La justice japonaise ordonne le dédommagement d’évacués de Fukushima

Le tribunal de district de Yokohama (banlieue de Tokyo) a condamné le
gouvernement et la compagnie Tokyo Electric Power (Tepco) à verser 419,6
millions de yens à 152 résidents évacués, a déclaré une porte-parole du
tribunal à l’AFP. C’est la cinquième fois qu’une décision judiciaire
impute en partie au gouvernement la responsabilité de cette catastrophe
atomique, la plus grave depuis celle de Tchernobyl (Ukraine) en 1986.
Selon les détails donnés par la chaîne publique NHK, le juge Ken
Nakadaira a estimé que l’accident aurait pu être évité si le
gouvernement et Tepco «/avaient pris des mesures/» face à la menace de
tsunami. C’est un raz-de-marée de 14 mètres de haut qui a provoqué le désastre en déferlant sur la centrale.

Parmi les nombreux recours en justice déposés par des milliers de personnes évacuées, plusieurs autres décisions antérieures ont également abouti à établir la responsabilité conjointe du gouvernement et de Tepco, ou de Tepco seule.

Par ailleurs, dans une procédure distincte, une peine de cinq ans de
prison a été requise en décembre contre trois anciens dirigeants de
Tepco. Ils sont jugés pour «/négligence ayant entraîné la mor/t». Ces
prévenus, les seuls à être jugés en personne dans le cadre de cette
catastrophe, ont plaidé non coupable. Ils attendent désormais le verdict
qui ne sera pas prononcé avant plusieurs mois.

La destruction totale ou partielle des six réacteurs de la centrale
Fukushima Daiichi, à 210 km de Tokyo, a forcé des dizaines de milliers
d’habitants à abandonner leur maison. Un grand nombre d’entre eux sont
encore installés dans d’autres régions du pays, ne pouvant pas ou
préférant ne pas rentrer chez eux par peur des radiations.

Aucun pays au monde ne sait quoi faire de ses déchets radioactifs, constate Greenpeace

Aucun pays au monde ne sait quoi faire de ses déchets radioactifs, constate Greenpeace

L’industrie électronucléaire génère des milliards de tonnes de déchets plus ou moins radioactifs, s’alarme l’ONG dans un rapport. Les pays nucléarisés misent sur l’enfouissement des déchets les plus dangereux. Mais aucun projet n’a encore abouti. Reporterre 1 février 2019 Émilie Massemin (Reporterre) 

« Il n’y a pas un pays où la gestion des déchets radioactifs fonctionne. Chacun s’interroge sur comment les traiter. Avec, en France, le cas particulier du retraitement des combustibles nucléaires usés. » Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire de Greenpeace France, résume ainsi le rapport « La crise mondiale des déchets radioactifs », publié mercredi 30 janvier par l’organisation. En une centaine de pages, six experts indépendants sur le nucléaire — Robert Alvarez (États-Unis), Hideyuki Ban (Tokyo), Miles Goldstick (Suède), Pete Roche (Écosse), Bernard Laponche et Bertrand Thuillier (France) — dressent l’inventaire mondial des déchets radioactifs et passent en revue les stratégies de gestion de sept pays : la Belgique, la France, le Japon, la Suède, la Finlande, le Royaume-Uni et les États-Unis.

• Des déchets radioactifs qui s’accumulent de la mine au réacteur

L’industrie électronucléaire produit des déchets à chaque étape du processus, insistent les auteurs du rapport. La première, l’extraction de l’uranium, laisse derrière elle des terrils de déchets qui « menacent les populations locales en raison du dégagement de gaz radon et des eaux d’infiltration qui contiennent des déchets radioactifs et toxiques ». La seconde, le traitement de l’uranium, avait engendré en 2011 2,3 milliards de tonnes de boues radioactives très fines. Enfin, son enrichissement a laissé sur les bras des producteurs 1,7 million de tonnes d’uranium appauvri.

  • Voir la vidéo de Reporterre expliquant la production des déchets nucléaires :

Mais le rapport s’intéresse particulièrement aux 250.000 tonnes de combustible nucléaire usé, hautement radioactif, réparties dans quatorze pays. Chaque année, 12.000 tonnes de combustibles usés supplémentaires, issues des réacteurs en fonctionnement, s’ajoutent à ce stock. Enfin, dans les prochaines décennies, le démantèlement des quelque 450 réacteurs nucléaires actuellement en fonctionnement dans le monde engendrera des millions de mètres cubes de déchets de moyenne, faible ou même très faible activité radioactive.

