Comprendre le nucléaire en 10 chiffres clés

La majeure partie de l’électricité en France provient de l’énergie nucléaire. Présentée dans les années 1980 comme le « must » de la technologie française, le nucléaire cache une réalité bien plus sombre. Risque d’accident, anomalies au cœur des réacteurs, endettement abyssal, production de déchets radioactifs pendant des millénaires… Découvrez le vrai visage de l’électricité nucléaire en dix chiffres.

58 réacteurs nucléaires

Dix-neuf centrales nucléaires, avec un total de 58 réacteurs, produisent de l’électricité en France. Ces réacteurs sont situés le long des fleuves et des côtes, un peu partout sur le territoire. Résultat, deux Français sur trois vivent à 75 km d’une centrale nucléaire et ne sont pas à l’abri en cas d’accident nucléaire majeur. Ces risques concernent les Français, mais aussi les habitants des pays voisins, en raison de l’emplacement de certaines centrales nucléaires proches des frontières de la Belgique, de l’Allemagne, de la Suisse et du Luxembourg.

75 % de l’électricité française

Environ 75 % de l’électricité produite en France est d’origine nucléaire. Cela explique pourquoi la France produit encore très peu d’électricité renouvelable : le nucléaire mobilise la majeure partie des investissements depuis des décennies et agit comme un verrou. La loi sur la Transition énergétique adoptée en 2015 fixe comme objectif de réduire la production d’électricité nucléaire à 50 % et d’augmenter la part des énergies renouvelables dans le mix électrique. Pour y arriver, il faut commencer à fermer des réacteurs nucléaires.

0 réacteurs nucléaires fermés

À ce jour, aucun réacteur nucléaire, sur les 58 que compte la France, n’a encore été fermé, malgré les engagements pris depuis 2012 par François Hollande et réaffirmés par Emmanuel Macron lors de son élection en 2017. Ces engagements, traduits par la loi sur la Transition énergétique votée en 2015, n’ont donc pas été respectés. Rien n’a encore été mis en place pour respecter ce cap de 50 % de nucléaire en 2025. L’échéance de la loi a même été repoussée.

40 ans d’âge

C’est l’âge limite de fonctionnement prévu pour un réacteur nucléaire. D’ici à 2025, les deux tiers du parc nucléaire français auront atteint leur 40 ans, durée de vie pour laquelle les réacteurs ont été construits. EDF, l’exploitant des réacteurs nucléaires français, souhaite prolonger la durée de vie des réacteurs de dix, voire de vingt ans. Prolonger la durée de vie des réacteurs implique d’investir massivement dans la mise aux normes de sûreté et de sécurité des réacteurs, de s’assurer que le vieillissement ne les empêche pas de fonctionner correctement et d’être en capacité de financer les coûts liés à leur prolongation. En réalité, EDF est très loin d’en avoir les moyens.

1 063 anomalies dans les réacteurs nucléaires

À ce jour, plus d’un millier de pièces forgées présentant des anomalies étaient recensées dans les 58 réacteurs nucléaires français. Ces pièces ont toutes été fabriquées dans l’usine Creusot Forge qui, en connaissance de cause, a falsifié les dossiers de contrôle qualité de ces pièces alors qu’elles comportaient des anomalies de fabrication. Une enquête judiciaire est en cours.

Chantier de l'EPR nucléaire à Flamanville

67 milliards d’euros de dettes

C’est le montant de la dette brute d’EDF en 2018. Cette dette est principalement due au fait que l’industrie nucléaire n’est plus rentable et que plusieurs investissements dans des projets nucléaires en France et à l’étranger ont été toxiques pour les finances de l’entreprise. Le coût de l’EPR de Flamanville, qui n’est toujours pas terminé, a plus que triplé. En décidant d’investir coûte que coûte dans la construction de deux EPR en Angleterre à Hinkley Point, EDF s’est mise en danger de faillite. Elle prévoit en effet de dépenser 22 milliards d’euros pour ce projet. Autant de milliards qui ne seront investis ni dans les énergies renouvelables, ni dans la maintenance et la sûreté nucléaires qui posent déjà de grandes difficultés techniques et financières.

