Nucléaire : pourquoi Nicolas Hulot met la pression sur EDF

« La filière nucléaire nous emmène dans une dérive », a tancé jeudi le ministre de la transition écologique, encourageant également l’électricien à investir davantage dans les énergies renouvelables. Le Monde Par Rémi Barroux et Nabil Wakim

 

Dette colossale, mauvaus choix, une situation inextricable qui contribue à relancer les rumeurs sur une possible scission d’EDF en deux entités, l’une consacrée au nucléaire et l’autre qui serait centrée sur les renouvelables et la fourniture d’électricité.

« Une des raisons pour lesquelles EDF se retrouve en difficulté, c’est que, notamment, la filière nucléaire, pardon de le dire, nous emmène dans une dérive. » En quelques minutes, jeudi 21 juin au matin sur Franceinfo, Nicolas Hulot s’est livré à un réquisitoire sévère en règle contre le nucléaire… et contre la stratégie d’EDF, entreprise largement publique, dont il est le ministre de tutelle.

« Il faut que personne ne s’entête. Il n’y a pas de honte à réviser un avis quand les paramètres démontrent que parfois ce que l’on a dit ne s’est pas réalisé. On voit bien qu’économiquement il y a une espèce de règle d’or qui est en train de s’imposer dans cette filière, c’est qu’en réalité on ne tient jamais nos promesses », a-t-il lancé dans une allusion transparente à l’interminable chantier de Flamanville, en Normandie.

Le ministre de la transition écologique et solidaire a également encouragé l’électricien public à investir plus largement dans les énergies renouvelables, particulièrement le solaire et l’éolien, dont les coûts ont très fortement baissé ces dernières années. « On voit bien que le coût de l’énergie fabriquée avec du nucléaire ne cesse de monter (…), en même temps que le coût des énergies renouvelables est en train de dégringoler », a-t-il souligné.

Ces critiques n’ont rien d’anodin : Nicolas Hulot a défendu publiquement, en novembre 2017, le recul du gouvernement sur la loi de transition énergétique. L’objectif de réduire la part du nucléaire à 50 % de la production électrique en 2025 a été repoussé à une date ultérieure, autour de 2030 ou 2035.

Plusieurs dirigeants de la filière nucléaire française ont alors fait part de leur soulagement. La priorité donnée par Emmanuel Macron à la lutte contre le changement climatique avait achevé de les convaincre que le positionnement antinucléaire de Nicolas Hulot n’aurait pas d’impact immédiat sur la filière.

Or ces nouvelles déclarations interviennent alors que la France débat en ce moment de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), sa feuille de route énergétique pour les cinq prochaines années. Parmi les sujets-clés figure la trajectoire de réduction du parc nucléaire.

« Il est important que Nicolas Hulot reprenne la main »

« Nicolas Hulot a dit qu’EDF avait plus d’avenir dans la sobriété et le développement des énergies renouvelables que dans la seule énergie nucléaire », décrypte le député La République en marche (LRM) de Maine-et-Loire Matthieu Orphelin, proche du ministre. « C’est une phrase qui n’est pas polémique, elle est très positive, dans la clarté économique et écologique, c’est une phrase de vérité pour EDF », ajoute-t-il.

Dans sa contribution à ce débat sur la feuille de route énergétique, EDF a défendu publiquement l’idée de ne fermer aucune centrale avant 2029, ce qui ne permettrait pas d’arriver à 50 % de production d’électricité à partir de nucléaire avant 2040. Plus encore, le groupe demande à l’Etat de s’engager à l’horizon 2020 sur la construction d’un deuxième EPR, en plus de celui de Flamanville.

Ce réacteur de nouvelle génération est pourtant devenu l’illustration des difficultés de la filière nucléaire française. Le chantier aurait dû se terminer en 2012 et coûter 3 milliards d’euros. Il est toujours en cours et la facture a triplé, à 10,5 milliards d’euros. Pire encore, de nouveaux problèmes repérés sur des soudures importantes vont probablement obliger EDF à repousser la mise en service de plusieurs mois.

Ces dernières semaines, les associations environnementales s’étaient inquiétées du poids pris par le groupe énergétique dans le débat. Nicolas Hulot et le gouvernement étaient accusés de s’aligner sur les positions d’EDF, et de ne pas suffisamment placer la question nucléaire au centre des discussions sur la transition énergétique.

Ces nouvelles déclarations du ministre envoient donc un signal clair aux critiques du nucléaire. « Il est important que Nicolas Hulot recadre et reprenne la main, en précisant le rôle d’EDF dans ce dossier », se félicite Alix Mazounie, chargée de campagne énergies à Greenpeace. « Mais cela reste insuffisant tant que l’on n’a pas un échéancier sur la fermeture des réacteurs, leur nombre et la date de fermeture dans les cinq prochaines années. Et pour le moment, on ne sait rien », ajoute-t-elle.

Equation compliquée

Et pour cause : le gouvernement doit rendre ses propositions pour la PPE autour du 10 juillet. Et le rapport de force en interne n’est pas simple. D’un côté, Nicolas Hulot et les écologistes de la majorité souhaitent que le texte soit le plus explicite possible sur les fermetures de centrales nucléaires. De l’autre, Emmanuel Macron a publiquement fait savoir qu’il était favorable au développement des renouvelables, mais que la trajectoire de diminution du nucléaire devrait être prudente. « Si je ferme demain une centrale nucléaire, ce n’est pas vrai que je peux la remplacer par du renouvelable », disait-il ainsi en décembre.

Ce n’est pas la première fois que Nicolas Hulot tance l’électricien. En novembre, dans un entretien au Financial Times, il avait demandé à EDF de prendre ses responsabilités dans la transition énergétique. Depuis, le groupe a annoncé deux plans, l’un pour développer le solaire, l’autre le stockage de l’électricité.

Si le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, essaie tant bien que mal de répondre aux demandes du ministre, il fait face à une équation compliquée : le groupe souffre de la faiblesse des prix de l’électricité sur le marché, perd plusieurs dizaines de milliers de clients par mois et a dû gérer de nombreux arrêts non prévus de réacteurs nucléaires ces deux dernières années. Sans compter une dette colossale, qui continue de peser sur ses comptes.

Une situation inextricable qui contribue à relancer les rumeurs sur une possible scission d’EDF en deux entités, l’une consacrée au nucléaire et l’autre qui serait centrée sur les renouvelables et la fourniture d’électricité.

