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Fév 10 2012

Que j'aime quand Jeremy Rifkin met Adam Smith à la retraite !

Le célèbre prospectiviste américain, Jeremy Rifkin, publie ces jours-ci un nouvel ouvrage,« La Troisième Révolution Industrielle ». Dans son analyse, il nous invite à changer profondément de paradigme économique. Il n’est pas le premier, certes, mais sa démonstration est bien faite. Anne-Sophie Novel dans Rue 89 -Info Publié le 07/02/2012 

Dur dur de changer l’éco…

Croyez-en mes années passées sur les bancs de la fac à Bordeaux puis à Sciences-Po : il y a quelques années, ils étaient peu nombreux, les économistes intégrant le développement durable dans leur logiciel de pensée. Quand j’osais poser la question à certains de mes profs, on me suggérait simplement d’intégrer l’environnement ou le CO2 comme une contrainte supplémentaire dans les modèles existants. A chaque fois, je repartais moisie.


Jeremy Rifkin (Sophie Verney-Caillat/Rue89)

Il n’y avait guère que des Joseph Stiglitz, des Jean Gadrey, Bernard Maris (chroniqueur à France Inter) ou quelques autres pour me faire rêver d’un autre possible.

Aujourd’hui, c’est un peu différent. Al GoreTim Jackson et bien d’autres un peu moins connus sont passés par là, proposant de véritables alternatives. Et lorsque je lis le dernier ouvrage de Jeremy Rifkin (que Rue89 a interviewé en mai 2011) je suis plus qu’enthousiaste.

Dans l’univers de la main invisible


Gravure représentant Adam Smith, James Tassie, 1787 (Wikimedia Commons)

Sa démonstration est intéressante parce qu’elle remonte aux origines de la vision économique classique. Il rappelle notamment la façon dont la méthode mathématique d’Isaac Newton a influencé la pensée économique. Par conséquent, il était normal qu’Adam Smith voit le marché comme l’univers  : une fois mis en mouvement, il fonctionne automatiquement, à la manière d’une horloge mécanique bien équilibrée ; la main invisible gouverne le marché comme la gravité gouverne l’univers.

Le hic, c’est que cette vision de l’économie repose sur des éléments qui ne prennent pas en compte le passage du temps et l’irréversibilité des événements. Dans la réalité, en économie et à l’inverse de la théorie de Newton, les choses ne sont pas irréversibles : l’essentiel de l’activité économique consiste à extraire, transformer, consommer, épuiser et mettre au rebut les ressources matérielles.

Rifkin cite alors les travaux effectués par Nicholas Georgescu-Roegen ou Herman Daly, qui ont introduit les sciences écologiques dans la pensée économique afin de réfléchir sur les bases opératoires de la durabilité de l’économie. D’ailleurs, interroge Rifkin, ne devrions-nous pas aujourd’hui rebaptiser le PIB par «  coût intérieur brut  » :

« A chaque fois que des ressources sont consommées, une partie devient indisponible pour une utilisation future […] c’est une réalité incontournable  : toute activité économique ne crée qu’une valeur temporaire au prix de la dégradation de la base de ressources dont elle dépend.  »

Une analyse qu’il emprunte là aux enseignements de la thermodynamique. Mais que faire donc, pour changer le système ?

Suivre les lois de la thermodynamique

En suivant les lois de la thermodynamique, on comprend que l’activité économique emprunte à l’environnement des intrants énergétiques faiblement entropiques pour les transformer en biens et services précieux mais temporaires. Pendant la transformation, l’énergie qui s’évapore dans la nature est généralement supérieure à celle qui est intégrée aux biens et services produits. A chaque fois que des ressources sont consommées, une partie devient indisponible pour toute utilisation future !

Dans ces conditions, les solutions passeront par un abandon de la notion de productivité  : l’obsession de la rapidité dans la fabrication et la livraison du produit a un coût, une dépense d’énergie supplémentaire. Et contrairement aux idées reçues, aller plus vite ne fait pas économiser d’énergie.

Rifkin accuse en ce sens les philosophes des Lumières :

« [Ils sont] persuadés que l’activité économique est un processus linéaire qui conduit invariablement à un progrès matériel illimité sur terre, pourvu qu’on laisse le mécanisme de marché fonctionner sans entrave afin que la main invisible puisse réguler l’offre et la demande.  »

De leur faute, d’une certaine manière, il est devenu inconcevable, pour beaucoup – et pendant longtemps –, que l’accélération de l’activité économique puisse avoir pour résultats un environnement dégradé et un sombre avenir pour les générations à naître. Aujourd’hui, ce système de pensée est dépassé et la théorie économique dominante a perdu sa pertinence.

Pour une conscience biosphérique

Nous assistons donc à l’émergence d’une nouvelle vision scientifique du monde  :

« L’ancienne science veut rendre la nature productive, la nouvelle science veut la rendre durable. L’ancienne science cherche le pouvoir sur la nature, la nouvelle science, un partenariat avec la nature. L’ancienne science valorise l’autonomie par rapport à la nature, la nouvelle science, la participation à la nature. »

Rifkin a également tout compris au biomimétisme. Pour lui :

«  La nouvelle structure en réseau de l’économie cherche de plus en plus à imiter les mécanismes des écosystèmes naturels de la planète. Créer des relations économiques, sociales et politiques qui calquent les relations biologiques au sein des écosystèmes de la Terre est un premier pas crucial pour réinsérer notre espèce dans le tissu des vastes communautés de vie que nous habitons.  »

Dans cette optique, l’espace n’est plus vu comme un entrepôt de ressources passives, mais comme une communauté de relations actives. C’est la fin d’une vision colonialiste de la nature, qui devient une communauté dont on prend soin. Le tout étant de développer une conscience biosphérique du monde.

Vers une continentalisation du monde

Autant de changements qui nous mèneront de la mondialisation à la «  continentalisation  » du monde : 

«  La troisième révolution industrielle (TRI) va fondamentalement modifier tous les aspects de la façon dont nous travaillons, vivons et sommes gouvernés. Comme les première et deuxième révolutions industrielles ont donné naissance au capitalisme et au développement des marchés intérieurs ou aux Etats-nations, la TRI verra des marchés continentaux, la création d’unions politiques continentales et des modèles économiques différents.  »

D’ailleurs, la transformation de l’économie ira bien plus loin qu’un changement des régimes d’énergies et des technologies de communication. La « démocratisation de l’énergie » a des implications profondes sur l’organisation de la société, de la politique et de l’économie et nous serons alors en présence d’un « capitalisme distribué » – dans une forme de développement pair à pair.

Comprenez bien que le chacun pour-soi n’est plus de mise, donc, pour notre penseur… La seule limite que je vois à son analyse : les relents nationalistes qui sont pour les dirigeants autant de tentations du repli – avec une vision des politiques économiques à mettre en œuvre aussi passéistes que possible…

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