10 milliards d’euros d’argent public

C’est le montant de l’argent public qui a permis de soutenir le nucléaire entre 2015 et 2017, dont 4,5 milliards d’euros pour financer l’opération de sauvetage de l’entreprise Areva (rebaptisée Orano depuis), 3 milliards d’euros injectés dans le capital d’EDF, et plus de 2 milliards d’euros de manque à gagner pour l’État à partir du moment où il a renoncé à prélever ses dividendes en tant qu’actionnaire majoritaire d’EDF. L’État français reste le principal actionnaire d’EDF (à hauteur de 83,4 %) et donc le principal décisionnaire. Alors que les coupes budgétaires se multiplient pour réduire le déficit public, l’État continue à mettre les industriels du nucléaire sous perfusion.

7 piscines olympiques de déchets radioactifs chaque année

La quantité de déchets nucléaires radioactifs que produit l’électricité nucléaire chaque année représente 23 000 m3, soit de quoi remplir allègrement sept piscines olympiques tous les ans. Une partie de ces déchets sont hautement radioactifs et le resteront pendant plusieurs milliers d’années. Et c’est sans compter les montagnes (1 200 tonnes chaque année) de combustible usé qui, une fois sorties du cœur du réacteur, sont refroidies dans des « piscines » à côté des réacteurs nucléaires mais que les autorités ne comptabilisent pas officiellement comme des « déchets » car elles sont dites « recyclables ». En réalité, elles s’accumulent dans 63 « piscines nucléaires » en France. Dans celles de La Hague plus de 10 000 tonnes y sont entreposées. Il faut y ajouter l’uranium de retraitement : actuellement plus de 30 000 tonnes s’entassent à Pierrelatte. Et également les millions de mètres cubes de déchets radioactifs liquides rejetés dans la mer de La Manche par l’usine de La Hague…

Moins de 1 % de déchets nucléaires recyclés

Le volume de matières nucléaires recyclées est extrêmement faible, alors qu’EDF et Orano (ex Areva) s’évertuent depuis des années à faire croire au recyclage de leurs déchets. Le Haut comité pour la transparence et la sûreté nucléaire (HCTISN), une instance officielle, a publié un rapport dans le courant de l’été 2018 dans lequel il est admis que moins de 1 % des matières nucléaires sont réellement recyclées. De leur côté, EDF et Orano veulent faire croire que 96 % des matières nucléaires seraient recyclées… Une façon de tenter de faire passer la pilule des déchets nucléaires ? En réalité, il n’existe à ce jour aucune solution pour gérer le fléau des déchets nucléaires, dont une partie reste très radioactive pendant des milliers d’années.

Crédits photos : © Martin Storz / Greenpeace – © Pierre Gleizes / Greenpeace

Matsuki Kamoshita, 16 ans, porte-parole des enfants de Fukushima

Enfant né à Fukushima et dont la vie a basculé brutalement le 11 mars 2011, il a décidé de témoigner publiquement pour sensibiliser aux dangers du nucléaire.

Le Monde Par Stéphane Mandard 03 avril 2019

Matsui Kamoshita, mardi 2 avril, à Paris.
Matsui Kamoshita, mardi 2 avril, à Paris. Stéphane Mandard / Le Monde

Cette fois, le jeune garçon ne tourne pas le dos à l’objectif. Il se tient debout face aux journalistes, sa feuille de papier entre les mains. Et la voix ne tremble pas :

« Aujourd’hui, je suis fier de signer cette lettre de mon vrai nom. Je m’appelle Matsuki Kamoshita ».

Mardi 2 avril, l’adolescent japonais a pris la parole à la mairie du 2earrondissement de Paris à l’invitation du réseau Sortir du nucléaire et de l’association Yosomono. L’occasion de parachever un récit débuté dans Le Monde.

En septembre 2018, nous avions publié son témoignage et sa photo, de dos, pour illustrer une enquête sur les « enfances volées de Fukushima », dans le cadre d’une série baptisée « Contaminations ». « Je trouvais des insultes écrites sur les dessins que je faisais en classe, ou bien on me traitait de bacille. J’ai fini par me dire qu’il valait mieux que je disparaisse », confiait le collégien sous le nom d’emprunt « Haruko ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Au Japon, les enfances volées de Fukushima après la catastrophe nucléaire

Par peur des brimades de ses camarades de classe, l’adolescent, rencontré avec son père à Tokyo en avril 2018, préférait cacher son identité et son histoire. Celle d’un enfant né à Fukushima et dont la vie a basculé brutalement le 11 mars 2011 avec la catastrophe nucléaire.