Jeudi, un article de l’hebdomadaire économique Challengesaffirmant que Bercy travaillait à cette hypothèse a fait bondir l’action d’EDF en Bourse, malgré les démentis des pouvoirs publics. La seule bonne nouvelle du jour pour son PDG, Jean-Bernard Lévy.

Privatisation des barrages français: un acte de haute trahison

Le gouvernement Philippe, naufrageur de l’intérêt général, a capitulé sans combattre devant une vieille exigence de la Commission européenne. La France sera le seul pays européen à affaiblir un secteur vital en pleine phase de transition vers un nouveau modèle énergétique. Un crime irrémissible contre l’avenir. Mediapart 16 juin 2018 par BLOG : LE BLOG DE BERTRAND ROUZIES
Il fallait s’y attendre. Confier la clef des communs à un transfuge de la banque Rothschild et à un ancien directeur des affaires publiques (autrement dit lobbyiste) d’Areva pour contrer une idéologie d’extrême droite dont on voit bien qu’elle infuse bien au-delà du parti qui l’incarne et s’accommode volontiers du régime néolibéral, sinon l’étaye, c’est comme affecter Renard le goupil et Grimbert le blaireau à la garde de la bergerie pour décourager les entreprises d’Ysengrin le loup : la tentation est trop forte, pour chaque prédateur, de se payer sur l’agneau, en bonne entente avec les autres.

 

Histoire d’une forfaiture politique

Le 7 février dernier, le gouvernement Philippe, après avoir fait savoir en automne 2017 qu’il ne trouvait rien à redire au principe, a donc acté la privatisation du secteur hydroélectrique français. D’ici 2022, 150 des plus grands barrages (plus de 20 mètres de haut) devraient être vendus, pour une puissance totale de 4,3 GW équivalant à celle de trois réacteurs nucléaires de nouvelle génération. Le reliquat du parc public, sauf effondrement global, sera mis à l’encan avant 2050. EDF, société détenue à 83,5 % par l’État, gère 85 % des 433 concessions du pays (une concession représente un ou plusieurs barrages raccordés à une même centrale électrique). Engie et des structures régionales comme la Compagnie nationale du Rhône ou la Société hydroélectrique du Midi se partagent les 15 % restants.

Centrales hydrauliques en France © EDFCentrales hydrauliques en France © EDF

Cela faisait dix ans que la Commission européenne réclamait cette privatisation, avec un acharnement spécial et suspect de la part de la commissaire à la concurrence Margrethe Vestager depuis sa nomination en 2014. Macron et Philippe l’ont signée, sans l’ombre d’une hésitation. Il s’agit de mettre fin à l’abus de « position dominante » d’EDF. Non sans quelques incohérences flagrantes. Le secteur nucléaire, réputé stratégique mais en faillite, on n’y touche pas ; en revanche, le secteur hydroélectrique, très profitable mais réputé non stratégique par notre tandem, on peut le vendre à la découpe. Sous la mandature présidentielle précédente, certains avaient au moins fait mine de résister. Les ministres socialistes Delphine Batho et Ségolène Royal, par exemple, avaient tenté de trouver un moyen terme en proposant de créer des sociétés d’économie mixte pour opérer les petits barrages : la puissance publique y aurait conservé une minorité de blocage de 34 % pour encadrer les éventuels repreneurs privés. Le 16 mai 2014, un décret, le no 2014-479, avait même étendu à de nouveaux secteurs de l’énergie, de l’eau, des transports, des télécommunications et de la santé publique les pouvoirs du décret no 2005-1739, qui portent sur la possibilité donnée au gouvernement de mettre un veto sur des investissements étrangers qui portent atteintes aux intérêts stratégiques. Vains atermoiements. En juin 2015, la Commission européenne, pas dupe de ces manœuvres, a estimé qu’elles contrevenaient à son credo de la concurrence « libre et non faussée » et a sommé Paris « d’accélérer l’ouverture à la concurrence des concessions hydroélectriques ». Notons au passage que, dans la phraséologie néolibérale, la concurrence « libre et non faussée » ne s’applique qu’au secteur économique – avec les nombreuses exceptions que l’on sait – et pas à la compétition électorale, où les rabais arrangeants sont tolérés.Le gouvernement Philippe avait une arme pour s’opposer à la Commission, ce décret n° 2014-479. Il n’en a pas usé et a même appuyé sur l’accélérateur. Le scandale n’est pas tant que la France soit le seul pays d’Europe auquel on ait demandé de privatiser ses barrages, mais qu’un gouvernement français ait accédé à cette demande le plus servilement du monde, comme si le secteur hydroélectrique n’était pas lui aussi stratégique, ne fût-ce que pour honorer les engagements de la COP21. En Allemagne, les concessions sont déléguées aux Länder et la Slovénie a constitutionnalisé un « grand service public de l’eau ». Hors UE, en Norvège, qui tire 99 % de son électricité des barrages, les licences hydroélectriques ne sont accordées qu’à des opérateurs publics.

Poule aux œufs d’or et indispensable force d’appoint 

Il faut dire que pour la concurrence si chère à Margrethe Vestager, les barrages français, avec leur excédent brut de 2,5 milliards d’euros par an, dont la moitié revient aux collectivités locales, leur masse salariale faible (21 000 salariés) et leurs installations amorties depuis des lustres, sont une proie de choix. La bête, de surcroît, a été techniquement affaiblie dès avant que la Commission ne revînt à la charge, par un certain… Emmanuel Macron : une de ses premières grandes décisions et son premier grand acte de trahison comme ministre de l’économie aura été d’autoriser l’investissement de l’Américain General Electric dans Alstom. General Electric est à présent actionnaire à 50 % de la branche énergie d’Alstom, qui ravitaille en pièces essentielles les centrales nucléaires (turbines Arabelle de Belfort) et les barrages… Dans l’usine GE-hydro de Grenoble, un plan social de 345 postes (sur 800) assombrit l’avenir du site. Depuis plus d’un siècle, forte d’un savoir-faire unique et mondialement reconnu, cette usine fabriquait sur mesure les turbines des grands barrages français et en assurait la maintenance. En plus d’avoir fourni 25 % de la puissance hydraulique installée dans le monde (dont le barrage des Trois gorges en Chine, qui n’est sans doute pas son meilleur motif de gloire) et permis l’essor industriel des Alpes françaises, ses carnets de commandes sont pleins. Oui, pleins ! La décision de GE et le silence du gouvernement sur ce dossier, Nicolas Hulot inclus (les couleuvres, à force, lui sortent par la bouche), sont incompréhensibles, à moins d’y voir une volonté délibérée, d’abord subreptice, désormais frontale, de saborder un secteur vital, de la manufacture aux usages.

