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Mar 09 2012

Présidentielle J-45 : la campagne vue par l’écrivain Véronique Ovaldé

Jusqu’au 1er tour de l’élection présidentielle, Télérama.fr publie le journal de campagne collectif de cent personnalités du monde culturel. Aujourd’hui l’écrivain Véronique Ovaldé. Télerama le 6 mars 2012

N’est-il pas atterrant qu’Eva Joly ait si peu de chances à la présidentielle alors que, passé à la loupe de la « désintox », son discours est celui qui recèle le moins de mensonges et d’exagérations?

– 23 métaphores paysannes à la noix
– 52 tentatives d’hypnose collective
– 292 promesses : « plus de trucs bien, moins de trucs pas bien »

Une campagne, ce pourrait être une accumulation de listes.

Une liste de projets idiots et inenvisageables, de promesses qui n’engagent que ceux qui les croient, une liste de piques misogynes, de compromissions, de tentatives de persuasion par l’exemple (en général fallacieux), une liste d’attaques contre les services publics, une liste de ratages, de noms d’oiseaux et de révélations scabreuses. Une liste deJe me souviens.

Au fond il n’y a eu que trois élections dont je pourrais faire des listes. Celle de Mitterrand en 81, celle de Chirac en 2002 et celle de Sarkozy en 2007.

Celle de Mitterrand, c’était mon père qui glapissait que les chars russes allaient envahir Paris, que Mitterrand était juif et/ou franc-maçon et qu’il ne pouvait pas y avoir de femmes au gouvernement parce que dans ce cas « qui ferait donc leur ménage ? »

Inutile de préciser de quel côté allaient ses affinités.

En 2002 (j’avais échappé depuis un moment à cet éblouissant terreau) ma fille est née le 5 mai. Je n’ai pas pu voter. Pendant des années elle a répété « Je suis née le jour où Chirac a fait son truc ».

L’élection de 2007 m’a rendue infiniment triste. Ou plutôt démunie. J’explique pourquoi plus bas.

Et donc voici celle de 2012.

Ce qu’il me restera de cette campagne.

La diction d’Eva Joly.

J’aime sa diction.

J’aime qu’on me dise des choses importantes et qu’on le fasse sur une mélodie délicate, tenace et personnelle. Je déteste les engouements, les mouvements de foule, les gagneurs, les évidences. Je n’aime pas qu’on me parle comme si j’étais une abrutie, comme si je regardais la bande-annonce d’un film à grand spectacle, en appuyant sur les mots qui font frémir et en laissant les suspense là où il le faut. Je n’aime pas qu’on martèle, je n’aime pas qu’on s’indigne artificiellement. Je n’aime pas les Carmina Burana. C’est sans doute la mélodie de la voix norvégienne qui me la rend convaincante. Moi qui suis si profondément latine, j’adhère à cette mélodie norvégienne non spectaculaire. J’adhère à ces démonstrations calmes, dont la cadence si particulière ne tente pas de me capturer par les tripes et les sentiments (qui sont placés dans les tripes la majorité du temps). Ici on ne s’adresse pas à mes liquides corporels ; écouter Eva Joly demande de l’attention et de la mesure.

C’est sans doute pour ces raisons que je suis si peu sensible aux effets de manches et aux femmes et aux hommes qui aboient et flattent et embobinent (voir plus haut mon désarroi de 2007).

N’est-il pas atterrant qu’Eva Joly ait si peu de chances à la présidentielle alors que, passé à la loupe de la « désintox », son discours est celui qui recèle le moins de mensonges et d’exagérations ?

Le discernement de nos contemporains n’est-il pas désespérément en berne ? Mais c’est sans doute que je n’ai pas compris ce qu’est et à quoi sert une campagne présidentielle. Je continuerai donc discrètement à me méfier des séducteurs, des bateleurs et des démagogues (tout cela pouvant se conjuguer au féminin). Et je continuerai à prendre soin de ma paranoïa.

Véronique Ovaldé est écrivain. Elle a publié sept romans dont Et mon cœur transparent (prix France Culture Télérama 2008), Ce que je sais de Vera Candida (Grand Prix des lectrices de Elle 2010). Son dernier roman Des vies d’oiseaux est paru en 2011 aux éditions de l’Olivier. 

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