Mar 12 2012

Un an après Fukushima, prolonger le nucléaire en France est une bombe à retardement

Un an après l’explosion des réacteurs de la centrale de Fukushima Daiichi, une « chaîne humaine pour sortir du nucléaire » s’est déployée entre Lyon et Avignon. Fukushima aurait donc conforté les citoyens français dans leur volonté de sortie du nucléaire. Mais qu’en est-il de l’industrie nucléaire ? Le Plus a contacté Yves Marignac, directeur de WISE-Paris, agence indépendante sur le nucléaire, pour savoir quelles conséquences avaient été tirées. Par Yves Marignac WISE-Paris, agence sur le nucléaire Edité par Daphnée Leportois Le Nouvel Obs Le Plus 12-03-2012 

L’accident nucléaire qui s’est produit dans la centrale de Fukushima Daiichi a été un choc pour beaucoup de responsables de la sûreté nucléaire en France. Théoriquement, ils savaient qu’un accident était possible, mais au fond d’eux ils pensaient que les précautions de sûreté prises suffisaient. Or l’accident de Fukushima a mis en évidence que les causes profondes de la défaillance ne résidaient pas dans le séisme et le tsunami, mais bien dans la sous-estimation des scénarios possibles et dans la surestimation de la capacité des barrières de protection à tenir.

 Fukushima a dévoilé une faillite profonde de la doctrine de sûreté nucléaire. C’en est fini de l’approche probabiliste qui fait le tri entre les scénarios jugés suffisamment vraisemblables et les autres écartés car considérés comme improbables.

Rassemblement de militants d'EELV pour marquer les un an de l'accident nucléaire de Fukushima, Paris, le 10 mars 2012 (F.MORI/SIPA)

Rassemblement de militants EELV pour commémorer l’accident nucléaire de Fukushima, Paris, le 10 mars 2012 (F.MORI/SIPA)

Quant au principe de systèmes de sûreté redondants, avec des barrières de confinement emboîtées, l’accident de Fukushima a démontré que tous les systèmes de protection pouvaient tomber les uns après les autres. L’idée de l’absence de mode commun, selon laquelle la séparation des systèmes et notamment des réacteurs empêche la propagation des dégâts, a elle aussi montré son caractère erroné : à Fukushima Daiichi, l’accident a impliqué tous les réacteurs et les piscines.

Prolongation des centrales : stratégie économique et politique

L’accident nucléaire de Fukushima est tout à fait transposable à la France. Sans doute ne s’agira-t-il pas des mêmes causes (sauf à envisager qu’un tsunami vienne ravager les centrales nucléaires françaises), mais nous ne sommes pas à l’abri pour autant. D’autres causes peuvent produire les mêmes effets. Il faut donc tirer au plus vite les conséquences de l’accident de Fukushima. Notre capacité à repenser à court terme la sûreté des centrales est essentielle, que leur exploitation se poursuive avec une transition énergétique en vue ou dans l’idée de renouveler après le parc.

Avant même Fukushima, EDF avait démarré une réflexion sur l’avenir du nucléaire à moyen terme. Devait-on s’orienter vers une prolongation des réacteurs existants ou développer de nouveaux réacteurs EPR ? D’une part, les EPR étaient compliqués à construire ; d’autre part, prolonger la durée de vie d’un réacteur était, à moyen terme, très rentable : selon le calcul développé par EDF fin 2008, allonger de vingt ans la durée de vie d’un réacteur de 900 mégawatts vaudrait en effet 400 millions d’euros, tandis que construire un EPR devait coûter 4 milliards (les dernières estimations pour l’EPR de Flamanville s’élèvent en réalité à plus de 6 milliards d’euros).

Fukushima a conforté EDF dans cette direction. L’accident japonais a conduit à une position de repli et de défensive de l’industrie nucléaire. Aujourd’hui, la préférence pour la prolongation des centrales n’est plus seulement économique, c’est devenu une stratégie politique – et les rapports de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), de la Cour des comptes et de la commission Énergie 2050 renforcent cette idée que c’est à la fois une option possible et la plus réaliste.

Dans un contexte politique qui rend difficile la construction de nouveaux réacteurs (et ce même si ces nouveaux réacteurs sont présentés comme théoriquement plus sûrs qu’une prolongation de ceux existants), face à une opinion publique peu favorable au nucléaire, mieux vaut pour l’industrie gagner du temps, prolonger la durée de vie des centrales et, si le vent tourne un jour, envisager alors de lancer un nouveau parc.