Car le secteur hydroélectrique est vital, comme le rappelait Martine Orange en novembre 2015. Il représente 12,5 % de la production d’électricité française, 70 % des énergies renouvelables. C’est l’électricité la moins onéreuse : de 20 à 30 euros le MWh. Les centrales hydroélectriques fournissent 66 % de la capacité d’appoint rapide lors des pics de consommation (le reste est assuré par les centrales thermiques). Les barrages, par leurs réserves d’eau, compensent l’intermittence des autres énergies renouvelables et, inversement, en cas de surplus de production de ces dernières, reconstituent leurs stocks par pompage. Par ailleurs, certaines installations complexes, avec conduite forcée et vastes lacs de retenue, nécessitent des compétences particulières et un sens avisé de la coordination avec les collectivités locales bénéficiaires, et ne supportent pas l’amateurisme. Enfin, la bonne gestion du niveau des fleuves et rivières est essentielle pour le refroidissement des centrales nucléaires, implantées majoritairement sur des cours d’eau jalonnés de barrages. On ne peut « arrêter le nucléaire » comme on mouche une chandelle. On peut (on doit) geler la construction de nouvelles centrales, on peut (on doit) les faire démanteler par les nucléocrates, qui seraient malvenus de nous accuser de les envoyer à une mort certaine sans se récuser, mais on a l’obligation vis-à-vis des générations futures d’entretenir et de surveiller sur une échelle de temps inédite les sites de production et de stockage. Nous sommes condamnés à accompagner l’interminable agonie de l’industrie nucléaire et le secteur hydroélectrique est partie prenante de cette veillée cauchemardesque. Les deux secteurs sont donc liés stratégiquement et, en l’occurrence, puisqu’il y va de la sécurité collective et même globale, puisque les pollutions nucléaires ignorent les frontières, affaiblir le secteur des barrages est un crime contre l’avenir et contre les nations.

Répartition des parts de production d'énergie en France © EDFRépartition des parts de production d’énergie en France © EDF

Planification d’un désastre

Philippe comme Macron ne peuvent ignorer les méfaits et les dangers mortels de l’immixtion de la concurrence dans les secteurs vitaux. Nous ne citerons que l’inquiétant précédent de la grève de la maintenance organisée par General Electric, justement, dans les centrales nucléaires françaises. C’était en février 2016. General Electric, par le moyen d’une grève « prenant en otage » (salauds de patrons !) toute une industrie sensible, sans que BFMTV ait daigné faire un micro-trottoir auprès des usagers et éventuels riverains que nous sommes, a cherché à obtenir et a obtenu d’EDF, après plusieurs centaines d’incidents, des conditions plus avantageuses (en termes de responsabilité financière en cas… d’incident). La course à la défausse était lancée. La « libre » concurrence libère en premier lieu ses adeptes du scrupule.

On imagine fort bien à quels types de chantage les nouveaux propriétaires de barrages pourraient se livrer pour augmenter leurs gains au détriment des communs et de la sécurité : rétention jusqu’au seuil de la pénurie pendant les pics de consommation pour faire monter les prix (rien ne l’empêche juridiquement), fin des lâchers d’eau gratuits en fonction des besoins des vallées (loisirs, agriculture), entre autres exemples. Un opérateur privé va-t-il anticiper les sécheresses en réfléchissant à des plans de stockage sur le long terme ? Et quid de la maintenance ? EDF investit 400 millions d’euros par an dans l’entretien et le renforcement de ses barrages, dont certains ne sont plus tout jeunes et risqueraient, en cas d’économies de bouts de chandelle, de provoquer des catastrophes. Jean-Bernard Lévy, PDG d’EDF, a déjà prévenu que certains investissements étaient obérés par l’incertitude pesant sur le destin des barrages français. Hors de question pour l’entreprise de lancer des travaux qui profiteraient à de futurs acquéreurs privés. Sauf que certains travaux sont, pour le dire sèchement, urgents. Voilà le genre de petit jeu malsain qu’alimente la concurrence « libre et non faussée »Le témoignage de Jean-Louis Chauz, président du Conseil économique, social et environnemental d’Occitanie, illustre bien l’appréhension qui gagne peu à peu les collectivités : « En 2035, le déficit de stockage d’eau pour la nouvelle démographie de la région et les besoins de l’agriculture, des écosystèmes, de la préservation de la biodiversité, sera de 1 milliard de m3. EDF et Engie ont provisionné les budgets nécessaires pour engager les travaux pour le stockage d’eau. À l’heure où l’Occitanie est confrontée à un problème majeur de ressources en eau dans les années à venir, à même de compromettre son développement, voire sa sécurité sanitaire, il est incompréhensible et dangereux de chercher à complexifier une organisation de la gestion de l’eau… »

Et s’il ne fallait retenir de cette privatisation que le gain pour les caisses de l’État, là encore les comptables qui nous gouvernent seraient bien en peine de lui trouver quelque avantage. La Cour des comptes a calculé que si l’État en retirait 520 millions d’euros par an de redevances, ce serait Byzance. 520 millions d’euros, ce n’est jamais que cinq fois moins que l’excédent brut actuel…

Instruire le procès en haute trahison

Dans l’article 68 (révisé en 2007) de la Constitution, il est dit que « le président de la République ne peut être destitué qu’en cas de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat ». Pour un président de la République, la haute trahison, au sens de l’article 68 avant révision, se définit comme l’action volontaire d’aller contre les principes que la Constitution le charge de défendre ès qualités. Parmi ces principes, l’article 5 par exemple : « Le président de la République veille au respect de la Constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État. Il est le garant de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire. » Il me semble que cet article 5 englobe la question de l’approvisionnement énergétique. Le président Macron est donc coupable, sur ce dossier, de « manquement », conjointement avec le premier ministre. Le 6 décembre 2017, des députés et élus territoriaux de La France insoumise publiaient une tribune de protestation sur le site Reporterre. Il fallait aller plus loin, frapper plus fort, car un tel « manquement » déchire notre horizon et foule ostensiblement aux pieds la Constitution.