« Comme tous les autres réfugiés, je n’ai rien fait de mal. Mais nous sommes obligés de nous cacher comme de vulgaires criminels », raconte Matsuki aujourd’hui. Le garçon a désormais 16 ans, porte toujours une cravate et une coupe de cheveux soignée. Il a rédigé une lettre que lit en français une interprète. A ses côtés, sa mère et une autre maman arborent une écharpe à la façon des élus, portant les inscriptions « Protégeons les enfants ! » et « Les mères de Fukushima ». Avec ses parents, Matsuki a abandonné la maison familiale d’Iwaki, près de la centrale nucléaire, pour aller s’installer à Tokyo. Comme lui, ils sont 160 000 à avoir été déplacés après « l’accident », comme on dit pudiquement au Japon.

Sensibiliser aux dangers du nucléaire

« Pour l’Etat japonais, qui s’obstine à promouvoir le nucléaire et minimise les dégâts de l’accident afin de camoufler la réalité des faits, nous, les victimes, toutes générations confondues, nous ne sommes que des témoins gênants. C’est pourquoi nous sommes les cibles de harcèlement et subissons la discrimination, a écrit Matsuki. Malheureusement, dans la société japonaise actuelle, les victimes ne peuvent pas vivre en sécurité sans détourner le regard, sans se boucher les oreilles et sans fermer la bouche. »

Mais Matsui a décidé de ne plus se cacher pour porter son message. Sa rencontre avec le pape François – à qui il avait écrit – le 20 mars, à Rome, a été le déclic. « Cette rencontre m’a donné la confiance qui me manquait pour m’exprimer en public et témoigner en tant que représentant de la génération Fukushima. »

Depuis, il a effectué une minitournée en Europe pour raconter son histoire et sensibiliser aux dangers du nucléaire. Avant Paris, où il doit participer mercredi 3 avril à une conférence-débat, il était à Aix-la-Chapelle en Allemagne, à Bruxelles et dans plusieurs lycées. « Ce qui s’est passé au Japon peut arriver n’importe où, rappelle Matsuki. Le nucléaire et les hommes ne sont pas faits pour cohabiter. »

Stéphane Mandard

Les «mères de Fukushima» en Europe: récit d’une malédiction nucléaire

Organisées en association, ces femmes accompagnées de leurs enfants sont venues du Japon en campagne européenne pour dénoncer les conditions de vie infligées par le gouvernement japonais depuis l’accident nucléaire de 2011 survenu à Fukushima à la suite d’un terrible séisme.

Mercredi 3 avril, il est 19h30 passé quand débute la conférence des réfugiés de Fukushima à la Mairie du 2ème arrondissement de Paris. La salle est déjà bondée. L’attention du public se fait sentir. Réceptif et solidaire, il a retenu son souffle devant les témoignages de deux familles de réfugiés de la catastrophe nucléaire de 2011.

Récits sincères et pertinents – « les mères de Fukushima »- soutenues par la présence de leurs enfants, ont pris la parole pour expliquer leur combat à faire reconnaître leur droit de vivre dans un environnement sain; le combat d’une vie contre le nucléaire; le nucléaire, qui s’est abattu sur leur famille comme s’abat une malédiction; sortir du nucléaire où comment sortir de la malédiction du nucléaire au pays du soleil levant meurtri par les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945.

Récit de réfugiés, qui prend sa source à partir du 11 mars 2011, date qui ébranla le Japon d’un terrible séisme provoquant la catastrophe nucléaire de Fukushima; le gouvernement japonais décréta alors deux périmètres de contamination – la zone de 30 km et celle de 60 km – à proximité de la centrale; ces deux zones furent déclarées à évacuer par les autorités japonaises.