• Pas de solution satisfaisante de gestion à long terme

« L’utilisation de l’énergie nucléaire pour produire de l’électricité au cours des soixante dernières années a créé une situation de crise pour les déchets nucléaires, pour lesquels il n’existe aucune solution à l’horizon, mais qui nécessiteront une gestion et un entreposage sûrs, puis un stockage définitif pendant des centaines de milliers d’années », lit-on dans le rapport. Dans les pays étudiés, la piste du « stockage géologique » — comprenez l’enfouissement définitif à grande profondeur — est privilégiée pour les déchets les plus radioactifs, donc les plus dangereux. C’est le cas en France, où l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) a ouvert un laboratoire à Bure (Meuse), à l’emplacement où elle souhaite construire le centre d’enfouissement Cigéo. Un projet vertement critiqué dans le rapport, en raison de risques d’explosion, d’incendie, d’infiltrations d’eau et d’irréversibilité du stockage.

Las, « nulle part dans le monde, un stockage souterrain viable, sûr et durable à long terme n’a été mis en place », soulignent les auteurs.

  • La Belgique envisage un enfouissement dans la région de Mol, dans le nord-est du pays. Mais le rapport signale des « risques inhérents et multiples » au projet : profondeur trop faible, ventilation à côté de zones habitées, etc.
  • Au Japon, un centre de recherche sur le stockage des déchets radioactifs a été installé à Horonobe, sur l’île d’Hokkaido. Mais la zone est hautement instable et regorge de fissures souterraines. « Aucun site approprié sans risque sismique n’a été identifié » et « 21 gouverneurs de préfecture sur 46 » ont déjà refusé d’accueillir des recherches sur l’enfouissement, lit-on dans le rapport.
  • En Suède et en Finlande, les projets sont un peu plus avancés, sans avoir encore abouti. En 2018, l’Autorité suédoise de sûreté radiologique a approuvé le projet d’enfouissement en couche granitique prévu à Forsmark, sur la côte nord de la Baltique, à condition de trouver une solution au risque de corrosion du cuivre des conteneurs. En Finlande, l’installation en construction à Onkalo n’est pas non plus achevée.

Le site d’enfouissement d’Onkalo se situe sur une presqu’île.

  • Concernant le Royaume-Uni, le rapport évoque la « sixième tentative du gouvernement britannique en quarante-deux ans pour trouver une collectivité disposée à accueillir un site d’enfouissement des déchets radioactifs ». Le comté qui abrite le complexe nucléaire de Sellafield a dénoncé un projet « fondamentalement vicié ». Sans solution, le Royaume-Uni s’est tout de même lancé dans la construction de nouveaux réacteurs EPR à Hinkley Point.
  • Enfin, les États-Unis, qui abritent 30 % du stock mondial de combustibles nucléaires usés, ont dû renoncer à leur projet d’installation souterraine à Yucca Mountain, « annulée par l’administration Obama en 2010 en raison du problème de l’acceptation scientifique et publique du projet ».

Avant même leur mise en service, ces projets s’annoncent extrêmement coûteux. En France, fin 2013, la Cour des comptes estimait le coût de la gestion à long terme des déchets radioactifs à 32 milliards d’euros, auxquels s’ajoutaient les 16 milliards d’euros annoncés par EDF pour la gestion des combustibles nucléaires usés. Le coût de Cigéo, lui, a été fixé par décret à 25 milliards d’euros alors qu’il avait été évalué à 35 milliards d’euros par l’Andra. Dans les autres pays, les évaluations des coûts de gestion s’échelonnent de 8 à 10 milliards d’euros pour la Belgique à 100 milliards d’euros pour les États-Unis, selon les chiffres avancés dans le rapport.

• Le stockage en subsurface, la solution ?

L’ONG dénonce ces projets d’enfouissement comme périlleux et coûteux, et plaide pour le stockage à sec en subsurface. « Par exemple, dans des hangars creusés dans des collines,développe Bernard Laponche. Évidemment, ces lieux devraient être surveillés, mais c’est aussi le cas des centres de stockage déjà existants : celui de Soulaines, qui devra encore être surveillé 300 ans, et celui de La Manche, qu’il faudrait surveiller encore 800 ans pour pallier le risque de contamination. En outre, cette surveillance devra être couplée à des travaux de recherche sur la réduction de la nocivité et sur la durée de vie des déchets radioactifs. »

Ce choix à faire devrait être au menu du débat public sur la gestion des déchets radioactifs, qui devrait débuter en avril 2019, après plusieurs reports. Avec ce rapport, Greenpeace témoigne de sa volonté d’apporter son point de vue sur la question.