La privatisation des barrages apporte une énième fois la preuve que nous sommes dirigés soit par des aliénés en plein délire paranoïde[*], soit par des naufrageurs embarqués qui, après avoir ôté les derniers rivets de la carène, sabotent les pompes de secours. Eu égard à la Constitution et à ma conception de l’intérêt général, de même que le renoncement politique sur le glyphosate et plus globalement sur l’addiction française aux produits phytosanitaires, cette décision m’apparaît comme un crime contre les intérêts vitaux de la France et des pays voisins, et contre les générations futures, en tant qu’elle fait obstacle à la transition vers une économie décarbonnée, ajoutant une complexité inutile à une complexité déjà mortifère. Tout crime contre l’avenir relève de la haute trahison. Si un certain monde doit disparaître à l’issue des bouleversements climatiques et énergétiques qui ont commencé, il me semble essentiel d’identifier dès maintenant les saccageurs de ce qu’il reste des sociétés humaines, afin que la colère civique ne se déchaîne pas tous azimuts, qu’elle aille frapper au cœur de l’hydre, plutôt que d’en trancher sottement les têtes sans cesse renaissantes.

Damnatio memoriæ pour MM. Macron et Philippe, ainsi que pour leurs comparses, dès après leur mort politique.

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[*] Le délire paranoïde, selon la psychiatre Magali Bodon-Bruzel, est un syndrome délirant caractéristique de la schizophrénie, à mécanisme multiple (hallucinations, illusions, imaginations, interprétations…), non structuré et non systématisé.

Le nucléaire dans la programmation pluriannuelle de l’énergie

L’importance du nucléaire dans la production d’électricité en France fait de cette technique et de son avenir un élément important de la programmation pluriannuelle de l’énergie, PPE. Il est essentiel que la sûreté et la sécurité énergétiques soient prises en compte dans l’élaboration de la PPE, ainsi que les questions concernant le cycle du combustible nucléaire et les déchets radioactifs. Contribution au Débat sur la PPE – Bernard Laponche, Global Chance – 28 mars 2018 BLOG MediapartCHRONIQUES DE L’ATOME MASQUÉ 7 juin 2018

1. Programmation pluriannuelle de l’énergie  et scénarios énergétiques

La programmation pluriannuelle de l’énergie, PPE, doit fixer les politiques et mesures à mettre en œuvre dans les années qui viennent afin de se placer sur une trajectoire du système énergétique de consommation et d’approvisionnement qui respecte les objectifs de la loi sur la Transition énergétique pour une croissance verte de 2015. Ces objectifs portent sur plusieurs composantes du système énergétique à des horizons différents : 2025, 2030, 2050. L’élaboration de la PPE doit donc se faire sur la base de scénarios d’évolution du système énergétique à ces différents horizons, de type Négawatt, dans lequel s’insèrent des scénarios particuliers, notamment sur l’électricité, comme ceux de RTE et de l’étude IDDRI-Agora sur l’Allemagne et la France.

Seuls des scénarios complets permettront d’apprécier les conséquences de l’évolution du système énergétique non seulement sur les émissions de l’ensemble des gaz à effet de serre, mais aussi sur les autres atteintes à l’environnement telles que les pollutions locales, les rejets et les déchets, les accidents technologiques, les risques pour les travailleurs et les populations, ainsi que sur l’économie et sur l’emploi.

En ce qui concerne la question du nucléaire dans la PPE, elle est évidemment cruciale du fait, d’une part, de l’importance de la part du nucléaire dans la production d’électricité et, d’autre part, du rôle central et presque hégémonique qu’a occupé depuis un demi siècle et occupe encore aujourd’hui le développement et le soutien de cette technique dans la politique énergétique de la France.

Malgré ou à cause de cela, la question nucléaire est presque totalement absente du dossier du maître d’ouvrage du débat sur la PPE.

Nous présentons dans les trois paragraphes suivant trois thèmes qui nous paraissent importants pour ce débat et, en cinquième paragraphe, nous en exprimons les conséquences dans le choix des scénarios de prospective de la production d’électricité qui du Réseau de transport de l’électricité (RTE) qui constituent l’un des documents de base apportés au débat.

2. Sûreté et sécurité nucléaires

Les questions de sûreté et de sécurité des centrales et des usines nucléaires sont les grandes absentes du dossier du maître d’ouvrage, comme elles l’ont été de l’atelier de préparation sur le thème du nucléaire, comme d’ailleurs de l’élaboration des scénarios de prospective électrique, en tout cas de façon explicite. Et pourtant, les déclarations du président de l’autorité de sûreté nucléaire : « un accident de type Fukushima est possible en France » doivent en faire un élément central dans le débat sur la PPE.

Un certain nombre d’évènements survenus ces dernières années ne font que renforcer cette nécessité : la découverte d’irrégularités, voire de falsifications, dans les certificats de fabrication de pièces essentielles des réacteurs en fonctionnement provenant de Creusot Forge ou de fournisseurs japonais, le montage sur le réacteur EPR en construction de Flamanville d’une cuve dont le couvercle devra être remplacé sous quatre ans après son démarrage car il n’est pas conforme, et un nombre important d’anomalies génériques concernant tous les réacteurs en fonctionnement, dont certaines impliquant un très haut niveau de risque.

D’autre part, la question du prolongement de la durée de fonctionnement des réacteurs au-delà de 40 ans est loin d’être réglée et les exigences, issues des principes de sûreté de l’EPR, concernant les piscines (problème de sécurité) et le « récupérateur de corium » ou son équivalent seraient difficiles à satisfaire et probablement très onéreuses.

La dégradation de la sûreté s’accompagne de la détérioration des conditions de travail (sous-traitance, intérimaires, travailleurs d’EDF et d’Areva).

 3. Le combustible nucléaire

Autre grand absent du dossier du maître d’ouvrage : le combustible des réacteurs nucléaires.

L’uranium comme source primaire ayant pratiquement disparu du dossier, sauf pour reconnaître qu’il est totalement importé, la seule allusion au combustible nucléaire est le rappel de la PPE de 2016 qui considère comme stratégique « le maintien de la politique de traitement et de recyclage du combustible nucléaire ». Historiquement, la production de plutonium par le retraitement des combustibles irradiés a d’abord été consacrée aux utilisations militaires, puis pour fournir le combustible des réacteurs surgénérateur (Phénix et Superphénix en France). Le développement de cette filière a été un échec aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, au Japon et en France (seule la Russie a deux réacteur de ce type an fonctionnement). Le retraitement des combustibles irradiés pour la production du plutonium n’est pratiqué à échelle industrielle qu’au Royaume-Uni et en France, à l’usine de La Hague. Cette opération multiplie les types de déchets, produit un plutonium dont une partie est stocké et une autre, maintenant au fur et à mesure de sa production, est utilisée comme produit fissile en remplacement de l’uranium enrichi dans le combustible MOX, chargé dans une vingtaine de réacteurs de 900. L’usine de La Hague émet des rejets radioactifs importants, est un site dont la sécurité pose question, notamment pour les piscines de combustibles irradiés.