C’est là que commença leur combat pour être reconnus comme réfugiés; originaire de la ville d’ Iwaki, cette mère a insisté sur le fait que la carte de contamination n’a pas pris en compte les villes à proximité de ces zones à évacuer; commença alors la fuite vers Tokyo; ils seront considérés comme auto-réfugiés par l’État; un statut différent des réfugiés de la zone de contamination établie par le gouvernement; une ville exclue de la mesure de radioactivité; exclue des moyens de radioprotection.

Quels ont été les signes montrant que ces villes à proximité étaient touchées par la radioactivité du césium et de l’iode ? Des saignements abondants et très fréquents touchèrent les enfants; une augmentation des cancers de la tyroide atteignait aussi les habitants de ces villes proche de la catastrophe.

« Sols, eau, mer contaminés. »

« ’47 départements de l’archipel japonais contaminés »

« Irradiation non visible, non perceptible par les cinq sens , contre notre volonté. »

Devant ces signes évidents, les mères de Fukushima ont tout laissé derrière elles, contraintes de laisser leur mari – condamnés à travailler dans la zone contaminée pour financer leur départ- contrainte de laisser toute une partie de leur vie; protégeant la vie de leurs enfants et la leur; fuyant vers la ville de Tokyo par leur propre moyen; devenant des auto-réfugiés.

« Pluie, neige, vent renforcent la radioactivité »

« Eau du robinet contaminée de la ville de Tokyo sur un rayon de 200 km depuis la zone contamination de Fukushima »

« rupture de stock des bouteilles d’eau minérales »

« transmission du lait contaminé aux bébés allaités »

La catastrophe écologique se transforma en catastrophe humanitaire, un scénario apocalyptique submergea le pays; drames sanitaires et drames social s’enchaînaient; les enfants ont apportés leur témoignages saisissant – « je m’interdit de parler de Fukushima » prononce une jeune fille dans la lecture de sa lettre face au public de la salle.

Un face à face avec le public saisissant chaque témoignage de lettres lues à cœur ouvert.

La catastrophe nucléaire a impacté socialement les familles de réfugiées. A travers le récit des enfants notamment, s’appliquant à lire leur texte, l’émotion palpable d’entendre leur vie racontée avec des mots simples sur une situation déchirante les exposant à la dure réalité de la société – le rejet de leur statut de réfugiés – se manifestant par un comportement harcelant à leur égard.

« Je voulais en finir » nous livre ce jeune adolescent.

Les enfants en tant que réfugiés n’ont pas pu bénéficier. de conditions d’adaptations optimales dans leur nouvelle école faisant face à la stigmatisant de leur statut de réfugiés par des comportements harcelants à leur égard.

A force de vivre, les réfugiés se sont transformés en résistants pour leur droit fondamentaux; entraide, désir de justice ont construit leur résistance face à un pouvoir méprisant. Menant ses mères au plus haut  sommet de la scène internationale pour faire entendre leur droit; en mars 2018, les mères de Fukushima, plaidaient en faveur du droit à vivre dans un environnement sain devant le Conseil des Droits de l’Homme à Genève.

Si certaines familles ont pu bénéficier d’indemnité de la part de l’État, ce n’est pas le cas des auto-réfugiés qui n’ont pas été reconnu par le gouvernement japonais du fait qu’ils étaient classés hors zone de la carte de contamination établie; les autorités du Japon mènent aujourd’hui une campagne de réhabilitation de la zone de Fukushima planifiée pour 2020; supprimant les aides de logement des familles réfugiées; exerçant des pressions pour leur retour à Fukushima; niant la présence de radioactivité encore présente; s’appuyant sur la préparation des jeux olympiques de 2020 pour « noyer le poisson ».

« L’énergie nucléaire touche au droit fondamental de vivre dans un environnement sain. »

Alors que la France construit un projet de centrale nucléaire en zone sismique en Indes (source Reporterre, En secret la France et l’Inde veulent construire la plus grande centrale nucléaire du monde), que nous sommes privés encore de débat citoyen sur la question du nucléaire en France, le témoignage des mères de Fukushima et de leurs enfants est bien plus qu’un récit narratif; leur récit est une prise de conscience pour sortir de la « propagande » pro-nucléaire en France et sur le plan mondial. Le traité d’interdiction complète des essais nucléaires signé en 1996 par la France est -il suffisant face aux risques de catastrophe écologique et humain engendrés par les centrales nucléaires ? Les enfants japonais, en attendant demain, n’ont pas fini de plier des grues en papier, symbole de paix, pour nous demander de construire un environnement sain pour vivre.