EN FRANCE, L’IMPASSE DU RETRAITEMENT

L’une des piscines d’entreposage de l’usine de retraitement des déchets radioactifs de La Hague, dans La Manche.

« La France est le seul pays qui pratique encore le retraitement des combustibles nucléaires usés », rappelle Bernard Laponche. Ce processus, dénoncé comme polluant, inutile et coûteux par l’ONG, est mis en œuvre à l’usine Orano de La Hague. Du combustible nucléaire usé, entreposé en piscines, sont extraites deux matières radioactives : de l’uranium issu du retraitement (URT) et du plutonium. L’URT n’est pas réutilisé et est entreposé à Pierrelatte ; le plutonium est mélangé à de l’uranium appauvri pour produire un nouveau combustible, appelé Mox. La majorité des autres pays nucléarisés, eux, classifient les combustibles usés comme déchets et les entreposent tels quels.

Problème, le retraitement produit une ribambelle de déchets différents. Les plus connus sont les produits de fission, les actinides mineurs et les déchets métalliques, entreposés à La Hague dans des colis. Mais ils ne sont pas les seuls. « Pour une tonne de combustible nucléaire usé, ce sont 65 tonnes de déchets radioactifs qui sont créées explique Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire à Greenpeace. Les filtres, les huiles, l’acide qui sert à la dissolution… Au lieu de maintenir toutes les substances radioactives dans le combustible usé, on les cisaille. »

La filière de retraitement a pourtant de beaux jours devant elle : dans sa dernière mouture, le projet de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) annonçait son maintien jusqu’en 2040, ainsi que des travaux pour rendre possible l’utilisation de combustible Mox dans certains réacteurs nucléaires récents.

https://reporterre.net/Aucun-pays-au-monde-ne-sait-quoi-faire-de-ses-dechets-radioactifs-constate

Déchets radioactifs : trois expertises lancées avant le débat public

Déchets radioactifs : trois expertises lancées avant le débat public

© vchalup

Lors de sa séance du 6 février, la Commission nationale du débat public (CNDP) a décidé d’engager trois expertises préalables à la tenue du débat sur le nouveau plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR), qui doit couvrir la période 2019-2021. Elles porteront sur l’analyse des possibilités d’entreposage à sec des combustibles radioactifs, l’état des lieux à l’international du stockage géologique profond des déchets radioactifs, et l’analyse des jeux d’acteurs et des intérêts économiques autour du nucléaire en France.  Actu environnement 08 février 2019  |  Laurent Radisson

La CNDP se dit « particulièrement attachée » à ce que ce débat public soit l’occasion « d’une pleine information de nos concitoyens » et qu’il permette « la participation effective sur un sujet trop souvent préempté par des experts« . Cette annonce devrait mettre du baume au cœur de Greenpeace qui a publié le 30 janvier les conclusions d’un rapport d’experts internationaux sur les déchets nucléaires et qui préconise un entreposage à sec des déchets à faible profondeur plutôt qu’un stockage en couche géologique profonde.

Le calendrier du débat public, dont l’organisation avait été décidée en avril 2018, était en tout état de cause déjà retardé pour plusieurs raisons : la signature tardive de la convention financière permettant le financement du débat par le gouvernement, la publication le 25 janvier, seulement, du projet de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), la nécessité que le maître d ‘ouvrage complète son dossier par des fiches mettant en avant les enjeux environnementaux et sanitaires du plan, et, enfin, l’attente des conclusions du Grand débat national. La CNDP demande aussi que la synthèse de « l’excellent travail de clarification des controverses« , réalisé par la commission particulière chargée de mener le débat, soit joint au dossier soumis au public.

