la Hague, comme celle au plutonium révélée en 2017.

Prélèvements d'eau de mer à la sortie de l'usine de retraitement nucléaire de la Hague

Inquiétudes autour du centre de stockage de déchets

Autre source de préoccupation, non loin de l’usine Orano de la Hague : le centre de stockage de déchets de la Manche, géré par l’Andra. Sur près de 15 hectares, pas moins de 527 225 m3 de colis de déchets radioactifs de faible et moyenne activité, en majorité issus de l’industrie électronucléaire, ont été entassés de 1969 à 1994. Le site affiche complet depuis et n’accueille plus de colis : il est entré officiellement en phase de fermeture (avec une surveillance active) en 2003.

Plusieurs éléments suscitent des inquiétudes : l’étanchéité de la couverture (les fûts ayant été coulés dans du béton et enterrés sous une butte couverte en 1997 d’une membrane bitumineuse imperméable et de couches de sable et de terre), la contamination de la nappe phréatique et la présence de plutonium à vie longue parmi des déchets de faible et moyenne activité.

Des allers-retours à haut risque

A cette accumulation de produits et déchets radioactifs s’ajoute encore un risque important : celui lié au transport. Le retraitement nécessite de multiples trajets en direction et en provenance de la Hague, sur les routes et voies ferrées – les mêmes que celles empruntées par la population : combustible usé en provenance des réacteurs nucléaires envoyé vers la Hague, plutonium issu du retraitement réexpédié de la Hague à Marcoule, MOX usé réacheminé des centrales nucléaires à la Hague, rebuts de MOX revenant de Marcoule à la Hague…

Action contre un convoi transportant du MOX de l'usine de la Hague au port de Cherbourg

Stop au robinet à déchets nucléaires

Cette situation très critique à la Hague fait peser un risque majeur non seulement pour le Cotentin mais aussi pour l’ensemble du territoire français. Elle montre une fois de plus combien il est urgent de planifier la sortie du nucléaire pour mettre fin à la production continue de déchets radioactifs dont on ne sait que faire. Le « p’tit coin de paradis » de la Hague restera marqué par cette folie nucléaire mais il est encore temps d’agir pour éviter le pire.

https://www.greenpeace.fr/hague-loverdose-nucleaire/?fbclid=IwAR29ynVRGNlAILdgDrN-MJDFEA3QnuHy6toPirw-HA-O0nPcG9krc9ZxVkw

Nucléaire: Avec le retrait de Toshiba, un coup dur pour le secteur électrique britannique

Toshiba ne construira pas sa centrale nucléaire de Moorside. Ce retrait obère les chances du Royaume-Uni de respecter sa feuille de route nucléaire, décidément très internationaliste.

Le 08 novembre 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg

La première centrale nucléaire japonaise du Royaume-Uni devrait être construire à Wylfa.

La première centrale nucléaire japonaise du Royaume-Uni devait être construire à Wylfa


La décision était attendue. Elle est tombée ce jeudi 8 novembre. Après des mois d’atermoiements, Toshiba, criblé de dettes, renonce au projet NuGen. Initialement lancé en 2009 par GDF Suez (aujourd’hui Engie) et Iberdrola, ce programme visait à construire et exploiter trois réacteurs nucléaires à Moorside, en Combrie, dans le nord-ouest de l’Angleterre.

TROIS AP1000 SINON RIEN
Rapidement, l’électricien ibérique a manifesté l’envie de se désengager d’une opération coûteuse et incertaine et a vendu sa participation (25%), d’abord à ses partenaires puis à Toshiba. A l’époque, le consortium japonais est l’un des leaders mondiaux du nucléaire civil, grâce à sa filiale américaine Westinghouse. En investissant 90 millions de livres (103,4 M€) dans le projet, Toshiba espère bien construire et vendre la production de trois réacteurs AP1000 conçus par Westinghouse.

