Oct 24 2014

Repères pour mener des luttes non violentes et victorieuses

La stratégie de la non-violence choisit et assume de modifier les rapports de force par la conviction et la mobilisation du plus grand nombre. Réflexions d’une militante non-violente de Notre-Dame-des-Landes, autour de cette notion et sur la question des limites à se poser dans un combat non violent. Par Geneviève Coiffard Grosdoy sur Reporterre jeudi 23 octobre 2014

Nous vivons dans un monde d’une extrême violence. Contre l’injustice partout présente, la stratégie non-violente choisit et assume de modifier les rapports de force qui permettent cette injustice par la conviction et la mobilisation du plus grand nombre.

Cependant, pour juger une action ’acceptable’ dans le cadre d’un combat non-violent, et donc pour la mener (ou au moins commencer à la mener…), la question des ’limites’ à se poser n’est jamais simple, surtout dans les situations d’urgence… Une fois posé le principe – qui fait globalement consensus – du respect des personnes, il ne peut pas exister, de mon point de vue, des ’règles’mais des ’repères’.

L’excellent ’Dictionnaire de la non-violence’ de Jean-Marie Muller (2005, Le Relié Poche 2014) nous propose de revisiter le sens des mots (avec approche étymologique, indications historiques…), de les préciser, de les mettre en perspective, sans donner d’exemples.

Je lui dois beaucoup dans l’élaboration progressive au fil des années de mes propres ’couples-repères’ pour analyser une situation, et poser des choix. Je choisis ci-dessous pas mal d’exemples dans la lutte à Notre-Dame-des-Landes, où je suis personnellement impliquée.

Droits/devoirs

Le premier de mes devoirs est de faire respecter mes droits humains, et ceux d’autrui : en tout premier lieu le droit à l’éducation ; le droit à la santé par un environnement sain – air, eau -, par une alimentation suffisante en quantité et qualité ; l’effectivité de ces droits exigent la défense et le développement des services publics.

Convaincre/contraindre

Il faut essayer de convaincre le maximum de personnes pour faire basculer un rapport de force… ; pour les représentants de groupes d’intérêts ou de pression, viser la contrainte sera plus efficace. Personnellement je n’espère pas qu’un stoïcisme personnel de militants face aux coups ou à la répression suffira à convertir des lobbyes, même si certains de leurs membres peuvent provisoirement être interpellés.

Les actions d’information, de mobilisation… plus ou moins originales dans leur forme (réunions, théâtre de rue, tracto-vélos et autres caravanes) sont plutôt des actions citoyennes, et visent la conviction.

Si des actions de contrainte s’avèrent nécessaires (barrages ou creusement de tranchées sur des axes routiers, piquets de grève, ’retenue’ de dirigeants…), il faut impérativement veiller à ce qu’elles ne ’retournent’ pas contre nous ceux que nous voulons et devons convaincre, et plus encore transformer en soutiens. En ce sens, les actions de contrainte doivent être strictement limitées dans le temps, surtout si elles concernent des territoires à usage partagé, des routes par exemple.

Par contre, certaines actions de coercition comme saisir le tribunal des prud’hommes contraindra peut-être une employeur à payer son dû à un salarié, mais peut être aussi un excellent moyen de développer le soutien, dans le cas de licenciements abusifs.

Légalité/légitimité

La défense des droits des personnes, ou la lutte contre l’injustice, nous mène parfois à des actions illégales, quoique légitimes ; les exemples sont légion : s’opposer à des reconduites à la frontière, à l’arasement de camps de Roms… ; s’opposer, au moyen de l’occupation du terrain, à la destruction de lieux de vie, de terres agricoles décidée au profit de projets aussi éloignés de l’utilité publique que proches des intérêts privés.

Ne pas oublier dans ce cas que des actions de destruction légales et à ce titre couvertes par les forces dites ’de l’ordre’, peuvent être parfaitement illégitimes, ni que, sur la question des droits humains par exemple, la légitimité d’aujourd’hui (même et surtout si elle est illégale !) sera, si l’on travaille dans la durée, la légalité de demain.