On retrouve ces problèmes de sûreté et de sécurité dans les transports de plutonium et les usines de fabrication des combustibles MOX.

Le combustible MOX est difficile à manier du fait de sa radioactivité et de sa température et pose des complexités d’exploitation pour EDF. L’opération retraitement+ MOX est très onéreuse pour EDF, dont on ne comprend pas qu’il la soutienne et surtout qu’il manifeste le désir d’implanter du MOX dans les réacteurs de 1300 MW, au prix de difficultés industrielles et de sûreté, et de coûts importants.

Quant à l’argument de la construction de surgénérateurs au plutonium refroidis au sodium, il paraît totalement illusoire, tant pour des raisons de sûreté que de coût.

4. La gestion des déchets

La gestion des déchets reste un thème inquiétant car aucune solution satisfaisante n’a été encore proposée depuis le début du développement de l’industrie électronucléaire.

Le retraitement des combustibles irradiés conduit à une multitude de déchets à gérer séparément et, de ce point de vue, la solution du non retraitement serait certainement plus simple à gérer, d’autant que le mythe du « recyclage », soigneusement entretenu, est illusoire : l’uranium de retraitement n’est pas recyclé et donc restera probablement un déchet et le plutonium, après un cycle MOX, se retrouve à quantité quasi égale dans les MOX irradiés qui ne sont pas retraités.

Quant au projet Cigéo d’enfouissement des déchets les plus dangereux en couche géologique profonde, j’estime qu’il est inacceptable à la fois pour les risques qu’il présente et du fait qu’il est imposé de façon irréversible aux générations futures.

5. Le nucléaire dans le monde

Avec ses 72 % en 2016 de nucléaire dans sa production d’électricité, la France se retrouve très isolée dans un monde où le nucléaire est en déclin. La part du nucléaire dans la production mondiale d’électricité est passée de 18% en 1996 à 11% en 2016 et la valeur maximale de cette production a été atteinte en 2006 pour décroître ensuite. Les démarrages annuels de nouveaux réacteurs de puissance ont été de 11 en 2016, mais avec seulement 3 débuts de construction la même année, alors que le maximum a été atteint en 1985 et 1986 avec 35 démarrages chaque année, pour baisser ensuite de façon drastique.

Les raisons sont à la fois l’occurrence d’accidents grave (Three Mile Island) ou majeurs (Tchernobyl et Fukushima), les problèmes posés par le démantèlement des installations et la gestion des déchets et l’augmentation du coût de production du kWh d’origine nucléaire alors que, depuis quelques années, la production d’origine éolienne ou photovoltaïque voit ses coûts diminuer de façon spectaculaire.

Dans ces conditions, on comprend mal, après l’expérience malheureuse de l’EPR en Finlande, l’obstination d’EDF à construire 2 EPR au Royaume-Uni, 1 ou 2 ATMEA en Turquie et, paraît-il, 6 EPR en Inde. André-Claude Lacoste, ancien président de l’autorité de sûreté nucléaire, a dit un jour : « la vente à l’exportation d’un réacteur nucléaire se fait toujours à perte ».

 6. Les scénarios de RTE

Parmi les cinq scénarios sélectionnés par RTE, « cohérents et techniquement valables » selon le dossier du maître d’ouvrage, deux sont particulièrement pertinents dans le cadre de la PPE, car leur trajectoire de production d’électricité d’origine nucléaire se rapproche le plus de l’objectif de la loi sur la transition énergétique sur la part de 50% du nucléaire dans la production d’électricité en 2025 : le scénario OHM à l’horizon 2025 et le scénario Watt à 2035 qui prend comme hypothèse l’arrêt des réacteurs nucléaires à 40 ans de fonctionnement (ou plutôt, en pratique, au moment de la quatrième décennale).

La trajectoire du scénario Watt augmente légèrement les émissions de CO2 en 2035, ce n’est pas un critère suffisant de comparaison des scénarios, et réduit fortement la part du nucléaire et, de ce fait, la production de déchets radioactifs et le risque d’accident nucléaire. De plus, ce scénario reste raisonnable sur les échanges d’électricité avec 71 TWh d’exportation et 53 TWh d’importation, contrairement aux trois autres scénarios à horizon 2035 qui les augmentent considérablement. Il est bon de rappeler que l’exportation d’électricité n’a jamais été invoquée par le passé pour justifier un programme électronucléaire. Seules les perspectives des besoins nationaux, alors très exagérées, étaient considérées et l’exportation a été la conséquence de la surcapacité nucléaire apparue dès 1982. L’exportation d’électricité est sans grand intérêt d’ailleurs : elle se fait à prix bas et on garde pour nous le risque d’accident, le démantèlement, les déchets radioactifs, et leurs coûts. Sans oublier le coût d’un accident grave ou majeur, estimé de 500 à 1000 milliards d’euros.

Notons enfin qu’une politique vigoureuse d’économies d’électricité lancée par la PPE renforcerait la faisabilité et la robustesse de scénarios conformes à la loi de transition énergétique.

La mise en application d’un scénario du type du scénario Watt pour ce qui concerne l’arrêt progressif et définitif des réacteurs peut se faire de la façon suivante :

– Déjà décidé : les deux réacteurs de la centrale de Fessenheim (2018)2019).

– A l’horizon 2022, l’arrêt des réacteurs désignés par RTE (durée de fonctionnement de 40 ans : Tricastin 1, Bugey 2, Tricastin 2 et Bugey 4, Dampierre 1.

– Par la suite, l’arrêt chaque année du nombre de réacteurs résultant de l’objectif de 50% de la part du nucléaire dans la production d’électricité, suivant les principaux critères suivants : la situation de risque du site (séisme, inondation, proximité d’installations industrielles à risques, site frontalier) ; le niveau de sûreté par palier, centrale, réacteur, le nombre d’habitants dans un rayon de 100 km.