L’évaluation de la sûreté nucléaire reste au milieu du gué

Cette orientation vers une prolongation de la durée de vie du parc est dangereuse. Les évaluations complémentaires de sûreté (ECS), menées à la suite de l’accident de Fukushima et à partir desquelles l’ASN a tiré ses conclusions, restent au milieu du gué. La réévaluation des installations nucléaires exclut encore certains scénarios pourtant possibles et ne va donc pas au bout de sa logique. Les bases permettant d’évaluer le risque restent donc tronquées.

Journalistes escortés par des employés de Tepco, portant des combinaisons et des masques de protection, regardent les bâtiments réacteurs 3 et 4 de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, Okuma, préfecture de Fukushima, le 28 février 2012 (M.KIMIMASA/

Journalistes escortés par des employés de Tepco, portant des combinaisons et des masques de protection,

près de la centrale de Fukushima Daiichi, Okuma, préfecture de Fukushima, le 28 février 2012 (M.KIMIMASA/SIPA)

Par exemple, lors de la conception des centrales, la fusion du cœur du réacteur n’avait pas été prévue comme un risque envisageable, tout comme la possibilité d’explosion d’hydrogène à l’intérieur de l’enceinte. Dans un contexte post-Fukushima, il faut réévaluer la sûreté des réacteurs nucléaires français au regard de ces deux scénarios. Ainsi, les réacteurs de 1300 MW, plus récents, avec une double enceinte de béton, qui étaient considérés comme plus robustes que ceux de 900 MW avec une simple enceinte de béton et une peau métallique à l’intérieur, s’avèrent plus vulnérables dès lors que l’on introduit dans l’évaluation la possibilité d’une explosion.

Il existe des problèmes du même ordre avec les piscines de refroidissement du combustible. EDF ne considère l’éventualité d’une perte de l’eau que par évaporation (sous la chaleur dégagée par le combustible) et en conclut qu’il est dans tous les cas possible de rétablir à temps un moyen de refroidissement. Ces conclusions ne sont plus avérées dès lors que l’on prend en compte une contribution mécanique à la vidange, comme une brèche de la piscine ou du circuit des canalisations suite à un séisme. Dès lors, le « dénoyage » peut conduire à un incendie du combustible, d’autant plus grave que les piscines ne sont pas dotées d’une véritable enceinte de confinement.

Ce sont les conséquences de ces accidents-là qu’il faudrait analyser. Il faudrait donc balayer l’ensemble des scénarios et également prendre en compte le problème du vieillissement, facteur possible de déclenchement ou d’aggravation d’un accident nucléaire. Or, alors même que les cuves de certains réacteurs ou les enceintes d’autres présentent d’ores et déjà d’inquiétants signes de fragilisation avec le temps, ce facteur n’est pas pris en compte dans les études ECS.

Plutôt que de multiplier les couches de protection, réduisons le danger

Quant à la réflexion sur les « noyaux durs » engagée par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), elle implique de raisonner sur l’ensemble du système. C’est très bien d’avoir un générateur électrique de secours ou une source d’eau froide « bunkerisée » pour résister à tout, mais cela ne sert à rien tant que les câbles, les canalisations qui les relient aux équipements de sûreté ne sont pas eux-mêmes sécurisés, ou si le système qui permet de basculer du mode « fonctionnement normal » à l’utilisation de ces moyens de secours n’est lui-même pas protégé, etc.

Cette réflexion continue fondamentalement de s’inscrire dans une démarche d’ajout de couches de protection. Réduire le potentiel dangereux à l’intérieur même de ces couches de protections n’est pas envisagé. Par exemple, aucune réflexion n’a été menée sur le matériau de gainage qu’est le zirconium. Certes, il est très solide face aux irradiations neutroniques et fort intéressant en termes de compétitivité économique, mais, en réaction avec la vapeur d’eau, il se dégrade et produit alors de l’hydrogène, qui est à l’origine du risque d’explosion ; de plus, cette réaction dégage de la chaleur, qui accélère la fusion du cœur, et le zirconium intervient également dans le risque d’incendie en piscine. L’intérêt à trouver un autre matériau est évident, mais cette recherche de matériaux alternatifs ne se fait que pour les réacteurs du futur, pas pour l’exploitation des réacteurs existants.

