Août 09 2014

Trois fois plus de mercure à la surface des océans depuis le début de l’ère industrielle

En janvier 2013, à Genève, 130 pays ont signé une convention visant à réduire la pollution au mercure, métal toxique qui s’accumule dans la chaîne alimentaire et qui affecte le système nerveux et le développement. L’objectif est d’en limiter drastiquement les émissions. Mais l’environnement est déjà durablement contaminé, à commencer par le milieu marin. LE MONDE Par Pierre Le Hir

Une étude internationale (Etats-Unis, France, Pays-Bas), publiée jeudi 7 août dans la revue Nature, montre que la concentration de mercure dans les eaux de surface de quasiment tous les océans a triplé du fait des rejets d’origine humaine.

Pour arriver à cette conclusion, Carl Lamborg de l’Institut océanographique Woods Hole du Massachusetts et ses collègues ont utilisé pour la première fois des mesures directes, dans le but de quantifier le « mercure anthropique », par opposition au mercure naturellement émis par l’activité volcanique terrestre et sous-marine.

L’ATLANTIQUE NORD LE PLUS SOUILLÉ

Ils ont travaillé à partir de prélèvements réalisés au cours des multiples campagnes océanographiques du programme international Geotraces, lancé en 2006 et toujours en cours, aussi bien dans l’Atlantique que le Pacifique ou les océans Arctique et Antarctique.

Afin de différencier la part de l’homme et celle de la nature, ils ont établi des ratios entre le mercure et d’autres paramètres océanographiques plus classiques, tels que le phosphate et le CO2. D’abord dans les eaux profondes – et donc plus « vieilles » – des océans, puis dans les eaux superficielles, dont les échanges avec l’atmosphère sont plus récents.

Résultat : les eaux de surface – jusqu’à 1 000 mètres de profondeur – sont marquées par un net surcroît de mercure. L’Atlantique Nord est le plus souillé, ce qui est probablement dû aux émissions conjuguées de l’Amérique du Nord et de l’Europe, qui ont atteint leur maximum dans les années 1970.

LE MILIEU MARIN, UNE « POMPE À MERCURE »

Le mercure est un des premiers métaux connus de l’homme : déjà, durant les empires chinois et romain, il était utilisé et relâché dans l’environnement. Mais le rythme des émissions s’est considérablement accru depuis le milieu du XIXe siècle, avec la révolution industrielle. Les sources principales en sont aujourd’hui les centrales thermiques au charbon, qui représentent plus des deux tiers des rejets anthropiques. S’y ajoute l’extraction minière, ce métal étant souvent présent dans les gisements de zinc, d’or ou d’argent.

Contrairement aux autres métaux lourds, le mercure, très volatil, se disperse dans l’atmosphère sur de très grandes distances, avant de se déposer dans les océans. En ce sens, il se comporte comme le CO2 et le milieu marin constitue une « pompe à mercure ».

Au total, les chercheurs évaluent entre 60 000 et 80 000 tonnes la quantité de mercure présente dans les mers du globe. « Les concentrations sont infinitésimales, de l’ordre du dixième de nanogramme par litre, indique Lars-Eric Heimbürger, du laboratoire géosciences environnement Toulouse (CNRS/IRD/université Paul-Sabatier), coauteur de l’étude. Mais, au fil de la chaîne trophique, jusqu’aux plus gros poissons comme le thon ou l’espadon, cette concentration est multipliée par dix millions. »

Lire aussi : Le « 7e continent de plastique » : ces tourbillons de déchets dans les océans

Voilà pourquoi les taux élevés de mercure dans les eaux de surface, qui en accumulent les deux tiers, sont particulièrement « inquiétants », selon le chercheur. Car, explique-t-il, « c’est dans cette partie de la colonne d’eau que le mercure est transformé par les bactéries en méthylmercure, la forme la plus toxique de ce métal ». Celle qui se retrouve dans les poissons de mer que nous consommons.

L’étude révèle toutefois que l’impact des émissions anthropiques de mercure n’est pas uniforme dans tous les océans. D’où la nécessité de poursuivre des observations « à grande échelle », souligne Lars-Eric Heimbürger qui, après avoir participé à une campagne océanographique française dans l’Atlantique Nord, s’apprête à mettre le cap vers l’océan Arctique et son mercure.