Contre Greenpeace, l’Etat fait le procès de la désobéissance civile

Des peines de sursis et de prison ferme ont été requises contre les vingt-trois militant·e·s de Greenpeace qui ont illégalement pénétré dans la centrale nucléaire de Cruas, en novembre 2017. Pour le ministère public, comme pour EDF, « il est temps que ça s’arrête. Il n’est plus possible de tolérer ces intrusions à répétition » PAR 

Le nucléaire dans le cul-de-sac de la démocratie

Privas (Ardèche), envoyée spéciale.–  Deux mondes se font face au tribunal de grande instance de Privas, jeudi 17 mai, et rien ne semble pouvoir les réconcilier. Pas même les blagues. Il s’en formule pourtant une savoureuse, quand le procureur de la République, Pierre-Yves Michaud, s’en prend à Bernard Laponche, expert critique du nucléaire : pourquoi témoigner pour Greenpeace s’il n’a pas pris part à l’action ? N’est-ce pas une façon de ne pas prendre ses responsabilités ? Ne peut-on faire de l’expertise et de l’action ? Réponse directe : « Je vais y réfléchir ! » lui lance le physicien, 80 ans, élégant dans son costume-cravate.

Des rires se font entendre dans la salle d’audience, mais ils viennent tous des prévenus. Aucun terrain d’entente ne sera apparu pendant les presque 8 heures d’audience. D’un côté, et d’un bloc : l’affirmation par l’État et EDF que la sécurité du nucléaire est bien assurée et la condamnation de la désobéissance civile. De l’autre, la dénonciation du risque de catastrophe et la conviction que l’introduction illégale dans les centrales est le seul moyen de réveiller la société sur ce sujet.

Vingt-trois personnes comparaissaient pour s’être introduites dans la centrale nucléaire de Cruas (Ardèche), le 28 novembre 2017, et avoir réussi à atteindre le bâtiment d’entreposage des combustibles usagés. Certain·e·s y ont laissé une empreinte de leur main en peinture, pour prouver leur présence. Les onomatopées « boum » et « crac »furent projetées sur des bâtiments de la centrale. Au bout d’une dizaine de minutes, les personnes furent identifiées et interpellées. Au fil des heures d’audience, leurs visages, très divers générationnellement, deviennent familiers au regard. Une ligne de défense s’érige. C’est le plus jeune, Titouan Billon, né en 1991, qui parle pour tou·te·s. Il est musicien.  « Cette action est l’aboutissement d’un travail beaucoup plus long d’expertise, de rédaction de rapport, de sensibilisation. On essaie de faire bouger les lignes avant. Mais cela fait de jolis dossiers dans des tiroirs. »

Action de Greenpeace à la centrale nucléaire de Cruas, 28 novembre 2017 (©Greenpeace France)Action de Greenpeace à la centrale nucléaire de Cruas, 28 novembre 2017 (©Greenpeace France)

C’est tout le début de l’histoire : en octobre 2017, Greenpeace publie un rapport sur la vulnérabilité des installations nucléaires françaises et belges face aux risques d’attaques extérieures. Quelques reprises médiatiques mais pas d’annonces fortes d’EDF. Quelques jours plus tard, huit militant·e·s de Greenpeace entrent par effraction dans la centrale de Cattenom, en Lorraine, proche de la frontière avec le Luxembourg. Puis vingt-deux activistes pénètrent la zone protégée de la centrale de Cruas fin novembre. Pour Titouan Billon, « n’importe quel quidam peut entrer dans une centrale nucléaire avec une échelle ». Surtout, « les centrales ont été construites à un moment où les terroristes ne jetaient pas d’avion contre elles. Les temps ont changé. Les centrales n’ont pas changé ». Il poursuit : « Ce procès, je m’en remettrai. Mais si un feu se déclenche dans une piscine de combustibles, on en parlera encore dans dix générations. »

Pour Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace, poursuivi comme personne morale : « Ces actions sont nécessaires, légitimes et utiles. Les rapports ne suffisent pas. Les rencontres politiques avec Hulot et Macron ne suffisent pas. C’est une action désintéressée au nom de l’intérêt général. » Selon Alexandre Faro, l’avocat de Greenpeace, les activistes mettent en œuvre l’état de nécessité : n’est pas pénalement responsable la personne qui, face à un danger actuel ou imminent, accomplit un acte nécessaire à la sauvegarde de la personne ou du bien.

En dehors de l’audience, il s’inquiète des effets répressifs de la loi Ganay de juillet 2015 qui crée un délit spécifique pour l’intrusion dans les centrales. Il n’y avait pas de laxisme, insiste-t-il, chaque fois les militant·e·s de Greenpeace ont été poursuivi·e·s et condamné·e·s. La jurisprudence fondée sur cette loi est l’un des enjeux du procès, car ce n’est que la deuxième fois qu’un tribunal est appelé à juger dans ce cadre. À Thionville (Moselle) en février, la justice a condamné deux activistes de Greenpeace à deux mois de prison ferme pour leur intrusion dans la centrale de Cattenom –ils avaient un casier judiciaire, les quatre autres ont écopé de peines avec sursis. « C’est un thermomètre de l’époque. »

Mais le procureur de la République considère qu’« il y a un problème croissant dans notre société de désobéissance civile. C’est au-delà de la liberté d’expression. La désobéissance civile, c’est violer la loi, le revendiquer, l’assumer publiquement pour prétendument faire avancer le débat d’idées ». Pour le ministère public, « c’est un déni de démocratie. C’est le refus du résultat des urnes. C’est bafouer les décisions du peuple français. Aucune minorité, faction, structure, organisation n’a le droit de s’arroger une parcelle de souveraineté et d’imposer sa vérité à tous ».L’intrusion à Cruas est à ses yeux « ridicule, totalement irresponsable et dangereuse. C’est tout sauf une action non violente. Ça crée de la tension supplémentaire, dans le contexte du terrorisme ». Il réclame 6 mois de prison avec sursis pour les prévenus, 4 mois ferme pour celles et ceux qui avaient un casier et ne peuvent plus bénéficier du sursis et 30 000 euros d’amende, contre Greenpeace : « C’est indécent de faire ce genre d’action dans la situation de notre pays. Ça ne sert à rien. Cette action n’est pas pertinente. C’est un grand carnaval, une mascarade. » Car à ses yeux : « Les seuls problèmes de sécurité dans les centrales nucléaires depuis 20 ans ce sont les intrusions de vos militants ! » Pour son final, il se dit d’accord avec l’idée d’augmenter le niveau de défense des installations nucléaires pour permettre aux gendarmes de tirer sans sommation sur les intrus. « Il est temps que ça s’arrête. Il n’est plus possible de tolérer ces intrusions à répétition ! »