Pensons à l’évolution des droits des femmes sur le choix de leur maternité : en 1920 même la seule information sur la contraception était interdite -il fallait repeupler la France après la boucherie de la ’Grande Guerre’ ; aujourd’hui la Loi Veil et la prise en charge par la Sécu des remboursements d’IVG sont des acquis, à défendre jalousement car toujours menacés

Savoir le plus précisément possible lors d’une action si elle est légale ou pas, et quels sont les risques juridiques à assumer.

Personnes/biens

La non-violence exige le respect absolu de l’intégrité physique des personnes : là est la frontière ! Le combat pour la justice peut exiger ou entraîner des atteintes aux biens : mise en panne d’engins de démolition, dégradations sur des routes pour empêcher leur avancée au moyen d’excavations, de barricades… ou destructions de biens par exemple de plants d’OGM, dont il faut empêcher la propagation, et les nuisances afférentes, tout ceci étant de l’ordre du sabotage.

Il faut se dépolluer la cervelle de l’infâme formule du ’respect-des-personnes-et-des-biens’, car il est impossible de mettre les deux sur le même plan. Les cheminots ’saboteurs’ de trains de munitions nazies savaient bien le faire : eux se situaient dans la perspective d’actes de guerre, pas d’actes non-violents, mais pour protéger les populations, multipliaient les risques pour eux-mêmes en choisissant les lieux de déraillement ou d’explosion des trains.

Violence/non violence

Alors qu’ils font tout pour respecter l’intégrité physique d’autrui (non-violence vis-à-vis d’autrui), des militants sont parfois contraints à exercer sur eux-mêmes de très graves violences (jeûnes, grèves de la faim…). Parfois aussi ils prennent pour eux-mêmes de très gros risques (militants enterrés du Testet, par exemple). Ils en sont seuls juges, il faut les soutenir même si on ne ferait pas ces choix pour soi-même.

Personne/fonction

La non-violence exige, outre le respect de l’intégrité physique des personnes, le respect absolu de leur dignité. Ce n’est pas toujours évident : recevoir de la boue – ou de la bouse – sur sa visière ou son bouclier transparent peut, pour un gendarme mobile ou un CRS, être vécu comme très humiliant, mais ce n’est pas être dénudé et couvert d’excréments.

L’objectif des militants qui jettent de la boue est de limiter ou retarder le pouvoir de nuisance du CRS en l’aveuglant s’il est en train de protéger des destructions, dans ce cas, c’est donc bien sa fonction, et non la dignité de sa personne, qui est visée.

Agresseur/agressé (ou résistant)

Les actes posés dépendent forcément du contexte : par exemple, en situation de résistance urgente pour défendre un territoire menacé, le jet de boue sur forces dites ’de l’ordre’ (voir plus haut) n’est pas le caillassage de rangées de Gendarmes Mobiles ou CRS dans une manifestation urbaine, ou le bombage de vitrines ou monuments… et le soutien populaire ne s’y trompera pas.

Il faut cependant garder à l’esprit que les situations sont rarement ’pures’, que des provocateurs et infiltrés divers peuvent – souvent avec la bénédiction des forces du désordre – tout faire pour déclencher des affrontements lors d’une manifestation.

En situation de résistance, lors de nos face à face avec les CRS, Gms, notre victoire ne peut être militaire, il est toujours possible au ministre, au préfet, de ramener encore et encore des escadrons pour nous écraser sous le nombre, mais la fermeté et la détermination de nos réactions et résistances même les plus inattendues (la nudité de nos deux Camille…) seront essentielles pour entraîner d’autres personnes à nous soutenir.

(Acte) individuel/collectif

L’acte posé, même s’il est individuel, s’inscrit-il, ou peut-il être soutenu, dans le cadre d’une action collective ? La grève de la faim (acte individuel) de avril mai 2012 à Nantes menée par des militants du combat contre l’aéroport (jusqu’à 28 jours pour l’un des grévistes), a été soutenue par des milliers de personnes, et permis que le début des travaux attende le rendu de certains recours.