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Désinformation de Tchernobyl à Fukushima: CdP CRIIRAD, vidéo exclusive

Voici la vidéo intégrale d’une conférence de presse de la CRIIRAD, le 18 février dernier, amorçant une croisade antinucléaire de Naoto Kan en France. La CRIIRAD explique que, de Tchernobyl à Fukushima, la désinformation fut de mise quand la catastrophe se déclencha, avec des répercussions graves sur la santé des gens, et notamment celle des enfants, exposés à des doses énormes de radioactivité.

On se souvient que, en avril 1986, les européens étaient priés de penser que le nuage de Tchernobyl avait, en quelque sorte, été arrêté aux frontières de l’hexagone par la vigilance des services douaniers français …

Le 18 février 2019, lors d’une brève conférence de presse dans ses locaux à Valence, la CRIIRAD expliquait, qu’à Fukushima en 2011, comme à Tchernobyl en 1986, la désinformation fut orchestrée par le lobby nucléaire pour occulter l’ampleur de la catastrophe.

Ce qui est particulièrement exclusif dans la vidéo de cette conférence de presse, c’est d’assister en direct à l’émotion qui submerge soudain, Monsieur Bruno Chareyron, responsable du laboratoire de la CRIIRAD, lorsqu’il revit sa visite sur place en évoquant le sort des enfants qui jouaient innocemment sur une cours de récréation devenue aussi dangereuse qu’une décharge de déchets nucléaires. Cela se passait dans la ville de Fukushima à 60 km de la centrale dont 3 des 4 cœurs de réacteurs avaient fondu. L’émotion de Mr Chareyron découle de sa parfaite connaissance du sujet. Non seulement il est ingénieur en physique nucléaire, mais en plus, au début de la catastrophe en 2011, il s’était rendu en mission sur place pour faire des mesures de radioactivité et apporter l’aide de la CRIIRAD.

Une telle émotion, 8 ans après les faits, ça ne s’invente pas. Cette émotion professionnelle inspire un profond respect et permet à elle seule d’affirmer que la CRIIRAD fonde son action sur deux piliers solides, originaux et complémentaires, à savoir, d’une part, une profonde connaissance scientifique et technique de la radioactivité et, d’autre part, une profonde empathie, en parfaite connaissance de cause, à l’égard des victimes de la radioactivité. 

Cette empathie professionnelle motive un appel sans appel à soutenir le travail de la CRIIRAD. Si vous ne pouvez soutenir qu’une seule association antinucléaire, c’est la CRIIRAD qu’il faut soutenir en priorité. S’il vous plaît, vous qui lisez ces lignes, rejoignez les 5000 adhérents de la CRIIRAD, si ce n’est pas encore fait. La CRIIRAD mérite d’avoir bien plus de moyens. Votre adhésion peut aider la CRIIRAD tout en préservant son indépendance. Merci.

Monsieur Naoto Kan ne s’y est pas trompé. Lui qui fut Premier Ministre du Japon au moment de la catastrophe de Fukushima, a voulu commencer sa tournée en France, pour la promotion du film Le Couvercle du Soleil, par une visite à la CRIIRAD. Normalement Naoto Kan devait participer à la conférence de presse, mais un retard SNCF en a décidé autrement. En s’invitant à la CRIIRAD et en venant sur place le lendemain, Monsieur Naoto Kan souligne implicitement à quel point, les experts de la CRIIRAD furent méritants par leur lucidité et leur courage. De fait, en mai 2011, il fallait du courage pour aller vers la région de la catastrophe, au moment où bien d’autres professionnels fuyaient ou avaient fui cette région. Dans la conférence de presse, Madame Michèle Rivasi, députée européenne, explique notamment que des médecins et infirmières japonais fuyaient la région, abandonnant leurs malades dans les hôpitaux.

Comme Cicéron, Monsieur Naoto Kan a pu penser: C‘est dans l’adversité que se révèlent les vrais amis.