« L’autorité n’est ressentie que quand elle a un effet concret »

Pour l’avocat d’EDF, Thibault de Montbrial, « le débat sur la sécurité nucléaire est légitime. Mais ce qui ne peut être légitime, c’est de commettre sciemment, mécaniquement, militairement des infractions pénales en faisant croire à la vulnérabilité des installations nucléaires. » Il avait demandé 1,2 million d’euros de dommages et intérêts à Greenpeace : « Il y a un moment où ça suffit. » Il compare les activistes à « des délinquants d’habitude » qui « arrivent à la barre avec une démarche plus ou moins chaloupée », et se prennent du sursis. Peines inutiles à ses yeux car « l’autorité n’est ressentie que quand elle a un effet concret. Si ça ne tombe pas, ça ne s’arrête pas ». Entre 2003 et 2014, il y a eu quatorze intrusions, puis deux en six semaines fin 2017.

En début d’audience, le président du tribunal, Jacques Vuillet, pose le cadre qu’il souhaite donner au débat : « C’est un procès de forme. Il y a d’autres manières de manifester ses convictions. » Mais il questionne attentivement et en finesse les prévenus, leur permettant de s’expliquer. L’enjeu des débats porte sur les piscines de refroidissement, où le combustible usé est stocké, avant de partir vers le site d’Areva à La Hague (Manche).

Dans un bâtiment combustible, on trouve l’équivalent en radioactivité de deux ou trois réacteurs. C’est énorme. Pour Greenpeace, à la différence des bâtiments réacteurs, où la radioactivité est confinée par trois barrières de protection, ces bâtiments combustibles sont construits comme de vulgaires hangars, sans aucune protection de sécurité.

L’EPR toujours en construction à Flamanville protège sa piscine de stockage de combustible sous une coque de béton, preuve pour les militant·e·s que l’architecture des actuels bâtiments est insuffisamment protectrice. En off, un responsable chez EDF nous explique que les bâtiments combustibles sont conçus pour résister à un choc avec un avion qui arriverait latéralement, mais pas par le dessus.

Action de Greenpeace à la centrale nucléaire de Cruas, 28 novembre 2017 (©Greenpeace France)Action de Greenpeace à la centrale nucléaire de Cruas, 28 novembre 2017 (©Greenpeace France)

Reste une question de fond : que prouve l’action de Greenpeace sur la vulnérabilité ? Le président du tribunal s’est montré dubitatif : « Mais puisque vous êtes reconnus comme Greenpeace, qu’est-ce que ça prouve ?» Pour Thibault de Montbrial, avocat d’EDF : « Greenpeace prétend que si ses militants entrent dans le périmètre de la centrale, c’est la démonstration en soi de l’insuffisance des mesures de sécurité. Mais Greenpeace a tout de suite été identifié. Prétendre le contraire est malhonnête. »

Pour Yannick Rousselet, principal expert nucléaire de l’association : « Ce n’est pas parce que nous sommes siglés que le risque est moindre. Les gendarmes sont arrivés après. Ils sont arrivés en retard. » Une personne qui a participé à l’action en grimpant sur l’un des bâtiments raconte dans la salle des pas perdus que les policiers ont mis 2 h 30 à la décrocher et que lorsque le premier gendarme les met en joue, pendant une demi-heure, il n’est même pas dans le périmètre de la centrale.

L’association considère que ses actions ont conduit EDF à améliorer la sécurité des installations nucléaires en France. Pour Lina, 46 ans, l’une des prévenu·e·s, maître d’œuvre dans le bâtiment : « C’est très important de s’engager, y compris en prenant des risques juridiques. Il est essentiel de dénoncer. C’est un acte citoyen. » Pour Sébastien, brasseur : « C’est notre rôle de lanceur d’alerte de mettre en lumière les failles des centrales nucléaires. Les terroristes n’ont pas besoin de nous pour avoir des idées dangereuses. Le problème n’est pas Greenpeace. Nous ne sommes pas malveillants. Nous sommes pacifistes. »

L’originalité de Greenpeace dans le monde associatif est de développer une double stratégie, détaillée par Yannick Rousselet, son spécialiste en sûreté nucléaire : « On est dans une stratégie de discussion sur l’expertise, mais elle n’est pas suivie d’effets s’il n’y a pas de rapport de force. Il faut être dedans et dehors. » À la suite de l’intrusion à Cattenom, une commission parlementaire s’est montée sur le sujet, sous la houlette de Barbara Pompili (LREM, ex-EELV).

Mais la voie est étroite. Pour Christophe Chanut, directeur de la centrale de Cruas depuis 2014, et EDF, les militants se trompent : les piscines ne sont pas vulnérables, l’intérieur est protégé par un couvercle en acier. Mais « aux questions sur l’évaluation précise des risques d’attaques terroristes, les réponses sont secret défense, regrette Cyril Cormier, autre spécialiste du nucléaire dans l’association. On est dans le cul-de-sac de la démocratie ».

Pendant l’audience, Thibault de Montbrial demande au porte-parole des prévenus s’il est certain qu’ils n’étaient pas dans la ligne de mire d’un tireur de haute précision de la centrale. Ce sera dans le rapport parlementaire veut croire le jeune homme. « Si c’est dans le rapport, ce sera dans sa partie classifiée », lui rétorque aussitôt l’avocat. L’échange résume bien l’ambiance de la journée : zone d’ombre assumée dans le discours de Greenpeace, opacité revendiquée du côté d’EDF. Juste avant que le procès ne commence, des dizaines de militant·e·s de Greenpeace ont chacun tenu une lettre en grand format. L’ensemble déroulait : « À quand le procès des centrales d’EDF ? » Le jugement des prévenu·e·s sera rendu le 28 juin.