 Commémoration de l'accident nucléaire de Fukushima, près de Salzgitter, Allemagne, le 11 mars 2012 (J.MEYER/SIPA)

Commémoration de l’accident nucléaire de Fukushima, près de Salzgitter, Allemagne, le 11 mars 2012 (J.MEYER/SIPA)

Il en va de même pour le MOX. C’est bien connu, ce combustible est plus chaud, plus réactif et plus nocif en cas d’accident du fait de son contenu en plutonium. Dans un scénario à l’image de Fukushima, la présence du MOX serait un facteur aggravant. Or, si dans les ECS de la centrale de Gravelines, EDF mentionne l’utilisation du MOX, tout le raisonnement mené n’en tient pas compte. Quant à l’entreposage des combustibles « en attente » de retraitement, l’équivalent de 100 cœurs de réacteurs et de dix années de fonctionnement du parc est entreposé dans des piscines à La Hague. Les techniques d’entreposage à sec, beaucoup plus sûres, ne sont pas non plus envisagées.

Prolonger le nucléaire est une bombe à retardement

Chacun de ces réacteurs dont l’on compte prolonger la durée de vie est donc, compte tenu de son vieillissement et de la fragilisation de ses composants, une sorte de bombe à retardement. Le renforcement de la sûreté nucléaire ne peut se réduire à rajouter des couches de protection, alors qu’il s’agit bien de repenser dans son entièreté le paradigme de la sûreté nucléaire. Et cela ne peut se faire qu’en sortant du paradigme existant et non en prolongeant une partie du système précédent.

Nous sommes à un moment charnière : l’accident de Fukushima et le choc qu’il a provoqué dans l’opinion publique fait que l’on est passé d’une situation où un scénario de sortie du nucléaire semblait trop compliqué pour y penser à un besoin vital de savoir que sortir du nucléaire, si on devait le décider, est possible.

Malheureusement, le gouvernement actuel s’arc-boute dans la défense d’un système hérité du passé au lieu de penser à l’avenir. Pour autant, en ces temps de campagne présidentielle, un espace de débat s’ouvre et j’ose penser que se ferme cette parenthèse de quarante ans de politiques énergétiques au service du nucléaire érigé en cause nationale, qui étaient insensibles à toute alternance politique. On assiste comme jamais auparavant à une diversification de l’offre politique sur le nucléaire.

L’engagement de sortie du nucléaire de l’Allemagne, grâce à un consensus politique et une volonté collective de la population, et la fermeture quasi-totale des réacteurs japonais (suite à Fukushima, le Japon est passé de 54 réacteurs en service à seulement 2 et de 30% de la part du nucléaire dans l’électricité à près de 2%) ont valeur de démonstration. Là-bas, on ne parle plus des économies d’énergie comme d’un fardeau pesant sur chaque individu : développer les énergies alternatives, à portée de main, devient une volonté collective. On peut de même oser s’engager dans le changement énergétique en France.

 Tomoe Kimura, 73 ans, évacuée de la ville d'Okuma, prie pour son mari et sa fille qui sont décédés lors du séisme et du tsunami, Okuma, préfecture de Fukushima, le 11 mars 2012 (Y.HAYASHI/SIPA)

Tomoe Kimura, 73 ans, évacuée de la ville d’Okuma, prie pour son mari et sa fille, décédés le 11 mars 2011,

Okuma, préfecture de Fukushima, le 11 mars 2012 (Y.HAYASHI/SIPA)

Le plan de prolongation de la durée de vie des réacteurs est une façon dangereuse de repousser ce changement. Mais d’ores et déjà, le débat existe. Avec le rapport que je viens de rédiger avec Arjun Makhijani de l’IEER (Institute for Energy and Environmental Research) pour Greenpeace sur les ECS, nous nous inscrivons non pas dans une posture de dénonciation mais de contribution à l’élargissement du débat technique sur la réévaluation de la sûreté. Seul un tel processus pluraliste, dans lequel la société civile et les collectivités se fédèrent et sont parties prenantes, permettra de passer d’un système nucléaire centralisé ancien et à bout de souffle à un système adapté aux enjeux énergétiques de demain. Il y a urgence si nous ne voulons pas que la France rate le train de la transition énergétique !

Propos recueillis par Daphnée Leportois

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– Fukushima, un an après : les Japonais ont pris les choses en main, par David Boilley, physicien et président de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’ouest.

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– Fukushima : pour la première fois, j’ai senti une colère chez les Japonais, par Chihiro Masui, gastronome japonaise.

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