Il est permis de penser qu’en France, les émissaires de la CRIIRAD méritent la Légion d’honneur, notamment pour leur intervention exemplaire à Fukushima en 2011. Mais une telle distinction devrait être octroyée par le Président de la République. Or, en l’occurrence, le courage et la lucidité de la CRIIRAD contraste avec l’irresponsabilité aveugle et ostentatoire de celui qui était Président de la République française quand s’est déclenchée la catastrophe de Fukushima. A ce moment-là, Mr Sarkosy n’avait rien trouvé de mieux à faire que de s’inviter sur place pour vanter les mérites du nucléaire, participant ainsi sans vergogne à la désinformation orchestrée par le lobby nucléaire. Pour en savoir plus, regardez l’émission « Cellule de Crise » du 20 février 2017, De Paris à Fukushima : Les secrets d’une catastrophe. Dans le même temps, Angela Merkel décidait que l’Allemagne allait sortir du nucléaire en 2022 au plus tard. Il est vrai que sa formation scientifique lui permettait de mieux comprendre l’ampleur infinie de la catastrophe de Fukushima, dans l’espace et dans le temps, ce que bien des notables français pronucléaires sont manifestement incapables de comprendre.

Cliquez ici pour accéder à la vidéo de la conférence de presse.

Fukushima, (en attendant la prochaine catastrophe nucléaire) tout doit disparaître ! Voyage dans une zone interdite qui ne l’est plus

CÉCILE ASANUMA-BRICE 8 AVRIL 2019 Libération

Fukushima, (en attendant la prochaine catastrophe nucléaire) tout doit disparaître !  Voyage dans une zone interdite qui ne l’est plus

Dans la gare de Fukushima, on décompte les jours. Deux écrans noirs dans un cube blanc sur lesquels sont affichés les jours restants avant le commencement des jeux olympiques sont comme deux orbites béants d’un crâne vide. L’enthousiasme sportif laisse place à la colère ravivée des habitants à la face desquels on impose l’oubli. Pourtant, l’une des plus grandes catastrophes nucléaires mondiales est toujours bien présente. (Crédits photos : ©Cécile Asanuma-Brice)

La volonté des autorités d’un retour à la normal s’affronte à la réalité omnipotente

Les chiffres du temps tentent de remplacer ceux de la mesure de la radioactivité. Le taux de radioactivité ambiant ne s’affiche plus sur les compteurs installés en ville, d’autres ont été retirés. Toutes les traces visibles du désastre, pourtant présent, sont anéanties une à une. Les villes de l’ancienne zone d’évacuation autour de la centrale sont successivement rouvertes à l’habitat. L’école primaire d’Ukedô, sur la côte du village de Namie, à quelques kilomètres de la centrale, sera bientôt l’ultime symbole d’un désastre que l’on tente d’enfouir dans les mémoires du passé.

©Cécile Brice

Les demeures, souvent en ruine après huit années inhabitées, ont été pour la plupart démolies pour laisser place à de vastes terrains vacants. Ici, le vide est parfois plus lourd que le plein.

©Cécile Brice

©Cécile Brice

De Namie, notre voiture traverse la route 114 en direction de la ville de Fukushima. A quelques kilomètres de la côte, après être rentrés dans la zone montagneuse, nous ressentons des fourmillements dans les jambes, une sensation que je ne connais que trop pour avoir parcouru ces zones de nombreuses fois après le désastre. Alors que je conduisais, je demande à mes acolytes d’allumer mon compteur Geiger Radex. Nous mesurons 5 microsievert/h sur cette route réouverte au cœur de l’ancienne zone d’évacuation excédant plus de 38 fois la dose admise internationalement pour la population[1]. Si un tel taux se mesure alors que nous nous déplaçons en voiture à vive allure, combien pouvait-il y avoir dans les montagnes environnantes ?

©Cécile Brice

A droite et à gauche de la route, les entrées des demeures sont fermées par une grille blanche. Nous tentons de ralentir pour voir dans quel état se trouvent les bâtiments. Un garde surgit de suite de derrière la palissade de fer. Il nous fait signe de partir : « vous n’avez pas le droit de vous arrêter sur cette route. Il faut circuler ». Mais lui ? Avait–il conscience du taux de radioactivité auquel il était exposé toute la journée ? A quelques kilomètres de là, une nouvelle tentative reçoit le même accueil. Des gardes sont postés à chaque entrée.