Au final, le débat, qui a déjà été repoussé à plusieurs reprises, n’aura pas lieu avant le 15 avril. Un nouveau report, lié à la période de réserve précédant les élections européennes, n’est pas non plus à exclure.

https://www.actu-environnement.com/ae/news/Dechets-radioactifs-trois-expertises-debat-public-32844.php4#xtor=ES-6

En France, toujours plus d’argent pour le nucléaire


La France est le pays du G7 qui consacre le moins d’argent à la recherche publique sur les renouvelables, relativement aux autres sources d’énergie, selon une note du Commissariat général au développement durable diffusée lundi 4 février. Mediapart 5 FÉVRIER 2019 PAR JADE LINDGAARD

Il y a bien une exception française en matière d’énergie au sein des pays riches, et elle porte le nom de « nucléaire ». La France est le pays du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, Grande-Bretagne, Italie, Japon) qui consacre le moins d’argent à la recherche publique sur les renouvelables, relativement aux autres sources d’énergie, selon une note du Commissariat général au développement durable diffusée lundi 4 février.

« La tendance générale est à l’augmentation du poids des nouvelles technologies de l’énergie, qui constituent le premier poste de dépense de tous les pays du G7 en 2017 à l’exception de la France », qui a dévolu au nucléaire 53 % des financements publics à la R&D – recherche et développement – en énergie, explique l’auteur de l’étude. Le budget total de la R&D énergétique atteint 973 millions d’euros en 2017, soit 5 % de la dépense publique.

Cela montre à quel point l’État français continue de vouloir fortement investir dans l’atome pour les années à venir, car ce budget de la R&D publique s’ajoute aux subsides dépensés chaque année pour l’exploitation des 58 réacteurs électriques d’EDF, ainsi qu’aux milliards d’euros prévus pour remettre à niveau les installations vieillissantes, dans la perspective du prolongement de leur fonctionnement jusqu’en 2035.

Concrètement, ces montants concernent les dépenses de quatorze organismes publics : CNRS, Ademe, Andra – le laboratoire qui développe le projet de centre d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure –, la Banque publique d’investissement, le BRGM, le CEA, l’IRSN – les experts de l’Autorité de sûreté nucléaire…

© CGEDD

© CGEDD

En 2017, la R&D publique consacrée au nucléaire a même augmenté en France alors que depuis 2012 ses montants diminuaient : + 6 % par rapport à 2016. Cela n’est toutefois pas directement dû à la production d’électricité : la hausse provient de l’augmentation du budget du réacteur Jules-Horowitz, situé sur le centre géré par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) à Cadarache (Alpes-de-Haute-Provence). Cet équipement est consacré à la recherche, notamment sur les matériaux irradiés – présents dans les centrales nucléaires – et doit produire des radioéléments à usage médical.

En 2017, seuls 33 % des financements de la recherche publique française, soit 319 millions d’euros, ont profité aux nouvelles technologies de l’énergie (renouvelables, hydrogène, piles à combustibles, efficacité énergétique). Ce ratio est néanmoins en forte hausse, si on le compare au début des années 2000 – mais c’est bien la moindre des choses compte tenu de tout ce que le monde a découvert et compris depuis quant à l’importance des dérèglements climatiques.

La recherche sur les énergies renouvelables a bénéficié de 126 millions d’euros l’année dernière, soit quatre fois plus qu’en 2002. Un chiffre bien dérisoire si l’on prend en compte les travaux des économistes, qui estiment que l’inaction sur la transition énergétique coûtera plusieurs points de PIB aux économies industrialisées.

Ainsi l’Allemagne, qui continue de dépendre beaucoup plus que la France du charbon, une énergie très émettrice de gaz à effet de serre, consacre-t-elle en parts relatives deux fois plus de moyens publics que la France au solaire, à l’éolien et au transport d’électricité, avec un total de 68 %.

Autre chiffre marquant : la faiblesse des moyens publics consacrés en France à l’efficacité énergétique, c’est-à-dire à la réduction des consommations d’énergie, avec 121 millions d’euros en 2017. Alors que, de l’avis général, ce devrait être la plus grande priorité de politique publique pour réduire les rejets de CO2. Selon la dernière évaluation officielle de la stratégie nationale bas-carbone (SNBC, mise en place par la loi de transition énergétique votée lors du précédent quinquennat), en 2016, les émissions de gaz à effet de serre ont dépassé le plafond annuel indicatif de + 3,6 %. Tous les secteurs sont concernés : + 6 % dans le transport, + 11 % dans le secteur du bâtiment, + 3 % dans le secteur agricole.

