Exilés après Fukushima , ils sont devenus des parias.

Victime de la catastrophe de Fukushima, Miwa Kamoshita, ici avec ses enfants,
est venue à Paris pour témoigner de ce qu’est devenue sa vie d’exil...

Victime de la catastrophe de Fukushima, Miwa Kamoshita, ici avec ses enfants, est venue à Paris pour témoigner de ce qu’est devenue sa vie d’exil… Ils ont quitté leur maison, fui la radioactivité que le gouvernement japonais continue à cacher malgré la catastrophe. Mis au ban de la société, aujourd’hui, ces « pestiférés » ne veulent plus se taire. L’Humanité Éric Serres Vendredi, 12 Avril, 2019

«Beaucoup de mères vivent avec leurs enfants comme réfugiés nucléaires depuis huit ans », lancent en préambule Mmes Akiko Morimatsu et Miwa Kamoshita. Ces mamans font partie de celles que l’on nomme « les mères de Fukushima ».

Toutes deux, entourées de leurs enfants, sont venues à Paris pour témoigner de ce qu’est devenue leur vie d’exil depuis la catastrophe nucléaire de Fukushima. Tout a basculé, le 11 mars 2011, lorsque, à 130 kilomètres au large de la ville de Sendai, un séisme de magnitude 8,9 a ébranlé la terre. L’onde de choc a entraîné la formation d’un tsunami géant qui a frappé de plein fouet la côte ouest du Japon. Par endroits, les vagues dépassent 15 mètres. Elles ravagent maisons et infrastructures. Près de 19 000 habitants de la province sont alors déclarés morts ou disparus. Les réfugiés se comptent par centaines de milliers. Plus grave, la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi, propriété de l’énergéticien japonais Tepco, malgré un mur anti-vagues, est submergée. Surchauffe du réacteur numéro 1, l’incident nucléaire est en route avant explosion et diffusion de la radioactivité.
Bien que n’habitant pas dans la zone interdite, Mme Miwa Kamoshita décide dès les premiers jours de prendre enfants et bagages pour fuir : « Nous habitions à Iwaki, une ville de plus de 300 000 habitants qui se trouve dans la préfecture de Fukushima, à 40 kilomètres de la centrale. Nous ne faisions pas partie des zones à évacuer selon les directives du gouvernement. Mais nous savions ce qui s’était passé à Tchernobyl avec son fameux nuage. Quand mes enfants se sont mis à saigner du nez abondamment sans aucune raison, j’ai décidé de partir. » Deux cents familles dans la province vont faire ce même choix d’un ailleurs « meilleur ».
Une radioactivité toujours bien présente
Depuis, Miwa vit à Tokyo. Elle n’est toujours pas retournée dans sa ville, malgré les fausses bonnes nouvelles du gouvernement, qui se veulent toujours rassurantes. « Mais mensongères », continue Miwa. Maison, jardin fleuri, cerisiers en fleur ne font plus partie de son quotidien. Seul son mari est resté à Iwaki, pour subvenir aux besoins de sa famille. Malgré une radioactivité toujours bien présente dans la terre, la poussière des tapis, l’eau courante… Pourtant, point de meilleur ailleurs : « Nous n’avons pas d’autre choix. Moi, j’ai un petit boulot à mi-temps à Tokyo, car on n’y trouve rien d’autre. Les fins de mois sont difficiles et le gouvernement ne nous aide pas beaucoup », continue la maman. Pour ces familles, l’éloignement est aussi cause de divorces. On ne compte plus les séparations. Mais aux drames familiaux s’ajoute surtout une injustice sociale.

Il y a peu, toutes les aides publiques au logement destinées aux personnes réfugiées de leur propre initiative hors des régions contaminées ont été supprimées. Akiko Morimatsu, partie, elle, avec ses enfants vers Osaka, explique son calvaire : « Le gouvernement pousse maintenant les familles à rentrer chez elles. Tous les jours, nous recevons des coups de fil des employés locaux. On tape à notre porte, on nous menace. Certaines familles exilées ont vu le prix de leurs loyers doubler. » Pourtant, la radiation est encore là. Notamment le fameux césium 137, dont la durée de vie est de trente ans.

On ne compte plus les cancers de la thyroïde chez les plus jeunes. Selon l’université de médecine de Fukushima, sur « 217 513 enfants ayant subi des tests complets (soit 64,6 % des 336 669 enfants concernés), 141 275 (soit 65 %) présentaient des nodules ou des kystes sur la thyroïde ».

Mais, pour ceux et celles qu’au Japon l’on nomme, de manière très péjorative, les « autoréfugiés », le fatalisme n’est pas de mise. En mars 2018, les deux « mamans de Fukushima » ont plaidé à Genève, auprès du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, pour leur droit fondamental de vivre avec leur famille dans un environnement sain. Un environnement propice qui, jusqu’à présent, leur a été refusé, et ce jusqu’au sein même des écoles où étudient leurs enfants. Matsuki Kamoshita, fils aîné de Miwa, est cet adolescent longiligne qui a vécu l’enfer durant ses années de primaire à Tokyo : « Le pire, pour moi, c’est le harcèlement dont j’ai été victime. Je trouvais des insultes écrites sur les dessins que je faisais en classe.

On me traitait de “bacille”.

Je me sentais continuellement en danger. Malgré tous les efforts de mes parents et de certains enseignants, cela n’a jamais cessé. J’avais environ 9 ans quand j’ai fait un vœu : j’ai demandé à mourir. »

Les plaintes contre Tepco et le gouvernement se multiplient
Une fois au collège, pour ne plus avoir à subir et par honte, il cache son identité de réfugié nucléaire. Lorsqu’il témoigne dans la presse, il le fait sous un pseudo et pose de dos sur les photos « Pour l’État japonais, nous ne sommes que des témoins gênants. C’est pourquoi nous subissons la discrimination. Malheureusement, dans la société japonaise actuelle, les victimes ne peuvent pas vivre en sécurité sans détourner le regard, sans se boucher les oreilles et sans fermer la bouche. » Plus tout à fait, tout de même. Dorénavant, il parle à visage découvert. Le vent des révoltes a enfin sonné. Les plaintes contre Tepco et le gouvernement se multiplient.

Trente procès sont en cours : « Il existe à ce jour plus de 13 000 plaignants, se félicite Mme Akiko Morimatsu. Sur les huit procès qui ont eu lieu au niveau régional, seulement un a été perdu. » Réunis en fédération, les réfugiés du nucléaire s’organisent. « Tous les procès que nous intentons à Tepco ont pour but d’obtenir des indemnités, poursuit-elle. Ceux contre le gouvernement servent à établir son niveau de responsabilité. Je veux que mes enfants soient fiers de nos luttes. Que mon plus petit ne me dise plus jamais, comme il l’avait fait six mois après l’accident :« Maman, souris, s’il te plaît !” » Vivre, mener une vie simple.

Éric serres

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