« Je suis revenu parce que je veux mourir chez moi, mais j’ai demandé à mes enfants et mes petits enfants de ne jamais revenir ici»

C’est par ces mots que M. Hasegawa, 70 ans, fermier du village (irrégulièrement contaminé) d’Iitate rouvert à l’habitat depuis deux ans, entame sa présentation. Ces confidences encore courroucées après tant d’années, il les fait devant un parterre composé de ses anciens voisins, de quelques chercheurs et journalistes qui se réunissent chaque année depuis 2011[2].

M . Hasegawa tente désormais de relancer sa culture de Sarrazin sur des terres dont la couche arable n’est plus suite aux politiques de décontamination[3] : « La première année, j’ai ressemé et quelques mois après la fleuraison, les plantes se sont mises à s’assécher sans que je comprenne pourquoi ».

80% des déchets issus de la décontamination de nouveau répandus sur les terres

A l’entrée du village d’Iitate, les vrombissements des moteurs de camions de chantier emplissent l’air dans un tourbillon incessant. Les pelleteuses éventrent les sacs de terre contaminée de leurs dents acérées pour répandre leur contenu sur des sols désormais stériles. En 2016, le gouvernement déclarait que toute la terre issue de la décontamination en deçà de 8000 Bq/kg serait réutilisée[4]. En mars 2019, les autorités annoncent que 80% des déchets stockés dans des millions de sacs plastiques entreposés un peu partout dans le département sont estimés à moins de 8000Bq/kg et seront donc de nouveau éparpillés sur le territoire[5].

©Cécile Brice

Huit ans après le désastre, alors que l’AIEA ordonne au gouvernement japonais de déverser les bidons d’eau contaminée stockés autour de la centrale dans l’océan, le gouvernement japonais annonce la réouverture de la quasi totalité de la zone d’évacuation[6].

La rentrée du mois d’avril

Symbole fort, en avril 2017 le gouvernement a réouvert le tunnel des cerisiers dans la ville de Tomioka à 2 km de la centrale endommagée. Voici deux années que la ville affrète des bus pour que les anciens habitants puissent venir admirés les cerisiers centenaires en famille. Ce traditionnel Hanami (voir les fleurs) se fait par la vitre du bus au milieu d’un paysage de maisons abandonnées ou de parcelles vidées de leur bâtisse.

©Cécile Brice

©Cécile Brice

Bientôt, la foule en liesse des étrangers viendra applaudir les jeux olympiques qui s’ouvriront à Fukushima pour fêter les prouesses d’institutions internationales et nationales qui auront osé construire l’oubli. Faire comme si de rien n’était à Fukushima et proclamer, de nouveau, le nucléaire comme l’énergie propre de demain alors que la contamination est encore détectée jusqu’en Alaska[7], alors que du plutonium a été prélevé dans les rivières d’Iitate[8] (village rouvert à l’habitat) à 60km de la centrale. Le vent de positivisme écrase la mémoire pour rendre l’être résilient au pire. Le terrain est désormais préparé pour la prochaine catastrophe nucléaire



[1] La norme internationale fixe l’acceptabilité à 0,13microsievert/h (1msv/an) pour les citoyens

[2] Symposium Iisora, Fukushima, le 23 mars 2019.

[3] La politique de décontamination consiste à enlever 5 cm de couche de terre. Or cette terre en surface est celle qui contient les sédiments nécessaires à la culture.

[4] https://mainichi.jp/articles/20160701/k00/00m/040/…

[5] https://mainichi.jp/articles/20190319/k00/00m/040/…

[6] https://mainichi.jp/english/articles/20181114/p2g/…

[7] https://www.reuters.com/article/us-alaska-fukushim…

[8] Jaegler, H., Pointurier, F., Onda, Y., Hubert, A., Laceby, J.P., Cirella, M., Evrard,O. (2018). Plutonium isotopic signatures in soils and their variation (2011–2014) in sediment transiting a coastal river in the Fukushima Prefecture, Japan. Environmental Pollution 240C, 167-176.