Selon le Réseau action climat (RAC), associé au CLER (Réseau pour la transition énergétique), les rejets de CO2 augmentent dans les transports (+ 10,6 %), le bâtiment (+ 22,7 %) et l’agriculture. En 2017, seuls 65 millions d’euros ont été consacrés à la recherche publique pour améliorer l’efficacité énergétique dans les transports, et 24 millions pour le bâtiment. À titre indicatif, le coût du réacteur EPR en construction à Flamanville est estimé par EDF à 10,9 milliards d’euros. On peut aussi s’étonner que la recherche publique continue de dépenser de l’argent dans la capture et le stockage du carbone, alors que cette technologie n’a jusqu’ici jamais fait ses preuves.

Les participant·e·s au grand débat en cours pourraient se saisir de cette note pour mettre en discussion les priorités d’investissement public. Sont-ils d’accord pour maintenir une telle prééminence du nucléaire dans les dépenses de recherche ? On ne leur a jamais posé la question.

Le nucléaire ne suffira pas à sauver le climat

Pour les experts du climat, le nucléaire est une réponse possible, mais surtout une réponse partielle avec des dommages collatéraux.

Par Pierre Le Hir et Nabil Wakim Le Monde 1 février 2019

« Pour relever le défi de l’énergie et du climat, dans le cadre d’une baisse drastique des émissions des gaz à effet de serre, le nucléaire peut jouer un rôle en France, et sans doute en Europe et dans le monde, puisqu’il présente une production totalement décarbonée. » La déclaration n’émane pas du président d’EDF, mais du ministre de la transition écologique et solidaire, François de Rugy, pourtant sceptique de longue date vis-à-vis de l’énergie nucléaire, qui s’exprimait devant les représentants de la filière lundi 28 janvier.

Ces déclarations reflètent une réalité : l’urgence climatique est en train de changer la donne du débat sur l’atome. C’est bien au regard du climat, et non plus seulement des risques associés à l’énergie de la fission, que se pose aujourd’hui la question de la place du nucléaire dans la production d’énergie. Celui-ci, font valoir ses partisans, ne génère pas – ou très peu – de CO2, ce qui le rend incontournable pour endiguer le réchauffement planétaire.

Pourtant, le nucléaire reste marginal dans le mix énergétique mondial : il ne pèse que pour 10 % dans la production d’électricité totale – la France, avec ses 75 % de nucléaire, fait figure d’exception. Dans les différents scénarios étudiés aussi bien par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) que par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), il joue un rôle croissant mais limité dans les politiques climatiques. L’atome est-il alors, sinon la clé, du moins l’une des clés d’un monde plus tempéré ?

  • Une énergie peu carbonée…

L’atome d’uranium est paré d’une grande vertu : sa fission n’émet pas de gaz à effet de serre. Toutefois, la filière nucléaire n’est pas neutre en carbone. Si l’on considère l’ensemble de son cycle de vie, de l’extraction du minerai à la gestion des déchets radioactifs en passant par la construction, l’exploitation et le démantèlement des réacteurs, elle génère en moyenne 12 grammes d’équivalent CO2 par kilowattheure produit, indique la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), dans une étude d’octobre 2018.

D’autres études retiennent pourtant des chiffres d’émissions indirectes sensiblement plus élevés, avec une valeur médiane de 66 grammes.

En tout état de cause, le bilan carbone du kilowattheure nucléaire est très largement inférieur à celui du charbon (820 grammes) et du gaz (490 grammes), et dans les mêmes ordres de grandeur que le solaire photovoltaïque (de 41 à 48 grammes selon les systèmes), de l’hydroélectricité (24 grammes), et de l’éolien terrestre ou offshore (11 à 12 grammes).

Citant une étude de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), la SFEN note que depuis 1970, le nucléaire a évité le rejet de plus de 60 milliards de tonnes de CO2, l’équivalent de cinq années d’émissions du secteur électrique. Sa déléguée générale, Valérie Faudon, en tire la conclusion qu’« il ne sera pas possible de ralentir les émissions de gaz à effet de serre sans que les pays qui disposent de la technologie nucléaire ne développent ou ne renouvellent leur parc ».Valérie Faudon : « Chercher à exclure une technologie efficace nuit au combat climatique »

Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d’énergie nucléaire.

« L’énergie nucléaire est reconnue par la communauté scientifique pour ses faibles émissions de gaz à effet de serre. La réaction de fission en elle-même n’en émet pas. En prenant en compte les émissions générées sur l’ensemble du cycle de vie (construction de l’installation, fabrication du combustible, démantèlement, gestion des déchets), le GIEC classe le nucléaire au même niveau que l’énergie éolienne.