8 MILLIARDS DE DETTES
C’est finalement le choix fait en 2014 par Engie et Toshiba, désormais seuls maîtres à bord. Objectif annoncé: une première mise en service pour 2024. Malgré l’achat, en 2015, de terrains à proximité du site nucléaire de Sellafield, les choses traînent. A commencer par la certification de l’AP 1000 qui sera finalement accordée par le gendarme du nucléaire britannique (ONR), en mars 2017. Quelques jours plus tard, Toshiba met sa filiale Westinghouse en faillite. Comme son concurrent français Areva, l’équipementier américain s’est avéré incapable de construire dans les temps et suivant son devis initial ses deux premiers AP1000, en Caroline du Sud et dans l’Etat de Géorgie. La dette accumulée dépasse les 8 milliards de dollars (7 Md€).

PAS DE SOLUTION SUD-CORÉENNE
Engie, qui souhaitait se désengager du projet britannique, profite de l’événement et oblige son partenaire Toshiba à lui racheter l’intégralité de ses parts (40%). Le groupe nippon se retrouve à la tête d’une coquille vide et coûteuse. Des pourparlers pour vendre la totalité du capital sont engagés avec l’électricien Kepco. Si l’industriel sud-coréen s’intéresse au projet britannique, c’est pour construire au Royaume-Uni ses propres réacteurs, les APR-1400, célèbres vainqueurs de l’EPR dans les Emirats arabes unis. Kepco veut bien s’engager sur deux tranches: une de moins que prévu par NuGen. Proposition qui n’enchante guère le gouvernement de Theresa May. En juillet dernier, les discussions nippo-britanno-coréennes sont rompues. Faute de repreneur, l’avenir de NuGen s’annonçait des plus sombres.

35 GW DE NOUVEAU NUCLÉAIRE
L’annulation du projet de Moorside est un coup dur pour la politique énergétique du Royaume. D’ici à 2035, la Grande-Bretagne doit mettre en service 60 gigawatts (GW) de nouvelles capacités de production d’électricité, dont 35 GW devront être renouvelables (éoliennes et photovoltaïques). L’administration estime raisonnable qu’une quinzaine de GW de nouveau nucléaire (deux fois plus qu’aujourd’hui) soient opérationnels vers 2030. Avec le retrait de Toshiba, cet objectif semble inatteignable.
Aujourd’hui, seul EDF Energy a engagé la construction de nouvelles tranches: ses deux EPR de Hinkley Point. La filiale d’EDF prévoit en outre de réaliser deux autres EPR à Sizewell. Mais aucune décision n’a encore été prise.

4 RÉACTEURS JAPONAIS
Possédée à 100% par Hitachi, Horizon Nuclear Power veut élever 4 réacteurs à eau bouillante maison (5.800 MW) à Wylfa (Pays de Galles) et Oldbury. La technologie a été validée par l’ONR. Hitachi achève actuellement de boucler le financement des deux chantiers. Au mieux, les deux réacteurs gallois pourraient démarrer en 2025. Aucun échéancier n’a encore été publié pour la réalisation de la centrale d’Oldbury.
Trois autres projets restent d’actualité. China General Nuclear, partenaire d’EDF à Sizewell et Hinkley Point, entend construire deux réacteurs chinois Hualong (non certifiés par l’ONR) sur le site de Bradwell. Ce projet était la contrepartie d’une participation financière aux centrales qui devaient être bâties par EDF.

UN RNR AU SODIUM?
Plus original mais tout aussi hypothétique, Hitachi, associé à General Electric, pourrait proposer de construire à Sellafield un prototype de réacteur à neutrons rapides de 311 MW, refroidi au sodium liquide. Décidément très disputé, l’ancien Windscale pourrait aussi abriter deux tranches Candu à eau lourde, de conception canadienne. Pas gagné.

http://www.journaldelenvironnement.net/article/nucleaire-coup-dur-pour-le-secteur-electrique-britannique,94663