Nucléaire: le déclin devient irréversible

Le nucléaire produit toujours 10,5 % de l’électricité dans le monde, mais ses capacités de production sont plus faibles qu’il y a dix ans, explique la nouvelle édition du World nuclear industry status report. Les acteurs historiques de l’atome connaissent de graves difficultés. Mediapart  PAR 

Un graphique bicolore résume à lui seul l’épaisse nouvelle édition du World nuclear industry status report : on y voit le nombre de nouveaux réacteurs nucléaires mis en chantier chaque année dans le monde depuis 1951. En 2017, il n’y en a qu’un. L’année précédente, il y en a eu deux. En 2015, six en Chine et deux dans le reste du monde. Le nucléaire n’a pas disparu de la production d’énergie dans le monde, mais il ne se renouvelle plus. Aujourd’hui, il représente 10,5 % de l’offre d’électricité. Mais dans dix ans, ce sera nécessairement moins puisque le nombre de nouveaux projets effectivement initiés se réduit, alors que le temps moyen de construction s’allonge. Partout où le marché de l’électricité est concurrentiel, aucun nouveau réacteur nucléaire n’a été lancé. En 2016, 10 réacteurs ont démarré, dont cinq en Chine, et deux ont fermé. « Le nucléaire n’est envisagé que là où le gouvernement ou le consommateur prend le risque d’assumer des dépassements de coûts et de délais », écrivent les auteurs du rapport.

Démarrage de constructions de réacteurs nucléaires dans le monde depuis 1951 (WNISR 2017)Démarrage de constructions de réacteurs nucléaires dans le monde depuis 1951 (WNISR 2017)

Initié en 1992, puis relancé en 2004, le World nuclear industry status report est un document à part dans le paysage de l’expertise énergétique. Il est co-financé depuis plusieurs années par le Groupe Verts-ALE au Parlement Européen qui voulaient au départ soutenir une expertise alternative aux discours des industries de l’atome. Coordonné par Mycle Schneider, un expert indépendant qui conseille gouvernements et institutions internationales (le gouvernement métropolitain de Séoul, l’exécutif allemand, le Parlement européen…) et Antony Froggatt, consultant et chercheur auprès de Chatham House en Grande-Bretagne, il offre une vision mondiale et rétrospective de l’activité industrielle civile de l’atome. Contrairement aux rapports annuels de l’Agence internationale de l’énergie, il est indépendant des États et ne produit pas de scénarios prospectifs. C’est ce qui fait sa force : comptabiliser les décisions effectivement prises par les gouvernements et en proposer une synthèse. Sa vision critique du nucléaire s’appuie sur des faits constitués.

Résumé en français de l’édition 2017 du World nuclear industry status report. (pdf, 1 B)

Le déclin du nucléaire devient irréversible : c’est ce que documente l’édition 2017 du rapport, que ses coordinateurs ont souhaité présenter en France, deuxième plus gros producteur d’électricité atomique dans le monde après les États-Unis – ils sont suivis par la Chine, la Russie et la Corée du Sud. En tout, 31 pays font tourner des centrales pour produire du courant, et le nombre total de réacteurs dans le monde est de 403.

En 2016, la production d’électricité par le nucléaire a augmenté dans 15 pays, baissé dans 12 et est restée stable dans 4. À l’échelle mondiale, elle a légèrement augmenté en 2016 (+1,4 %), du fait de la Chine. Mais la capacité installée est nettement plus faible qu’en 2006 : 351 gigawatts (GW) aujourd’hui, contre 368 alors. Au 1er juillet 2017, 53 réacteurs étaient en cours de construction, soit cinq de moins que l’année précédente, et 15 de moins qu’en 2013. Sur ces 53 tranches, 20 se trouvent en Chine. C’est dire l’importance de Pékin dans la nouvelle géopolitique de l’atome.

Site de Juragua, à Cuba, où la construction de deux réacteurs russes de 413 MW a été abandonnée en 1992 ©Damon Richter ©WNISR2017Site de Juragua, à Cuba, où la construction de deux réacteurs russes de 413 MW a été abandonnée en 1992 ©Damon Richter ©WNISR2017

La comparaison avec l’essor exponentiel des énergies renouvelables est cruelle : en 2016, les capacités de production du nucléaire se sont accrues de 9 GW par rapport à 2015. Mais elles ont bondi de 75 GW pour le solaire et de 55 GW pour l’éolien. Au total, les énergies renouvelables représentent 62 % des nouvelles capacités installées en 2016. La Chine, plus gros investisseur mondial, a dépensé 78 milliards de dollars en 2016 pour doubler sa puissance installée de solaire, qui atteint 78 GW, et augmenté son offre d’éolien, à 150 GW. À elle seule, elle peut produire plus d’électricité renouvelable que tous les pays d’Europe réunis. En comparaison, elle n’a ajouté que 4,6 GW à son offre de nucléaire, qui atteint 32 GW. Dans le monde depuis 20 ans, les renouvelables ont sorti quatre fois plus de nouveaux kilowattheures d’électricité que l’atome.

Face à cette révolution énergétique en cours, David Freeman, ancien patron de plusieurs compagnies d’électricité et de l’eau aux Etats-Unis, écrit en préambule du rapport que « l’enjeu n’est plus de savoir si votre priorité est de lutter contre le pouvoir nucléaire ou le dérèglement du climat, la réponse est la même. Les nouveaux Edison ont appris à exploiter économiquement les sources infinies d’énergie fournies gratuitement par Mère Nature ».Le rapport revient longuement sur les failles de l’économie et de la finance du nucléaire (l’analyste financier Juan C. Rodriguez, co-auteur du rapport, les explique en détail dans notre entretien vidéo à voir ici). En France, la débâcle financière d’Areva et les difficultés d’EDF avec son projet britannique d’EPR ont été beaucoup commentées. Mais un autre géant historique du secteur, Westinghouse-Toshiba, a fait faillite. Les difficultés sont structurelles : des prix trop bas sur le marché de gros de l’électricité, une base de clientèle en voie de réduction, une consommation en baisse, des coûts de production en hausse pour les réacteurs vieillissants et la concurrence des renouvelables. En dix ans, les majors de l’énergie ont perdu l’essentiel de leur valeur boursière : −82 % pour RWE, −87 % pour EON, −89 % pour EDF, −75 % pour ENGIE. En juillet 2017, le cours des actions du japonais Tepco était 89 % plus bas que son cours de février 2017.

Dans ce contexte, l’objectif français d’atteindre 50 % de nucléaire dans la production d’électricité en 2025, contre 75 % aujourd’hui, est-il économiquement viable ? Pour Mycle Schneider, « la question risque plutôt d’être : combien de réacteurs la France peut-elle se permettre de maintenir en fonctionnement ? ».