L’énergie nucléaire représente plus de 10% de la production mondiale d’électricité, et est la deuxième source bas-carbone après l’hydroélectricité. La Suède et la France ont réussi, en combinant les deux, à réduire rapidement leurs émissions. Notre pays a aujourd’hui les plus faibles émissions par habitant des sept plus grands pays industrialisés (G7).

Chercher à exclure une technologie efficace nuit au combat climatique, et à la planète. Récemment, au Japon et dans plusieurs Etats américains, la mise à l’arrêt prématuréed e 
centrales nucléaires, nécessaires à l’équilibre du système – puisqu’elles produisent 24 h/24, s’est soldée par un accroissement de production des centrales à gaz, et une augmentation des émissions. En Allemagne, la sortie du nucléaire va retarder de plus de dix ans la sortie du charbon.

Toutes les institutions internationales, que ce soit le GIEC, l’OCDE, la Commission Européenne, lesquelles s’appuient sur les plus grands experts de l’énergie, incluent dans leurs scénarios une part significative de nucléaire, à l’horizon 2030, aux côtés des énergies renouvelables. »

Cependant, le raisonnement vaut si le nucléaire se substitue à des centrales à charbon, à pétrole ou à gaz. Ou, à l’inverse, lorsque des réacteurs nucléaires sont fermés et remplacés par des centrales à gaz comme cela a pu avoir lieu dans certains Etats américains.

Toutefois, cette logique ne tient plus si l’atome est mis en balance non pas avec les ressources fossiles, mais avec les renouvelables. Mais il faudrait pour cela disposer d’un parc renouvelable suffisamment étoffé et diversifié, avec des capacités de stockage importantes et un réseau bien géré, pour lisser la variabilité du solaire et de l’éolien. C’est l’un des arguments répétés par les défenseurs du nucléaire : les réacteurs produisent de l’électricité à la demande et de manière continue, contrairement aux éoliennes et aux panneaux solaires.

  • … mais une question d’échelle

Malgré ses atouts, l’atome est confronté à un problème d’échelle. Les 453 réacteurs nucléaires en fonctionnement dans trente pays ne fournissent qu’un peu plus de 2 % de la consommation d’énergie finale de l’humanité. Rapportée à la seule production d’électricité, leur part ne dépasse pas 10 %.

A l’échelle mondiale, le facteur nucléaire est donc aujourd’hui secondaire dans l’équation énergétique et climatique. Pour qu’il pèse de façon significative, il faudrait changer d’ordre de grandeur en déployant des milliers de nouveaux réacteurs sur le globe. Une perspective irréaliste, aussi bien sur le plan économique que technique ou géopolitique. Actuellement, une cinquantaine de réacteurs seulement sont en construction dans le monde.

Certes, l’AIE prévoit que d’ici à 2040, la production d’énergie primaire issue du nucléaire augmentera de plus de 40 %, pour l’essentiel en Chine et en Inde. Mais à cette échéance, la part de l’atome dans le mix électrique mondial sera toujours de l’ordre de 10 %, compte tenu de l’augmentation à venir de la consommation.

Se pose aussi la question des ressources d’uranium. Selon le rapport 2018 de l’Agence de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour l’énergie nucléaire, les réserves connues exploitables à un coût compétitif (fixé à 130 dollars, soit 113 euros, le kilo de minerai) permettraient de couvrir les besoins en combustible, à leur niveau actuel, pendant plus de 130 ans. Le gisement est donc important mais limité, et il s’épuiserait vite si le parc nucléaire croissait de manière exponentielle. Sauf à exploiter des ressources encore hypothétiques ou aux coûts d’extraction supérieurs. Ou à mettre en œuvre de nouvelles technologies, comme les réacteurs à neutrons rapides – capables de brûler de l’uranium naturel non enrichi en matière fissile et de recycler des déchets nucléaires –, dont l’avenir est aujourd’hui très incertain.

  • Ce que disent les experts du GIEC

Dans son récent rapport sur la possibilité de limiter le réchauffement à 1,5 °C par rapport à la période préindustrielle, le GIEC a étudié une multitude de scénarios permettant de ne pas dépasser ce seuil, ou de ne pas trop s’en écarter. La plupart d’entre eux prévoient une hausse substantielle du recours au nucléaire, dont la part dans la consommation d’énergie primaire devrait être multipliée par un facteur de deux à six en 2050, par rapport à 2010.