Dans les années 70, des IVG réalisées avant la loi par des personnes isolées dans le secret d’une chambre ou d’un cabinet médical, se situaient dans le cadre du combat collectif pour le libre choix des femmes.

Bien d’autres exemples d’ensembles d’actes individuels de désobéissance, auto-réduction, boycott organisés collectivement sont déjà connus et réalisables, comme les ’démontages’ réalisés par seulement quelques personnes, mais pour des objectifs très largement partagés.

Pour/contre

Au delà des actions ’contre’, et bien qu’elles soient très rarement vues sous cet angle, des mises en culture collectives de terres, des des constructions d’alternatives dans la perspective du ’vivre ensemble’, sont des éléments puissants de stratégies non violentes.

Revendication/évitement

Suis-je prêt-e, non seulement à assumer, mais aussi à revendiquer, devant mes amis et ma famille (enfants, petits-enfants…), ainsi que devant les tribunaux, les actes posés… ? Ou bien suis-je ou serai-je dans l’évitement (je n’y étais pas, je n’ai rien fait, ou même… ce n’était pas si grave…). Suis-je préparé-e (prêt-e ???) à assumer les conséquences physiques d’un refus d’obtempérer (coups… gardes à vue… procès… condamnations diverses…) ?

Même si on ne peut jamais être certain-e de la réponse à ces questions, il faut se les être posées avant. La formule ’à visage découvert et à mains nues’prend ici tout son sens.

Dans le long combat contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, les piliers de la résistance revendiqués par l’Acipa sont la lutte sur le terrain, la lutte sur le terrain juridique, et celle sur le terrain politique.

Les deux dernières, très exigeantes en temps, (en argent pour le juridique), et en opiniâtreté car elles se déroulent sur des mois ou des années, sont citoyennes, légales et non violentes : car même critiques vis à vis de l’État et de ses institutions (tribunaux, représentation par les élus), elles en acceptent de fait le cadre. Les réflexions ci-dessus concernent donc principalement le premier pilier, c’est-à-dire la lutte sur le terrain.

Et plus globalement, sur le ’vivre ensemble’ de différentes stratégies.

Différentes stratégies

Un dernier point important concerne la lutte menée en commun avec des groupes très différents. Entre ceux qui admettent que leur violence peut parfois être nécessaire face à l’injustice et à la violence d’État, instigatrice de la leur, et ceux qui revendiquent que la seule stratégie possible est l’action minoritaire violente pour abattre l’ordre social imposé par l’État, il existe bien des positionnements.

Un objectif est de parvenir à faire entendre entre groupes de références idéologiques différentes que les stratégies, loin d’être toutes équivalentes, peuvent être non seulement différentes, mais encore antagoniques : des stratégies délibérément violentes nuisent au soutien populaire sur lequel les non violents basent la construction du rapport de force.

Sans défendre ou cautionner des actes que l’on considère erronés ou contre productifs, il n’est pas question, sous prétexte de références différentes, d’abandonner à la répression ceux qui ont d’autres stratégies.

Ne pas les abandonner à la répression policière : par exemple de nombreuses personnes se sont posées en témoins et en interposition face aux CRS et gendarmes mobiles lors de l’aggression contre la Zad de Notre Dame des Landes à l’automne 2012.

Ne pas les abandonner à la répression judiciaire, par exemple par la présence lors des procès pour exiger le respect des droits des inculpés, de la jurisprudence…, pour dénoncer la criminalisation du mouvement social. Il faut aussi combattre l’emploi par les forces de police des armes dites non-létales.

Une piste globale possible est d’essayer de définir ENSEMBLE, entre groupes différents, des formes d’interventions ou d’actions, soit ciblées volontairement, soit actes de résistance dans des situations imposées, à mener ENSEMBLEégalement.

Encore une fois, il s’agit là de ’repères’, et il serait profitable de comparer ceux des uns et des autres…

 


Source : Geneviève Coiffard-Grosdoy pour Reporterre

http://www.reporterre.net/spip.php?article6474