La plupart mais pas tous, précisent cependant les climatologues : certains scénarios parviennent au même résultat avec une baisse du nucléaire, en capacité installée comme en part de la production électrique. Surtout, les modélisations donnent une priorité aux renouvelables, qui devraient fournir de 70 % à 85 % de l’électricité au milieu du siècle.

En outre, le GIEC met en garde contre les dangers associés au développement de l’atome, en citant « les risques de prolifération [d’armes nucléaires] » ou « des effets environnementaux négatifs ». Dans son dernier grand rapport d’évaluation, publié en 2013 et 2014, il soulignait déjà que « divers risques et obstacles » sont attachés au nucléaire, qu’il s’agisse du fonctionnement des centrales, de l’extraction de l’uranium ou des « problèmes non résolus que soulève le traitement des déchets ».

Pour les experts du climat, le nucléaire est donc une réponse possible au réchauffement, mais une réponse partielle et non dénuée de dommages collatéraux.

  • L’exception française

Se focaliser sur l’Hexagone peut brouiller la vision d’ensemble. Avec ses cinquante-huit réacteurs en activité – le parc le plus important après celui des Etats-Unis –, qui fournissent bon an mal an les trois quarts de son électricité (un record absolu), la France est en effet un cas singulier.

Mais même dans ce contexte unique au monde, le poids du nucléaire est à relativiser. L’électricité représentant un quart de la consommation d’énergie finale nationale, l’atome fournit environ 18 % du mix énergétique total. Le gros des besoins reste couvert par le pétrole et le gaz naturel, avec une contribution encore réduite (17 %) des renouvelables.

Il est vrai que grâce à sa forte composante nucléaire, le système électrique français ne génère aujourd’hui que 22 millions de tonnes de CO2 par an (chiffre de 2016), et que le secteur de la production d’énergie dans son ensemble représente moins de 11 % des émissions nationales de gaz à effet de serre (50 millions de tonnes sur un total de 463 millions). Ce qui montre, au passage, que les efforts de décarbonation doivent surtout être menés dans les transports (responsables de 30 % des émissions françaises), le bâtiment et l’agriculture (environ 20 % des émissions dans les deux cas). La priorité restant de réduire la consommation d’énergie, dont la loi de transition énergétique prévoit la division par deux en 2050.

Centrale nucléaire de Saint-Laurent-des Eaux: à gauche une photo « normale », un enregistrement d’un paysage avec la centrale. A droite : une photo « fictionnelle », retravaillée numériquement, pour illustrer l’idée : « à quoi ressemblerait ce même paysage sans la centrale ».
Centrale nucléaire de Saint-Laurent-des Eaux: à gauche une photo « normale », un enregistrement d’un paysage avec la centrale. A droite : une photo « fictionnelle », retravaillée numériquement, pour illustrer l’idée : « à quoi ressemblerait ce même paysage sans la centrale ». JEAN-PIERRE ATTAL

Pour autant, pour s’en tenir au seul secteur électrique, les scénarios du Réseau de transport d’électricité (RTE, filiale d’EDF), sur lesquels l’exécutif s’est appuyé pour bâtir la programmation pluriannuelle de l’énergie, ne font pas du nucléaire un passage obligé. L’objectif de passer de 75 % à 50 % d’électricité d’origine nucléaire ayant été repoussé à 2035, plusieurs scénarios permettent au système électrique d’être aussi performant qu’aujourd’hui en termesd’émissions de CO2 – voire meilleur –, tout en fermant de onze à vingt-sept réacteurs nucléaires. A condition de donner une forte impulsion au photovoltaïque et à l’éolien, en complément du socle que forme déjà l’hydraulique.

Y compris en France, l’action climatique ne repose donc pas inéluctablement sur l’atome. Tout au contraire, estime Yves Marignac, directeur de l’agence indépendante d’information sur le nucléaire Wise-Paris, « le recours au nucléaire s’avère contre-productif », en constituant « un frein pour la transition bas carbone », dont les ressorts les plus efficaces sont à ses yeux « un développement massif de l’efficacité énergétique et des énergies renouvelables ».Yves Marignac : « Les renouvelables ont gagné la compétition bas carbone »

Yves Marignac, directeur de l’agence indépendante d’information sur le nucléaire Wise-Paris.

« La lutte contre le changement climatique implique d’investir dans les solutions les plus à même de réduire rapidement les émissions en se substituant aux énergies fossiles. La priorité est d’abord de consommer plus utilement et efficacement l’énergie. Reste ensuite à choisir, pour produire ce qui reste nécessaire, entre nucléaire et renouvelables.

Le premier n’est pas, comme ses partisans l’ont longtemps prétendu, la base indispensable pour produire massivement de l’énergie décarbonée. Avec leurs prix en baisse continue alors que ceux de nouveaux réacteurs explosent, les renouvelables ont au contraire gagné la compétition bas carbone, et s’imposent largement face au nucléaire sur tous les marchés du monde. Et cela, même si les risques nucléaires pèsent dans la balance, n’a rien d’idéologique !

L’atome reste-t-il un complément indispensable à la variabilité du vent et du soleil ? L’émergence de solutions de flexibilité de la demande électrique et de stockage à grande échelle rend cette vision de plus en plus obsolète. La seule question reste, là où des réacteurs existent, de savoir à quel rythme les fermer pour faire la place à ce nouveau système : c’est le deuil auquel la “France nucléaire” est aujourd’hui confrontée. »

  • L’épreuve du marché

Au demeurant, la politique énergétique et climatique n’échappe pas aux réalités du marché. Et le nucléaire n’est plus le mieux placé.

En France même – qui n’est pas le pays le plus ensoleillé ni le plus venté –, les derniers appels d’offres ont fait chuter les prix entre 50 et 60 euros le mégawattheure (MWh) pour le solaire photovoltaïque, et à 65 euros pour l’éolien terrestre. Soit des niveaux comparables à ceux de l’électricité sur le marché de gros. Pour l’éolien en mer, ils sont encore deux fois plus élevés, mais ils baisseront eux aussi, si du moins les turbines prévues au large du littoral français finissent par tourner et par stabiliser la filière.

En face, le nucléaire, dont le parc hexagonal a déjà été largement amorti, affiche aujourd’hui des tarifs compétitifs. Mais le nouveau nucléaire sera plus coûteux. Le prix de l’électricité qui proviendra de l’EPR de Flamanville (Manche), dont EDF prévoit la mise en service en 2020, a été chiffré en 2012 par la Cour des comptes « entre 70 et 90 euros le MWh ». Il s’agit bien sûr d’un prototype et, pour l’avenir, EDF, qui promettait naguère un EPR optimisé moins cher au KWh que les renouvelables, annonce désormais un réacteur « compétitif par rapport aux énergies fossiles », autour de 70 euros le MWh. En attendant, le prix de vente négocié avec le gouvernement britannique pour les deux EPR prévus à Hinkley Point dépasse 100 euros.

L’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie a produit, en décembre 2018, une étude sur le mix électrique français à l’horizon 2060. Elle conclut que « le prolongement d’une partie du parc nucléaire historique (…) permet une transition efficiente d’un point de vue économique et climatique ». Mais que « le développement d’une filière nucléaire de nouvelle génération ne serait pas compétitif pour le système électrique français ».

Cela, sans prendre en compte la facture d’un éventuel accident nucléaire majeur, que l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire avait estimé pour la France, en 2013, à plus de 400 milliards d’euros.

Le choix politique de l’option nucléaire peut être justifié par de multiples considérations : développement ou préservation d’une filière industrielle, possibles exportations de technologies, sauvegarde de bassins d’emplois où la fermeture de centrales entraînerait une reconversion difficile. Mais il ne saurait se présenter comme l’unique, ou même la principale réponse à la menace climatique.Un « projet d’avenir » pour Fessenheim

Le ministre de la transition écologique et solidaire, François de Rugy, et la secrétaire d’Etat, Emmanuelle Wargon, devaient signer, vendredi 1er février, à Fessenheim (Haut-Rhin), le « projet d’avenir du territoire » issu de la concertation entre l’Etat, les élus locaux, EDF et les représentants syndicaux. Les deux réacteurs de la centrale doivent fermer d’ici à l’été 2020. Ce document consigne les différents projets pour dynamiser l’activité économique du territoire. Parmi eux, la mise en place d’une cellule d’accompagnement individualisée pour les sous-traitants de la centrale, une réflexion sur une ligne ferroviaire entre Colmar (Haut-Rhin) et Fribourg, en Allemagne, et un appel d’offres pour développer un parc photovoltaïque. Le gouvernement n’a pas indiqué de chiffrage global de ce plan de transition.

Pierre Le Hir et Nabil Wakim